La puissance de la blockchain

15.11.2014 par Jean-Paul Delahaye, dans Cryptographie

Imaginez qu'au centre de la place de la Concorde à Paris, à côté de l'Obélisque on installe un très grand cahier, que librement et gratuitement, tout le monde puisse lire, sur lequel tout le monde puisse écrire, mais qui soit impossible à effacer et indestructible. Cela serait-il utile ?

Il semble que oui.

- On pourrait y consigner des engagements : « je promets que je donnerais ma maison à celui qui démontrera la conjecture de Riemann : signé Jacques Dupont, 11 rue Martin à Paris ».

- On pourrait y déposer la description de ses découvertes rendant impossible qu'on en soit dépossédé  : « Voici la démonstration en une page que j'ai trouvée du Grand théorème de Fermat ...».

- On pourrait y laisser des reconnaissances de dettes qui seraient considérées valides tant que celui à qui l'on doit l'argent n'a pas été remboursé et n'est pas venu l'indiquer sur le cahier.

- On pourrait y donner son adresse qui resterait valide jusqu'à ce qu'une autre adresse associée à au même nom soit ajoutée, annulant la précédente.

- On pourrait y déposer des messages adressés à des personnes qu'on a perdu de vue en espérant qu'elles viennent les lire et reprennent contact.

- On pourrait y consigner des faits qu'on voudrait rendre publics définitivement, pour que l'histoire les connaisse, pour aider une personne dont on souhaite défendre la réputation, pour se venger, etc.

Pour que cela soit commode et pour empêcher les tricheurs d'écrire en se faisant passer pour vous, il faudrait qu'il soit possible de signer ce qu'on écrit. Il serait utile aussi que l'instant précis où est écrit un message soit précisé avec chaque texte déposé sur le grand cahier (horodatage).

Imaginons que tout cela est possible et qu'un tel cahier soit mis en place auquel serait ajouté autant de pages nouvelles que nécessaire au fur et à mesure des besoins. Testaments, contrats, certificats de propriétés, récits divers, messages adressés à une personne particulière ou à tous, attestations de priorité pour une découverte, etc., tout cela deviendrait facile sans avoir à payer un notaire, ou un huissier. Si un tel cahier public était vraiment permanent, infalsifiable, indestructible, et qu'on puisse y écrire librement et gratuitement tout ce qu'on veut, une multitude d'usage en seraient imaginées bien au-delà de ce que je viens de mentionner.

Un tel objet serait plus qu'un cahier de doléance ou un livre d'or qui ne sont pas indestructibles. Ce serait plus qu'un tableau d'affichage offert à tous sur les murs d'une entreprise, d'une école ou d'une ville, eux aussi temporaires. Ce serait plus que des enveloppes déposées chez un huissier, coûteuses et dont la lecture n'est pas autorisée à tous.  Ce serait, plus qu'un registre de brevets, robuste mais sur lesquels il est coûteux et difficile d'écrire. Ce serait plus que les pages d'un quotidien qui sont réellement indestructibles car multipliées en milliers d'exemplaires, mais sur lesquelles peu de gens ont la possibilité d'écrire et dont le contenu est très contraint.

Place de la Concorde ?

Bien sûr, ce cahier localisé en un point géographique unique ne serait pas très commode pour ceux qui habitent loin de Paris. Bien sûr, ceux qui y rechercheraient des informations en tournant les pages se gêneraient les uns les autres, et gêneraient ceux venus y inscrire de nouveaux messages. Bien sûr encore, faire des recherches pour savoir ce qui est écrit dans le cahier (telle dette a-t-elle été soldée ?, telle adresse est-elle la dernière ?, etc.) deviendrait vite impossible en pratique quand le cahier serait devenu trop gros et que ses utilisateurs se seraient multipliés.

Ces trois inconvénients majeurs  — (a) localisation unique rendant l'accès malcommode et coûteux ; (b) impossibilité de travailler en nombre au même instant pour y lire ou y écrire ; (c) difficultés de manipuler un grand cahier — peuvent être contournés. L'informatique moderne avec la puissance de ses machines (y compris les smartphones) et ses réseaux de communication est en mesure de les surmonter.

D'ailleurs cette idée d'un grand cahier informatique, partagé infalsifiable et indestructible du fait même de sa conception est au cœur d'une révolution qui débute. Nous la baptiserons la  «révolution de la blockchain » (nous allons expliquer pourquoi) ou plus explicitement et en français : « la révolution de la programmation par un fichier, partagé et infalsifiable ».

L'idée de Nakamoto

Le nom proposé vient de la blockchain du bitcoin, la monnaie cryptographique créée en janvier 2009, et qui a depuis connu un développement considérable et un succès réel très concrètement mesurable : la valeur d'échange des devises émises en bitcoins dépasse aujourd'hui 3 milliards d'euros. Au cœur de cette monnaie, il y a effectivement un fichier informatique infalsifiable et ouvert. C'est celui de toutes les transactions, baptisé par Satoshi Nakamoto son inventeur : la blockchain. C'est un fichier partagé, tout le monde peut le lire et chacun y écrit les transactions de bitcoins qui le concerne, ce qui les valide. La blockchain existe grâce à un réseau pair à pair, c'est-à-dire géré sans autorité centrale par les utilisateurs eux-mêmes. Certains de ces utilisateurs détiennent des copies de la blockchain, partout dans le monde. Ces centaines de copies sont sans cesse mise à jour simultanément ce qui rend la blockchain totalement indestructible, à moins d'une catastrophe qui toucherait en même temps toute la terre. Ce fichier a été rendu infalsifiable par l'utilisation de procédés cryptographiques qui depuis sa création en 2009 se sont révélés résister à toutes les attaques : personne jamais n'a pu effacer ou modifier le moindre message de transaction auparavant inscrit dans la blockchain du bitcoin.

C'est possible, cela existe !

Le rêve du grand cahier de la place de la Concorde est donc devenu possible, et en réalité ce que l'informatique moderne, les réseaux et la cryptographie ont su créer dans le monde numérique est bien supérieur à tout ce qu'on aurait pu tenter de faire avec du papier, du métal ou tout dispositif composé d'objets physiques. En particulier :

- (a) l'accès à la blockchain, grâce aux réseaux, se fait instantanément de n'importe où dans le monde, pourvu qu'on dispose d'un ordinateur ou simplement d'un smartphone ;

- (b) des milliers d'utilisateurs peuvent y lire simultanément sans se gêner ;

- (c) chacun peut gratuitement et sans limitation ajouter de nouveaux messages de transactions selon un procédé qui assure la cohérence et la robustesse du fichier blockchain.

La taille de la blockchain du bitcoin s'accroît progressivement, mais reste manipulable par les formidables machines dont nous disposons tous aujourd'hui. Elle comporte aujourd'hui 24 giga-octets (2,4 10^10 caractères), ce qui est l'équivalent d'environ 24 000 ouvrages de 200 pages. Cela semble énorme, mais nos ordinateurs sont maintenant assez puissants pour cela.

L'exploration par son ordinateur de ce qui est inscrit donne librement accès à tout le contenu de cette blockchain quasi-instantanément de n'importe quel endroit du monde. C'est d'ailleurs, dans le cas du bitcoin, ce qui permet de calculer le solde des comptes. Les systèmes de signatures cryptographiques garantissent que les messages de transaction que vous inscrivez sur la blockchain concernant vos comptes ont été écrits par vous. L'ordre des inscriptions fournit aussi une datation (horodatage) des transactions et donc les ordonne. Tout cela est fait, sans qu'aucune autorité centrale ne s'en occupe, puisque ce sont certains des utilisateurs (appelé mineurs dans le cas du bitcoin) qui en opèrent la surveillance, et qui se contrôlent mutuellement, assurant l'honnêteté des sauvegardes et leur cohérence.

L'exemple d'une monnaie est la plus spectaculaire et la plus visible aujourd'hui des merveilles que réalise une blockchain. Qu'on ait pu ainsi créer, grâce à un fichier partagé, une monnaie semble incroyable. Cela d'autant plus qu'il s'agit d'une monnaie d'un nouveau type : elle ne repose sur aucune autorité émettrice, autorise des transactions quasi-instantanées gratuitement d'un point à l'autre du globe.

De nombreuses variantes

Au-delà du miracle que constitue cette monnaie (nous ne reviendrons pas sur le détail de son fonctionnement, voir par exemple l'article de décembre 2013 de la rubrique "Logique et calcul") c'est l'ensemble de tout ce que rend possible ce type d'objet qu'est une blockchain que nous voulons évoquer, car il semble bien qu'un nouveau monde économique, social, législatif, politique et monétaire en résulte. Aujourd'hui nous n'en avons pas pris la mesure.

Le bitcoin utilise une blockchain qui lui est propre et ne sert a priori qu'à inscrire des transactions, mais l'idée de cette blockchain peut se décliner d'une multitude de façons donnant naissance à autant d'applications nouvelles. Nous avons sans doute pour l'instant entrevu que quelques aspects de ce que de tels dispositifs autorisent. Il s'agit rien moins que de l'apparition d'un nouveau type d'objets réels, aussi durs que le métal, contenant des informations d'une complexité sans limites. Nos ordinateurs aux extraordinaires capacités de calcul y accèdent instantanément grâce aux réseaux, explorant rapidement ce qui s'y trouve, y déposant de nouveaux messages éventuellement cryptés, et les extrayant aussi rapidement. Ces nouveaux objets du fait de leur nature numérique et de leurs propriétés de robustesse et d'ubiquité —ils existent partout dans le monde à la fois— ont des propriétés qu'aucun objet du monde n'a jamais possédées.

Il existe aujourd'hui des centaines de variantes du modèle bitcoin. Ce sont essentiellement d'autres monnaies — on parle de crypto-monnaies — qui chacune s'appuie sur une blockchain particulière. Cependant depuis qu'on a compris que l'idée de Nakamoto était beaucoup plus générale d'autres systèmes avec blockchain sont apparus ou sont en cours de développement.

Une révolution en marche

Certaines des idées évoquées au départ peuvent au choix se mettre en place grâce à une nouvelle blockchain, soit en essayant d'utiliser la blockchain du bitcoin qu'on détournera de sa fonction première pour lui faire réaliser des opérations non prévues par Nakamoto. Dom Steil un entrepreneur s'occupant du bitcoin et auteur de nombreux articles sur les nouvelles technologies a exprimé assez clairement l'idée de cette révolution :

« La blockchain est intrinsèquement puissante du fait que c'est la colonne vertébrale d'un nouveau type de mécanisme de transfert et de stockage distribué et open source. Elle est le tiers nécessaire pour le fonctionnement de nombreux systèmes à base de confiance. Elle est la feuille universelle d'équilibrage utilisée pour savoir et vérifier qui détient divers droits numériques. De même qu'Internet a été la base de bien d'autres applications que le courrier électronique, la blockchain sera la base de bien d'autres applications qu'un réseau de paiement. Nous en sommes aux premiers instants d'un nouvel âge pour tout ce qui est possible au travers d'un réseau décentralisé de communications et de calculs. ». Voir ici.

Jon Evans un ingénieur informaticien et journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies partage cet enthousiasme :

« La technologie blockchain au cœur du bitcoin est une avancée technique majeure qui, à terme, pourrait révolutionner l'Internet et l'industrie de la finance comme nous les connaissons ; les premiers pas de cette révolution en attente ont maintenant été franchis. »

« La "blockchain" —le moteur qui sert de base au bitcoin— est un système distribué de consensus qui autorise des transactions, et d'autres opérations à être exécutées de manière sécurisée et contrôlée sans qu'il y ait une autorité centrale de supervision, cela simplement (en simplifiant grossièrement) parce que les transactions et toutes les opérations sont validées par le réseau entier. Les opérations effectuées ne sont pas nécessairement financières, et les données ne sont pas nécessairement de l'argent. Le moteur qui donne sa puissance au bitcoin est susceptible d'un large éventail d'autres applications. »  ( ici et ici )

Namecoin, Twister, Ethereum

Parmi les blockchain autres que celle du bitcoin et ayant pour objets des applications non liées à la monnaie, il faut citer le Namecoin un système décentralisé d'enregistrement de noms : on écrit sur la blockchain du Namecoin des paires (nom, message). Un des buts de Namecoin est la mise en place d'un système d'adresse pour les ordinateurs connectés au réseau internet qui pourrait se substituer au système actuel DNS (Domaine name system) en partie aux mains d'organisations américaines. Les créateurs de cette blockchain affichent les objectifs suivants : protéger la libre parole en ligne en rendant le web plus résistant à la censure ; créer un nom de domaine «.bit» dont le contrôle serait totalement décentralisé ; mémoriser des informations d'identité comme des adresses email, des clefs cryptographiques publiques. Ils évoquent aussi la possibilité avec cette blockchain d'organiser des votes ou des services notariés. Malheureusement cette blockchain est peu commode car les dépôts d'informations y sont payants (en namecoin), et même si les coûts sont très faibles, ils compliquent beaucoup son utilisation. Voir ici.

Plus récemment a été créé Twister un système concurrent de Twitter (le système de micro-blogging bien connu) mais totalement décentralisé et donc libre de toute censure ou contrôle. La blockchain de Twister ne sert dans ce cas pas à stocker toute l'information de la plateforme de micro-bloging  (qui est distribuée sur un réseau pair à pair évitant que les nœuds du réseau aient à gérer de trop gros volumes de données)  mais seulement les informations  d'enregistrement et d'authentification. Voir ici.

Un projet plus ambitieux car se voulant le support possible d'applications complexes basé sur une notion de contrat (smartcontract) est en cours de développement : il se nomme Ethereum. La blockchain associée à Ethereum émettra une monnaie (l'éther) sur le modèle de bitcoin, mais ce ne sera qu'une des fonctions de cette blockchain. Voir ici.

Une autre avancée toute récente a été proposée par Adam Back, inventeur déjà d'une monnaie électronique précurseur du bitcoin. Back a constaté que le bitcoin ne peut évoluer que très lentement car les décisions pour ces évolutions se font selon un processus qui exige un accord difficile à obtenir de la part de ceux qui travaillent à le surveiller et qui ne sont pas organisés en structure hiérarchique —c'est un problème avec les applications totalement décentralisées dont le contrôle n'est aux mains de personne. Il a aussi noté que beaucoup d'idées innovantes proposées par des blockchain nouvelles n'ont qu'un succès limité. En valeur, le bitcoin reste très dominant parmi les monnaies cryptographiques. Avec une équipe de chercheurs, il a mis au point une méthode liant les blockchain les unes aux autres. Ce système de « sidechain » permettra de faire passer des unités monétaires d'une chaîne A vers une autre B. Elles disparaîtront de la chaîne A pour réapparaître sur la chaîne B et pourront éventuellement revenir dans A. Chaque blockchain est un petit univers où il est utile de disposer d'une monnaie (par exemple sur Namecoin, il y a une monnaie). Cependant faire accepter une nouvelle monnaie et stabiliser son cours est difficile et incertain. De plus chaque blockchain est une expérience comportant des risques qui sont d'autant plus grands qu'elle est récente et innovante. Le système des sidechain une fois mis en place (ce n'est pas si simple et aujourd'hui aucune sidechain ne fonctionne) permettra de tester rapidement de nouvelles idées. Chacune pourra "importer" la monnaie d'une autre blockchain, sans doute la monnaie bitcoin qui est la mieux installée et celle pour laquelle la confiance est la plus forte. Le système est conçu pour que la chaîne qui « prête » de l'argent à une autre ne risque pas plus que ce qu'elle prête et donc ne prenne qu'un risque limité.

On le voit, la complexité (de nos puces, de nos machines, de nos applications, de nos réseaux informatiques) a créé un univers où les nouveaux objets indestructibles que sont les blockchain changent les règles du jeu : moins de centralisation, moins d'autorité, plus de partages sont possibles. Une forme d'anarchie à base numérique va poursuivre son développement. Le monde qui en sortira est difficile à imaginer, mais il se forme et même si on peut le craindre autant que certains l'appellent de leurs vœux, il sera là bientôt.

Quelques liens.


15 commentaires pour “La puissance de la blockchain”

  1. pabr Répondre | Permalink

    Je n'y crois plus, et j'ai expliqué pourquoi ici :
    http://www.pabr.org/bcendgame

    Parmi les nombreuses promesses non tenues :

    - Les coûts de gestion de la blockchain (électricité gaspillée par le minage) rapportés au nombre de transactions effectivement notarisées ne sont pas du tout négligeables. Ils sont financés par l'inflation de la masse monétaire de Bitcoin (13% par an) et la croissance de la base d'utilisateurs (qui finira par ralentir). Sans la monnaie virtuelle et sa bulle spéculative, pas de blockchain gratuite accessible à tous.

    - Il y a eu au moins une grosse attaque réussie contre la blockchain en septembre 2013: https://bitcointalk.org/index.php?topic=327767.0
    Mais comme la victime était un service de casino (c'est à dire d'anonymisation/blanchiment) peu recommandable, ça n'a choqué personne.

    Ce dernier point met en évidence que le consensus distribué sur le contenu de la blockchain de Bitcoin n'a rien à voir avec la démocratie à laquelle nous sommes habitués : le pouvoir de décision est proportionnel à la puissance de calcul. Et les hangars pleins d'accélérateurs SHA256 pullulent là où il y a des usines de semiconducteurs et du charbon bon marché...

    Bref, les informaticiens vont devoir travailler encore un peu avant que soit réalisé le rêve d'un registre universel, indestructible, infalsifiable et gratuit.

    • Jean-Paul Delahaye Répondre | Permalink

      Je n'aime guère discuter avec quelqu'un qui ne décline pas son identité, mais je le fais quand même, aujourd'hui.
      Ne mélangeons pas tout et soyons précis.
      Qu'il y ait des coûts de gestion, c'est vrai, et que rien ne soit totalement gratuit, c'est vrai aussi.
      Pour accéder à une blockchain, il faut avoir un ordinateur et qu'il dispose d'électricité. Mais à ce compte rien n'est gratuit sur internet, même les « sites gratuits » comme Wikipédia. Disons donc pour être exact : ce n'est pas très cher.

      Le problème du minage des bitcoins (et des autres crypto-monnaies) est très différent : personne n'est forcé d'y participer... et c'est donc gratuit pour ceux qui n'y participent pas. Ceux qui y participent en sont récompensés par les bitcoins prévus à cette effet toutes les 10 minutes ; c'est l'ingénieux système d'incitation de Nakamoto.

      En résumé sur ce problème du coût : il y a ceux qui comme pour wikipedia payent un petit quelque chose pour accéder à l'information et l'utiliser (électricité, ordinateur), mais ce n'est vraiment pas cher ; il y a ceux qui aident à faire fonctionner la blockchain, mais qui sont payés pour cela.

      Je ne sais pas d'où sortent les 13% que vous mentionnez : dans le cas du Bitcoin l'émission de nouveaux bitcoins va en décroissant (jusqu'en 2140) et donc l'inflation qui pourrait résulter de l'augmentation de la masse monétaire tend vers 0, et cela assez rapidement puisque le nombre bitcoins émis est divisé par 2 tous les 4 ans (c'est dans le protocole de Nakamoto).

      Quand vous parlez de "bulle spéculative", vous prenez vos craintes (ou vos souhaits ?) pour la réalité. On parlera de bulle spéculative quand elle aura éclatée. Ne soyez pas comme le grand économiste Mark Thomas Williams qui avait annoncé qu'un bitcoin ne vaudrait même plus 10 dollars avant la fin du premier semestre 2014. Aujourd'hui il vaut largement plus de 300 dollars. ( https://www.cryptocoinsnews.com/debunked-professor-attacks-bitcoin/ )

      Concernant les divers problèmes que rencontrent ceux qui utilisent les Bitcoins, là encore il ne faut pas tout mélanger. Que certaines attaques se produisent (assez petites en regard des 3 milliards d'euros de bitcoins qui restent bien arrimés à la blockchain et qu'aucun génial cyber-attaquant ne réussit à décrocher) c'est possible : mais considère-t-on que le système des cartes bancaires doit être abandonné parce que certaines failles permettent d'escroquer de nombreux utilisateurs ? (470 millions d'euros de fraudes à la carte bancaire, en France en 2013).

      Personne ne dit que le bitcoin est assuré à 100% de toujours parfaitement tenir, et c'est bien ce qui donne de l'intérêt au concept de sidechain évoqué dans à la fin de mon blog. Je fais remarquer aussi que j'ai moi-même énuméré des faiblesses et des fragilités du bitcoin dans un autre blog ( http://le-coin-coin.fr/1143-quelques-idees-moins-rejouissantes-garder-lesprit-propos-bitcoins/ )
      Dans ce blog, je mentionnais aussi les interrogations qu'on peut avoir concernant la répartition très inégalitaires (et bien peu démocratique) des bitcoins.

      Tout est loin d'être parfait (d'où encore l'intérêt des «sidechain» qui sont en mesure de contenir certaines imperfections), mais avec la programmation par les blockchain s'ouvre un ensemble de possibilités dont on ne mesure pas aujourd'hui toutes les conséquences (positives et négatives). Les blockchain sont là, elles jouent et joueront un rôle dans l'évolution de nos économies et de nos sociétés, que cela plaise ou non... et qu'on soit informaticien ou non.
      ---
      Merci pour le lien sur votre article expliquant pourquoi vous ne croyez pas au Bitcoin (dommage encore qu'il ne soit pas signé !).
      On peut écrire un article comparable (et même beaucoup plus long) pour critiquer la façon dont fonctionne le système monétaire et financier actuel et toutes les raisons qu'on aurait de le refuser... si c'était possible ! De toutes les façons pour moi, le problème ne se présente pas comme un choix : accepter ou pas ces nouveaux types d'objets que sont les blockchain, et les crypto-monnaies qui vont avec ? Non, on ne «désinventera» pas ces nouveaux objets, pas plus qu'on a pu «désinventer» les métiers à tisser contre lesquels les Canuts de 1831 se révoltaient !
      Concernant la centralisation du Bitcoin, je suis en partie d'accord avec vous, mais moins pessimiste. La discussion à la fin de votre article est intéressante, mais elle ne concerne que l'aspect "monnétaire" des blockchains. Pour moi les blockchain présentent une multitude d'intérêts qui vont bien au-delà.
      Jean-Paul Delahaye

      • pabr Répondre | Permalink

        Si je ne publie pas sous mon nom complet, c'est simplement par respect pour un homonyme, brillant chercheur disparu récemment, alors que je suis un parfait inconnu. Merci d'avoir pris le temps de répondre malgré cela.

        Le présent billet sur les blockchains en général m'avait semblé excessivement enthousiaste (c'est pourquoi j'ai cru utile de le commenter), mais je découvre que votre article sur le-coin-coin.fr est parfaitement lucide au sujet Bitcoin.

        La masse monétaire de Bitcoin a bien augmenté d'environ 13% sur les 12 derniers mois. Le ralentissement programmé de cette inflation jusqu'en 2140 est un problème, car il faudra soit trouver une autre façon de motiver les mineurs (vraisemblablement les commissions sur les transactions, pour l'instant optionnelles), soit se contenter d'une sécurité plus faible faute de puissance de calcul.

        La question intéressante est finalement : La blockchain est-elle viable sans Bitcoin ? Comme vous le notez, Namecoin est payant, et les autres blockchains sont adossées à des monnaies virtuelles concurrentes.

        Concernant le potentiel révolutionnaire des innovations informatiques, je reste prudent. En 1976 la cryptographie asymétrique était censée décentraliser la sécurisation des communications, mais le "web of trust" de PGP n'a toujours pas supplanté les autorités de certification malgré tous les vrais-faux certificats émis depuis 2001.

        Nous sommes probablement d'accord sur l'essentiel : La perspective d'offrir un système de paiement fiable et des services de notarisation quasi gratuits à toute la planète constitue un progrès social majeur que les historiens devront mettre au crédit des informaticiens et des cryptologues.

        P. A. Brisset

        • D Bismut Répondre | Permalink

          Bonjour,
          c'est une critique constructive et intéressante du Bitcoin...
          Celà change de 99% des commentaires critiques que l'on trouve vis à vis du Bitcoin...
          J'estime que au moins 95 % des personnes qui critiquent le Bitcoin ne l'ont eux-mêmes pas essayés (et ils ne savent pas du tout ce qu'est une blockchain)
          1MoKDzEsj4RPLJZdoYc16S9qKdWrLnG1Bv

        • Frederic HARDES Répondre | Permalink

          Alors 2 ans plus tard toujours pas convaincu?

  2. Alexandre This Répondre | Permalink

    Article, encore une fois, très intéressant.

    Malheureusement, il me semble qu'une telle "blockchain" peut aussi poser problème sur un point que je ne vois pas développé dans cet article : la question du droit à l'oubli. Je m'écarte ainsi des possibilités techniques offertes, et me concentre donc plus sur la question éthique d'une telle possibilité.

    Le passage au numérique a entraîné de nombreuses questions à ce sujet ces dernier temps sur les médias traditionnels numériques (forums, moteurs de recherche, ect). Dans le cas particulier de l'outil décris dans ce billet, on suppose que ce qui a été publié dans ce livre universel est indestructible. Comment supprimer un message publié qui porterait atteinte à la dignité d'une personne ? Un tiers pourrait parfaitement

    Je perçois bien entendu tout les avantages offerts par cette possibilité technique, mais il me semble important de faire attention aux dérives qui peuvent apparaître !

    Amicalement,

    Alexandre This

    • Jean-Paul Delahaye Répondre | Permalink

      Merci de ce commentaire.
      Bien sûr vous avez raison. Ce type de fichiers indestructibles soulèvera les problèmes que vous mentionnez. Je souhaite cependant mentionner trois points.
      - Il est clair que comme sur internet aujourd'hui, il faut être conscient de ce qu'on fait quand on publie des informations sur soi-même (photos, textes, etc.). Une fois qu'elles sont publiées, il se peut qu'on ne puisse plus jamais les faire disparaître car elles auront été copiées et republiées. La situation ne sera donc pas très différente de ce qu'elle est aujourd'hui, où il n'y a pas vraiment de droit à l'oubli pour ce qu'on publie volontairement concernant soi-même.
      - Si vous publiez sur la blockchain des informations vous concernant que vous ne souhaitez pas rendre publiques, c'est possible. Il suffit de les chiffrer et de ne communiquer la clef de déchiffrement qu'à ceux à qui vous en permettez la lecture. Autre méthode : vous publiez cette information en la chiffrant avec la clef publique de celui que vous autorisez à lire le message. Une blockchain peut tout à fait contenir des messages chiffrés.
      - Si d'autres publient sur vous des informations que vous voudriez effacer, ce ne sera pas possible. Mais c'est la même chose que lorsqu'une information est publiée dans un journal : 20 ans après on peut encore aller lire l'information dans les archives du journal, elle n'est plus effaçable. C'est aussi la même chose quand quelqu'un publie par exemple une photo volée de vous sur internet : une fois publiée, elle peut être recopiée et est donc devenu quasiment indestructible. Là encore la situation créée ne sera pas très différente de celle d'aujourd'hui.

  3. DUROUSSEAU Répondre | Permalink

    Le fonctionnement du WORD WIDE WEB est hierarchique. Notamment, je crains que l'autorité qui domine l'attribution des noms de domaine (il me semble que c'est aux Etats Unis) ne soit en mesure de bloquer, à son gré, le fonctionnement de ces blockchains.

    • Jean-Paul Delahaye Répondre | Permalink

      La question est : pourquoi arrêter les blockchain si elles servent l'intérêt commun ? Les autorités politiques des pays totalitaires peuvent arrêter tout les réseaux si elles jugent cela nécessaire et parfois elles le font. Dans la plupart des pays, on laisse les réseaux fonctionner. Pour les blockchain, il me semble que c'est pareil, et d'ailleurs pour l'instant les blockchain des monnaies cryptographiques fonctionnent sans problèmes. Il y en a plusieurs centaines.

  4. Olivier Sanders Répondre | Permalink

    Juste une petite remarque sur le premier commentaire car je pense qu'il a été mal compris. Dire aujourd'hui que le coût pour les utilisateurs du Bitcoin se limite à l'électricité et à l'achat d'un ordinateur est inexact. Aujourd'hui les mineurs se rémunèrent principalement grâce à l'émission de monnaie (25BTC par bloc actuellement, à 298$ le BTC: https://blockchain.info/fr/charts/market-price), ce qui fait mécaniquement perdre de la valeur aux Bitcoins des utilisateurs: cela s'appelle l'inflation. La chance du bitcoin est que les fluctuations de son cours sont tellement fortes que l'effet néfaste de cette inflation passe inaperçue. Je renvoie sur cet excellent site recensant de nombreuses statistiques sur le BTC https://blockchain.info/fr/charts/total-bitcoins pour confirmer le taux d'inflation mentionné dans le commentaire. J'obtiens 12% pour être précis, ce qui est énorme pour une monnaie...
    Toute la question est de savoir comment le BTC se financera lorsque le rythme d'émission qui diminuera progressivement ne sera plus suffisant pour payer les mineurs. En effet (https://blockchain.info/fr/charts/n-transactions-per-block) il faut compter 800 transactions par bloc. Comme chaque bloc rapporte 25 * 298 = 7450 $ au mineur cela signifie qu'il est payé environ 10$ par transaction. Si maintenant ce coût devait être assumé par l'auteur de la transaction, je pense que le système serait nettement moins populaire!
    Pour l'aspect décentralisé du BTC je renvoie à cet article:
    http://rd.springer.com/chapter/10.1007%2F978-3-662-45472-5_28 qui mentionne entre autre une anecdote amusante: en Mars 2013, suite à un bug de la Blockchain celle-ci a bifurqué. Cela s'est résolu grâce à l'action conjointe des deux plus grands "pools" de mineurs qui ont supprimé l'une des branches. Cela prouve bien que le système peut être contrôlé par des entités (même si en l'occurence elles ont agi pour le bien du BTC).
    Je ne voudrais pas que mon commentaire me fasse passer pour un détracteur du BTC ou plus généralement des systèmes à base de blockchain. Je pense que ces systèmes sont intéressants et pourrait être une source d'inspiration pour d'autres constructions. Il faut cependant rester très prudent et éviter de leur prêter des avantages qu'ils n'ont pas.

    • Jean-Paul Delahaye Répondre | Permalink

      Le calcul de "l'inflation" créée par l'émission de nouveaux bitcoins me donne 10%, et je le mentionne dans le blog ici

      Ce n'est pas négligeable mais ce taux sera divisé par deux prochainement puisqu'on passera d'une émission de 25 bitcoins toutes les 10 minutes à une émission de 12,5 bitcoins toutes les 10 minutes. Il sera encore divisé par 2, quatre ans plus tard, etc. Sur le long terme l'inflation due aux nouveaux bitcoins est nulle.

      Concernant les incertitudes sur la conception et l'avenir du protocole bitcoin, si vous lisez le texte que j'ai déposé ici vous réaliserez que je suis au moins aussi lucide et inquiet que vous.

  5. Xavier Grosjean Répondre | Permalink

    Voilà un avenir qui ne m'attire pas du tout.

    Tous les arguments qui présentent ici les avantages de ce système supposent qu'on vive dans un monde de bisounours.

    S'il peut être intéressant d'inscrire dans un tel système des idées, des informations sur soi, etc, certains y trouveront intéressant d'y inscrire des informations, exactes ou non, sur autrui.

    J'ai bien lu vos réponses:

    "Mais c'est la même chose que lorsqu'une information est publiée dans un journal : 20 ans après on peut encore aller lire l'information dans les archives du journal, elle n'est plus effaçable."
    Mais vous n'utilisez l'argument de la disponibilité en tous lieux et en tous temps de la blockchain que lorsqu'il va dans le sens que vous défendez 😉
    L'accessibilité aux archives des journaux n'est en rien comparable à la blockchain que vous décrivez. Par ailleurs, elle suppose de savoir où aller chercher l'information, alors que la blockchain est universelle, on sait où aller chercher.

    " Il est clair que comme sur internet aujourd'hui, il faut être conscient de ce qu'on fait quand on publie des informations sur soi-même (photos, textes, etc.). Une fois qu'elles sont publiées, il se peut qu'on ne puisse plus jamais les faire disparaître car elles auront été copiées et republiées. La situation ne sera donc pas très différente de ce qu'elle est aujourd'hui, où il n'y a pas vraiment de droit à l'oubli pour ce qu'on publie volontairement concernant soi-même."

    Si c'est vrai en théorie, c'est faux en pratique.

    1 - On ne peut pas demander à tout le monde d'être conscient à tout moment de ce qu'on publie, notamment les jeunes utilisateurs.
    2 - On ne maitrise pas ce que d'autres publient sur nous.

    Par ailleurs, il y a des lois sur le droit à l'oubli. Qu'elles soient ensuite appliquées ou applicables est éventuellement un problème, mais dans la plupart des cas, ça marche, de même qu'on peut faire "disparaitre" une information en la noyant. Il n'est pas impossible de rendre quelque chose suffisamment difficile à trouver.
    Certes, on ne peut être certain de tout faire disparaitre, mais on peut obtenir un résultat suffisant par rapport aux enjeux.
    On parvient par exemple à faire désindexer des pages, fermer des sites, et c'est parfois suffisant. Et, oui, utile.

    Dans ce nouveau modèle, non seulement c'est absolument impossible, mais en plus tout le monde sait toujours où trouver l'information et peut y accéder.

    Donc si, pour moi la situation serait, de ce point de vue, très différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

  6. Patrick Flouriot Répondre | Permalink

    Merci pour cet article.
    Pour ce qui est de l'aspect politique de la mutation, l'anarchisme n'est pas le plus probable. La blockchain est clairement en train d'être preemptée par des banques ou des start-up dans un monde où le contrôle démocratique sera encore plus hypothétique qu'aujourd'hui. Je me demande comment Google ne s'est pas encore penché sur la question... Ça peut donc aussi bien être un instrument d'oppression que de liberation. L'argument "ca ne coûte pas cher" a été parfaitement entendu, on va pouvoir compter les dividendes et les chômeurs.

  7. Gilles CADIGNAN Répondre | Permalink

    Merci pour cet article. Le plus gros chantier est celui de la vulgarisation et le travail à accomplir dans ce domaine est juste énorme. Quand on lit les critiques in se rend compte que non seulement chacune des objections est souvent basée sur une fausse information au départ mais également qu'il existe une "posture" par défaut qui veut qu'on soit contre par principe d'un système qui si (quand) il est (sera) adopté globalement va bouleverser bouleverser tous nos usages. On a peur du changement, et c'est tout à fait normal. Ça me rappelle beaucoup internet en 1995 http://rue89.nouvelobs.com/2015/04/28/1995-deja-les-terroristes-fabriquaient-bombes-atomiques-internet-258887

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