Découplage, pacification et fusion

 

Découplage, pacification et fusion

 

Ce texte appartient à une série de textes spéculatifs dont le thème général est "Le collectionneur universel" ou "La troisième étape". On peut lire ce texte sans avoir lu les autres de la même série. Le premier texte de la série constitue néanmoins une sorte de résumé-introduction qui aidera à mieux comprendre ce qui est exprimé ici ; il se trouve sous ce lien :

Le collectionneur universel

Pour accéder aux autres blogs sur ce thème :

http://www.scilogs.fr/complexites/search/Collectionneur+universel

 

 

Découplage, pacification et fusion

 

Questions sur la fusion et le recul des compétitions agressives

  • Comment croire que les compétitions, les disputes, les conflits, les guerres et plus généralement les volontés individuelles de s'imposer à ses voisins (quitte à les blesser ou les tuer) puissent disparaître ? Ce que nous voyons ne montre-t-il pas le contraire ?

Le monde de la « troisième étape » se trouvera débarrassé à terme des entités encapsulées c'est-à-dire des structures dont l'existence ne se maintient que parce qu'elles se protègent de ce qui les entoure, travaillent à extraire matière, énergie et richesses diverses de leur environnement immédiat, luttent pour résister aux attaques des entités concurrentes et éventuellement cherchent par la violence à s'emparer de leur matière, énergie et richesses diverses.

Bien évidemment cet arrêt des luttes et conflits, cet état de fusion générale et universelle ne se mettra en place que très progressivement. Cependant cela a déjà commencé : les organismes multicellulaires existent, les espèces d'insectes sociaux existent, les nations existent, les réseaux mondiaux existent, etc.

La logique qui conduit à une baisse de la compétition agressive s'imposera parce que c'est le résultat d'une reconfiguration des mécanismes fondamentaux des interactions physiques et informationnelles liée à l'accroissement de la complexité organisée.

Le démarrage

La baisse en intensité de la compétition résulte du découplage de la persistance et de la complexité organisée.Dans la « deuxième étape », la complexité organisée s'accroît car elle permet la persistance : persistance et complexité organisée sont couplées. Dans la « troisième étape », quand de découplage se produit, la complexité organisée s'accroît même quand elle n'est plus liée à la persistance d'êtres ou d'organismes particuliers. La complexité organisée progresse car d'autres mécanismes se sont mis en place et travaillent à son accroissement sans servir directement à protéger ou rendre plus performantes certaines des entités. La situation est un peu semblable à celle d'un moteur qu'il faut lancer à l'aide d'un apport déterminé d'énergie et qui, une fois en marche, fonctionne seul (bien sûr en consommant de l'énergie). Ce "démarrage" se fait en particulier grâce aux collectionneurs universels — les entités qui ont compris que toute complexité organisée est potentiellement utile et se sont mis à l'accumuler sans chercher à savoir en quoi précisément chaque instance de complexité est utile — et parce que des mécanismes de recherche systématique de cette complexité organisée se sont mis à fonctionner.

La complexité organisée devient en quelque sorte autonome, découplée de ce qui dans la seconde étape fixe ce qui existe.C'est là une sorte de principe évolutif final : à terme, la complexité organisée se maintient et se développe devenant le paramètre fondamental qui mesure l'évolution, en fixe les règles et en constitue le moteur.

Une question algorithmique

Les algorithmes de type variation/sélection ne sont pas compétitifs avec les algorithmes exploitant de la connaissance ou de l'intelligence. Les modes évolutifs fondés sur les êtres et organismes en compétition et en coévolution cessent de dominer et de déterminer les nouveautés qui s'élaborent alors à l'aide de dispositifs plus variés et plus riches. C'est l'un des traits fondamentaux du passage de la deuxième étape à la troisième étape.

L'évolution biologique par variation-sélection-coévolution fut un formidable moyen de calcul et de création de complexité organisée ; elle a mis en place un autre monde fait de cultures, de sciences, de techniques, de groupements sociaux, etc. Ce monde différent produit bien plus efficacement cette complexité organisée qui devient le centre de tout, et qui de ce fait domine et interdit à long terme aux mécanismes moins efficaces de subsister. Le monde des entités encapsulées et plus ou moins indépendantes perd contre le monde nouveau de coopération et de fusion qui nait de lui et qui produit et cumule la complexité organisée.

Le paradoxe de la persistance qu'on doit comprendre comme un principe logique de dynamique évolutive affirme que « pour persister, il faut changer, donc ne pas persister ». Il contribue lui-aussi à interdire la perpétuation d'entités immobiles (encapsulées), et, en forçant un mouvement ininterrompu, aide à cette mise en place d'un monde fusionnel de réseaux et d'organismes toujours plus étendus et imbriqués les uns dans les autres, coopérant et renonçant progressivement à leurs délimitations.

Il en résulte que tout ce qui s'oppose à la reconfiguration — en particulier les volontés individuelles de persister ou de se multiplier des entité encapsulées —  se trouvera dominé par le courant évolutif majeur, et donc à terme éliminé ou intégré dans le fonctionnement global conforme au principe évolutif final.

La fusion déjà visible

Comme dans un pays en guerre dont la survie est en cause et qui oblige chacun à une participation au groupe et à sa logique d'intérêts supérieurs extra-individuels, la fusion opérée par le principe évolutif final forcera les entités encapsulées à participer ou à disparaître. Tout cela existe déjà sous diverses formes.

- Tous les mécanismes biologiques qui font que les cellules d'un organisme multicellulaire se plient à l'intérêt global, c'est déjà cela.

- Les lois dans les sociétés humaines qui imposent aux individus des limites à leurs actions et à l'expression de leur volonté d'extension et de multiplication, c'est déjà cela. L'individualisme et l'égoïsme des individus rencontrent et subissent la volonté du groupe qui s'impose.

- Tout ce qui fait que nous sommes de facto solidaires parce qu'appartenant à une même terre et que la pollution par exemple concerne tout le monde, c'est déjà cela.

- Cette solidarité est aussi celle créée par la science et la technologie : toute vérité scientifique mise au jour, tout théorème découvert en un point précis du globe, toute invention technique ou technologique, tout cela concerne à moyen terme tous les êtres humains sur terre. La connaissance engendre la solidarité car elle se partage, le plus souvent sans frais, et donc se diffuse largement. On ne vole pas une culture, une compétence, une technologie (sauf temporairement par exemple quand un système de brevets ou de secrets agit momentanément), car ce sont des savoirs qui se partagent, se diffusent, deviennent un bien commun, le seul au final qui compte.

Ultimement, on ne se bat pas pour l'information et l'intelligence car leur duplication est sans coût. La volonté de s'accaparer les richesses matérielles et énergétiques est une source de conflit et de guerre ; quand le fonctionnement du monde cesse d'être mené par la matière et l'énergie et que l'information et le calcul deviennent son déterminant principal, les guerres cessent.

Ce qui se vole, ce qui se multiplie sans coût

Autrefois on pillait des récoltes, des bijoux en métal précieux, du bétail, des esclaves ; aujourd'hui ce serait absurde (avec quelques exceptions : minerais, pétrole, etc.) et plus le temps s'écoulera moins nombreux seront les biens qui mériteront qu'on parte en guerre ou qu'on engage un combat.

Dans le domaine de l'énergie, l'obligation que nous aurons de nous appuyer de plus en plus sur les énergies renouvelables aura pour conséquence que chacun sera riche de ce qu'il produit de manière renouvelable et non pas de ce qu'il possède dans son sous-sol. Une source possible de conflit disparaitra.

L'industrie du divertissement américain qui est si puissante et s'impose dans le monde entier est un savoir faire, elle ne se vole pas comme on vole un troupeau de bétail. Et cet exemple n'en est qu'un parmi une multitude : aujourd'hui ce qui constitue une richesse, est bien plus souvent lié à un savoir immatériel qu'il est plus aisé de copier que d'aller voler en s'emparant d'un espace ou d'objets physiques. Les conflits entre nations deviennent progressivement inutiles !

Bien sûr, ce nouvel état du monde où faire la guerre n'a plus d'intérêt ne se met en place que lentement. Il y aura encore de nombreux conflits dans les décennies qui viennent. La pacification du monde dont les causes sont profondes et multiples a largement commencé, elle concerne les États mais aussi les individus et est liée aussi à l'éducation et au progrès de la rationalité qui fait comprendre qu'on gagne plus à coopérer qu'à se combattre.

Deux ouvrages de Steven Pinker détaillent ce processus :

- Steven Pinker, Enlightenment now: the case for reason, science, humanism, and progress. Penguin, 2018 ;

- Steven Pinker, The better angels of our nature: The decline of violence in history and its causes. Penguin uk, 2011,

voir aussi :

- Mark Ridley The Rational Optimist. How Prosperity Evolves, 2010.

Le dilemme du prisonnier (évoqué dans "The better angels...") est aussi l'un de ces mécanismes qui conduit à une pacification générale. Ces mécanismes intégrateurs continueront de faciliter la fusion générale et à l'installer durablement et solidement.

Un monde resserré

Le monde se rétrécie, se resserre, les réseaux entrelacés font du monde terrestre une sorte de boule de tissus compacte dont les éléments ne peuvent plus s'isoler les uns des autres : tout est lié, tout est noué, tout est dépendant. Chaque jour l'unité du monde s'accroît. Il est rationnel pour chaque entité de ce monde de travailler à ce que cette unité prospère. La coopération est rationnelle et plus encore, la fusion. Deux mondes s'opposent, celui de la seconde étape avec ses mécanismes de variation-sélection et sa compétition créative et féconde entre entités encapsulées, et celui de la troisième étape avec sa coopération, sa fusion, son dépassement des contraintes de la matière et de l'énergie qui passent en arrière plan.

La matière, l'énergie, l'information.

Pour que le processus se poursuive et se renforce, il est essentiel que tout ce qui tient à la matière et à l'énergie devienne secondaire devant ce qui tient à l'information et au calcul. C'est le recul des logiques matérielles et énergétiques largement en marche qui permet à la fusion d'aller toujours plus loin et toujours plus en profondeur.

Le fait que les plus grosses entreprises du monde aient leurs activités directement centrées sur des processus informationnels et computationnels (Apple, Microsoft, Facebook, ...) plutôt que centrées sur des processus matériels et énergétiques (General Motors, Exon, ...) est une manifestation de ce mouvement du progrès de l'immatériel qui est lui-même un facteur central permettant une fusion plus avancée.

La mise en place d'une multitude de réseaux et en particulier de réseaux de circulation de l'information (téléphone, radio, télévision, internet, etc.) est une manifestation de cette évolution vers un monde où d'autres choses que des entités encapsulées déterminent les logiques de fonctionnement.

Je n'affirme pas qu'il n'y aura plus d'entités persistantes, mais que leur existence ne sera pas le résultat de leur dureté interne ou de leur capacité propre à résister aux agressions externes. Les entités persistantes seront des éléments au sein des réseaux que les réseaux choisiront de conserver momentanément en leur conférant un rôle comme quand dans une démocratie on confie temporairement un rôle et du pouvoir à un élu.

Il y a un grande différence entre posséder une arme et se protéger soi-même par la force et l'intimidation qu'elle procure, et être défendu par une police qui vous protège vous aussi bien que votre voisin. Posséder ses propres armes, c'est vivre dans un monde primitif d'entités se délimitant les unes les autres par la violence ; participer à un système où des armes sont confiées à des individus chargés de maintenir l'ordre et de protéger chaque individu, c'est vivre dans un monde plus intelligent, plus efficace, plus intégré. La fusion que j'évoque est de même nature. Il faut cependant la concevoir plus abstraitement, généralisée, et cela en même temps que la matière et l'énergie cède le pas à l'information et au calcul.

Il y a autant de matière et d'énergie qu'on veut dans l'univers et l'information se duplique sans coût. Il est absurde de se battre pour de la matière ou de l'énergie, surtout que l'information devient la vraie richesse et qu'elle ne coûte rien à partager. L'intérêt de tout être est de participer et de se fondre dans le système qui s'unifie, se renforce, s'enrichit.

Rationalité

Le monde se pacifie, non pas parce qu'il se met à obéir aux injonctions morales d'un Dieu ou de ses prêtres, mais parce que c'est rationnel, simplement rationnel. Il est devenu rationnel de ne pas se battre, en particulier car il n'y a rien à prendre à ses voisins : (a) c'est vrai pour les pays, les pillages ne sont pas susceptibles d'enrichir ceux qui s'y livrent ; (b) les objets de la vie courante ne valent pas grand chose.

Puisque la persistance cesse d'être la capacité à se dupliquer, mais devient la capacité à produire du neuf (de la complexité organisée), il n'y a pas à imposer son être en le multipliant (comme les êtres vivants le font, mais dans une phase transitoire), il faut au contraire coopérer, partager, s'aider !

Le libéralisme économique c'est ça : une paix coopérative.

La démocratie c'est ça : un certain renoncement à soi, pour l'intérêt commun, une forme de coopération généralisée.

Puisque tout devient emmêlé, il devient impossible (ou très difficile) de tuer l'autre sans se blesser soi-même.

Puisque les distances sont de plus en plus courtes, l'interdépendance est plus forte.

Puisque tout devient information et qu'il n'y a pas grand chose à prendre au voisin autant lui donner ce qu'on a (de l'information) et qu'il donne ce qu'il a.

Créer l'espace plutôt que se le disputer

Les réseaux sans bord, ni centre et "sans épaisseur", n'exigent pas pour se développer de s'imposer et de prendre de l'espace à d'autres. Les réseaux créent leurs propres places, leurs propres espaces en même temps qu'ils s'étendent. Ils deviennent les acteurs majeurs du monde. Ils ne cherchent pas à occuper la place occupée par d'autres mais créent des mondes nouveaux où ils peuvent prospérer. En cela aussi et ils s'opposent aux organismes "encapsulés". Leur logique d'extension coordonnée remplace le jeu des carapaces qui se cognent et cherchent à se détruire. La logique des réseaux n'est pas celle de la guerre !

Bien sûr il faut tempérer tout cela et redire que c'est progressivement que se produit la transition. Les réseaux peuvent se battre, les réseaux ne sont pas aujourd'hui totalement sans épaisseur. Même si chacun bénéficie de l'existence des autres (qui créent de l'espace, qui en quelque sorte agrandissent le monde) les réseaux peuvent être concurrents et donc chercher à se détruire.

Ce n'est pas être naïf et angélique mais c'est être analytique et prospectif que de proposer la vision d'un monde se pacifiant.

 

 

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