Retrouver les couleurs des textiles antiques

Selon les incantations mésopotamiennes rédigées en sumérien et en akkadien, la cornaline est associée au sexe féminin tandis que le lapis-lazuli représente le sexe masculin. Derrière la symbolique attachée à ces pierres semi-précieuses figurent les couleurs bleu et rouge intenses qui, de ce fait, deviennent genrées. Le rouge et le bleu sont les principales couleurs des textiles teints dans les textes cunéiformes, sans toutefois une claire association au genre de leur porteur ; les textiles teints en jaune ou vert sont plus rares. Il existait de nombreuses teintes de textiles, en fonction des produits tinctoriaux utilisés, qui ont donné naissance à un vocabulaire varié et aujourd’hui difficile à traduire.

Laines teintes

Dans le cadre du Groupement de Recherche International Les textiles antiques de l’Orient à la Méditerranée, un groupe de chercheurs s’est attelé à l’étude du vocabulaire lié aux textiles colorés et aux teintures dans les mondes anciens, en confrontant les données textuelles avec l’expérimentation archéologique (Copenhague – Lejre, août 2016). Un premier colloque, incluant une partie expérimentale, a donné lieu à un petit film sur cette question. Depuis le printemps 2017, quatre de ces chercheurs ont décidé de poursuivre un travail de fond sur cette thématique à partir de la documentation cunéiforme du IIIe au Ier millénaire avant notre ère. Ces sessions se tiennent à la Commanderie de Jalès (Ardèche) où un jardin tinctorial a été ouvert pour l’occasion.[1]

     

Garance

La laine des moutons, qui sert à fabriquer les textiles, représente l’un des éléments de base de l’économie mésopotamienne ; la fibre animale, grâce à ses micro-écailles, prend mieux la teinture que la fibre végétale. Selon l’espèce d’ovin considérée, la laine a une teinte naturelle qui va du blanc au noir en passant par les différentes teintes du beige au brun-rouge. La laine non teinte est souvent mentionnée en grande quantité et elle est bon marché. La teinture de la laine intervient à différent stades : toison, fil ou textile, et les teintures utilisées sont souvent d’origine végétale (garance, pastel, camomille…), mais peuvent aussi être d’origine animale (kermès, murex) ou minérale (oxyde de cuivre, ocres). Selon une lettre découverte dans les archives royales de Mari (Syrie, 18e siècle avant notre ère) la garance peut être récoltée à l’état sauvage – et elle est convoitée par les voisins – ou encore cultivée ; le palais en est un grand consommateur.

Camomille

Le mordançage de la laine se fait généralement à l’alun : cette étape permet de faciliter la fixation de la teinture naturelle en créant des liens chimiques avec la fibre. Des quantités d’alun sont livrés aux ateliers avec des produits tinctoriaux pour teindre aussi bien de la laine que le cuir. Les procédés de teinture sont rarement explicités dans les textes, mais une tablette fragmentaire du 6e siècle avant notre ère propose plusieurs recettes pour obtenir des laines de différentes couleurs : « Tu fais chauffer soit du inzahurêtu soit du hûratu avec la laine en proportions égales dans de l’eau et de 'l’eau de gruau' sur le feu. Quand tu la retires, tu obtiens de la laine rouge. » Les deux produits mentionnés sont donc des teintures rouges. Les informations issues d’autres textes ainsi que les expérimentations permettent de confirmer qu’il s’agit respectivement du kermès et de la garance.

Refaire les gestes des anciens spécialistes des textiles et des teintures permet de mieux appréhender les éventuelles difficultés techniques, comme le maintien de la température de l’eau sur un feu de bois, et les différentes teintes obtenues selon la préparation du produit tinctorial, la quantité ou la nature de mordant utilisé, voire l’apprêt en amont de la laine. Les informations fournies par les textes, outre une terminologie généreuse et variée, concernent les aspects économiques avec les provenances, prix et commerce des produits tinctoriaux, ainsi que les aspects sociaux et symboliques du port de vêtements colorés.

Aujourd’hui, nous avons peu de vestiges témoignant de la variété des couleurs portées par les habitants de l’ancienne Mésopotamie. Les textiles, comme tous les restes organiques, n’ont pas résisté au temps, les majestueux reliefs des palais assyriens ont perdu leurs couleurs et les fresques demeurent rares. Seule une telle recherche minutieuse et interdisciplinaire permet de retrouver les couleurs des textiles antiques.

Film: Dyes and Spices, réalisation Vanessa Tubiana-Brun

 

[1] Les chercheurs Ph. Abrahami, N. Brisch, C. Michel et L. Quillien travaillent actuellement à la rédaction d’un ouvrage intitulé Red Dyes and Coloured Textiles in Cuneiform Texts. O. Barge et E. Regagnon ont mis en place un jardin tinctorial en 2018 dans lequel ils cultivent garance, pastel, carthame et camomille, des espèces que l’on trouvait dans le Proche-Orient ancien.


3 commentaires pour “Retrouver les couleurs des textiles antiques”

  1. F68.10 Répondre | Permalink

    Dommage qu'il faille suivre un lien pour avoir accès au film. Cela aurait été mieux (à mon avis) de le présenter directement sur la page du blog:

    https://vimeo.com/201152631

    (J'ai l'impression qu'il y a un problème avec la vidéo qui bloque à quelques endroits).

    Sur un sujet comme cela, je me serais attendu à un ou deux paragraphes spécifiques sur le murex. Mais peut-être son histoire est bien trop connu pour le mentionner...

    https://www.youtube.com/watch?v=dUw8rJY3mCk

    Sinon, auriez-vous un lien vers la description la plus exhaustive actuellement publiquement disponible détaillant les connaissances actuelles sur les méthodes textiles et de teinture dans cette zone du monde?

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