De nouvelles techniques pour identifier les auteurs des textes cunéiformes


Alors que nous célébrons ce mois-ci le 160ème anniversaire du déchiffrement du cunéiforme transcrivant la langue akkadienne[1], les assyriologues tentent de répondre à la question suivante : qui sont les auteurs des textes cunéiformes ? L’écriture est-elle réservée aux professionnels, ou bien est-elle plus largement répandue ?

Les scribes, qui ont écrit les milliers de tablettes scolaires dans le cadre de leur éducation, rédigent lettres et contrats pour les particuliers, ou encore travaillent pour le roi. On connaît l'identité de très peu d’entre eux, principalement des hommes, mais aussi quelques femmes. Ils ont occasionnellement indiqué leur nom sur les contrats qu’ils ont écrits et pour lesquels ils peuvent servir de témoins, et plus rarement sur leurs exercices scolaires. La majorité sont toutefois restés anonymes, car l’essentiel des textes qu’ils ont produits ne portent pas de nom d'auteur : lettres, inscriptions royales, textes littéraires…

Mais tous les auteurs des textes cunéiformes sont-ils des scribes qui vivent de la rédaction de textes pour des tiers ? Des études récentes montrent que, selon les périodes et les milieux, la pratique de l’écriture semble avoir été plus répandue que ce que l’on imaginait jusqu’alors. C’est le cas, par exemple, des marchands assyriens installés en Anatolie centrale au début du 19e siècle av. J.-C. pour les besoins de leurs échanges à longue distance. Ils ont laissé dans leurs maisons, dans la ville basse de Kültepe (l’ancienne Kaneš), près de 23 000 tablettes cunéiformes formant leurs archives privées. A côté de scribes professionnels, formés à Aššur et qui travaillent pour le comptoir de commerce, les grandes familles d’entrepreneurs assyriens ou le pouvoir anatolien, certains marchands ont suivi le cursus élémentaire chez un maître scribe. Les textes scolaires découverts épars dans certaines maisons de Kaneš témoignent d’une formation complètement tournée vers la profession de marchand, comme les exercices de conversion permettant de calculer le prix en argent d’un poids d’or, étain ou cuivre. D’autres marchands, de même que certaines femmes et quelques étrangers, ont appris les rudiments de l’écriture et du calcul à la maison, un savoir transmis par leur père ou leurs frères. Les textes qu’ils ont rédigés portent les traces de cette formation sur le tas : tablettes mal formées, syllabaire réduit, signes maladroitement tracés, grammaire défective…

A gauche, tablette écrite par un Assyrien, à droite, par un Anatolien. Photo Cécile Michel, Mission archéologique de Kültepe,

A gauche, tablette écrite par un Assyrien, à droite, par un Anatolien.

Aujourd’hui, les assyriologues tentent de reconnaître les différentes mains de scribes afin d’évaluer la proportion de la population lettrée. Outre le façonnage de la tablette et sa mise en page, ils étudient la stylométrie (style du texte), le choix des signes et l’étendue du syllabaire utilisé. Ils portent une attention toute particulière au tracé du trait entre deux lignes et surtout à la manière d’imprimer les signes dans l’argile fraîche : droit ou penché, nombre et position des clous formant un signe, ordre d’impression des clous, matériau et forme du stylet…

Signe kù-babbar = argent (logogramme sumérien) par trois scribes différents Photo Cécile Michel. Mission archéologique de Kültepe

Signe kù-babbar = argent (logogramme) par trois scribes différents

La numérisation 3D et le traitement d’image assisté par ordinateur permettent de mesurer très précisément les empreintes en négatif laissées par le stylet. Il est désormais possible de prédire la forme de la pointe de ce dernier en fonction de sa trajectoire pendant l’impression du clou. Une analyse statistique des propriétés géométriques des stylets, de l’angle qu’ils forment avec la surface de la tablette lors de la formation du clou, et de l’ordre d’impression des clous formant un signe dans l’argile permet de caractériser l’écriture manuscrite d’une tablette, voire d’un scribe. Ces méthodes facilitent non seulement l’identification des différents rédacteurs des textes, mais aussi le remontage des tablettes en rejoignant des fragments dispersés dans plusieurs collections à travers le monde. Grâce à la paléographie quantitative et à la métrologie de l’écriture, les assyriologues pourront enfin estimer le nombre de personnes ayant produit un groupe défini de tablettes cunéiformes.

[1] B. Lion et C. Michel, Les écritures cunéiformes et leur déchiffrement, Paris : Editions Khéops, 2016.


2 commentaires pour “De nouvelles techniques pour identifier les auteurs des textes cunéiformes”

  1. Jean-Louis Marguerin Répondre | Permalink

    le ni-ni existait-il déjà ?

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