Recherche et éthique en temps de guerre


Voilà plus de cinq ans que la guerre sévit en Syrie et plus de vingt-cinq ans qu’elle ravage l’Irak. Archéologues et historiens qui travaillent sur le Proche-Orient antique et médiéval tentent néanmoins de poursuivre leurs recherches sur un patrimoine malmené depuis trop longtemps. Mais ces recherches doivent être éthiques et responsables et ne peuvent ignorer la tragédie humaine qui se déroule dans ces pays.

Certaines instances, comme le comité d’éthique du CNRS (Comets) ont publié des textes définissant une pratique de recherche intègre et responsable. Ces textes tiennent rarement compte de la situation des chercheurs qui travaillent sur des pays en guerre, néanmoins, ils rappellent des principes généraux qu’il est bon de souligner. Ainsi, dans le guide publié par le Comets (en français et en anglais), on peut lire : « (L’activité de recherche) s’appuie sur des principes d’honnêteté, d’intégrité et de responsabilité sur lesquels la société fonde sa confiance en la recherche ». Plus loin, on trouve encore : « La responsabilité du chercheur s’exerce aussi vis-à-vis de la société. L’un des objectifs de la science est sans conteste de contribuer au bien commun de l’humanité (…) les chercheurs ne peuvent se dispenser d’une réflexion approfondie sur la responsabilité qui borne la liberté intrinsèque à leur métier ».

Ce texte est à méditer alors que les vestiges archéologiques du Proche-Orient antique font l’objet d’une instrumentalisation politique sans précédent. A l’heure où Palmyre était reprise par Daesh et où le régime syrien bombardait ce qui restait d’Alep, ville martyre, un colloque organisé par la Direction Générale des Antiquités et des Musées de Syrie (DGAM) réunissait à Damas les 10 et 11 décembre 2016 des représentants de l’Etat syrien et des archéologues et conservateurs européens et américains. La présence de scientifiques étrangers à ce colloque a créé un profond malaise dans la communauté scientifique, comme l’a résumé Hala Kodmani dans un article publié dans Libération le 28 décembre (Guerre de tranchée autour du patrimoine syrien)[1], un article qui mentionne une déclaration publiée par huit associations et organisations diverses pour la défense du patrimoine syrien.

Bien sûr, au sein de la DGAM, il y a des collègues qui font un travail remarquable pour la sauvegarde de ce patrimoine, et ils méritent d’être soutenus. A cet égard, ils ont été invités à participer à des colloques et à des stages de formation hors de Syrie : il s’agit là d’actes importants pour organiser la reconstitution du patrimoine culturel. Mais en même temps, il ne faut pas oublier que plusieurs conservateurs de la DGAM et professeurs d’Universités qui se sont courageusement opposés au régime de Damas se retrouvent aujourd’hui en exil à l’étranger et ont été radiés des cadres syriens. C’est pourquoi participer à un colloque à Damas devant la presse et la télévision d’Etat revient à cautionner un régime tortionnaire, premier destructeur du patrimoine syrien. C’est aussi nier le drame humain qui se joue dans la région, comme le rappelle l’International Association for Assyriology (IAA)[2]  dans une déclaration publiée en plusieurs langues, dont le français : « Les conflits actuels mettent en danger des vies humaines et constituent une grave menace pour le patrimoine culturel matériel et immatériel du Proche-Orient (…) Nous dénonçons tout dommage causé au patrimoine culturel et les tentatives, par quelque partie que ce soit, d’instrumentalisation de cette tragédie. L’IAA appelle ses membres, la communauté internationale et toutes les parties à respecter le droit à la vie de tous les citoyens et, dans la mesure de leurs moyens, à prévenir, limiter et réparer les dommages causés au patrimoine culturel de la région. »

Soyons des chercheurs responsables, et respectons le code éthique de notre métier !

 

[1] Voir également l’article publié ce jour, 31 décembre 2016 dans le quotidien italien il Fatto Quotidiano en page 14.

[2] Cette association que je préside regroupe 450 assyriologues et archéologues du Proche-Orient antique.

 


Un commentaire pour “Recherche et éthique en temps de guerre”

  1. Alberti Répondre | Permalink

    Un regard nécessaire que je partage absolument.

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