Les deux âmes de la biodiversité

23.10.2013 | par Vincent Devictor | Non classé

La biodiversité a deux âmes, deux pôles, deux visages.

On comprend mal la biodiversité sans voir ces deux visages qu'un détour historique, même bref, permet de découvrir. La biodiversité n’est pas une chose que l’on voit lorsque l’on sort de chez soi. Où plutôt, si la biodiversité désigne la diversité du vivant, on ne voit que ça. Mais alors pourquoi ne dit-on pas « nature » tout simplement ?

Il y a, dans la notion de biodiversité, la notion de « diversité » qui fait irruption à côté du « bios », du vivant. La biodiversité ne désigne donc pas la nature mais la diversité du vivant que la nature renferme. Pourquoi cette attention particulière non pas à la nature, à la faune, à la flore mais à la « diversité » ?

Répondre à cette question est une bonne façon de découvrir les deux âmes de la biodiversité.

La diversité devient une préoccupation majeure dans les années 1970. Les naturalistes et les écologues de l'époque multiplient les constats d'une modification profonde et rapide de la nature d'une part, et de l'augmentation de l’intensité et de l’amplitude des activités humaines de l'autre (urbanisation, déforestation, intensification des pratiques agricoles).

Un doute s’installe.

Et si la destruction des habitats, la fragmentation des paysages, les pollutions n’avaient pas seulement un impact seulement local, sur les habitats et les espèces touchées, mais sur la nature elle-même ?

Et si c'est le cas, qu’est-ce que cela signifie ? Comment le voir ? Qu'est-ce qui, dans la nature, est susceptible d'être affecté par les pressions croissantes exercées par l'homme, quel que soit le milieux, l'espèce, le pays ?

Sa diversité pardi. Cette propriété fondamentale. Cette caractéristique fascinante, décrite, exploitée et utilisée depuis toujours.

Dès lors, le problème n’est plus de savoir si la nature est modifiée mais plus précisément si la diversité des espèces, des habitats, des paysages se simplifie, s’érode.

La notion de « diversité biologique » apparaît ainsi pour la première fois dans un ouvrage alarmiste de Raymond Dasmann en 1968, pointant du doigt ce problème d’homogénéisation, d'uniformisation mais aussi de désenchantement et de standardisation de la nature et des sociétés qu’entrainerait une perte de diversité tout azimut.

Damsmann

Ce livre publié par Raymond Dasmann en 1968 est un plaidoyer alarmant sur la perte d'un propriété majeure de la nature: la diversité qu'elle renferme. L'uniformisation dénoncée est autant celle qui concerne les espèces que les modes de vies humains. Ces deux âmes de la biodiversité (social et écologique) sont alors intimement liées.

 

Raymond Damsann voit juste. Cette caractéristique, la diversité, touche toute la nature. La diversité n’est pas le privilège d’une composante de la nature. Mammifères,  gènes ou habitats, peu importe : la diversité elle-même est en danger.

Ce qui fonde le concept de biodiversité est donc une une inquiétude globale. Il n’y a pas dans l’ouvrage de Dasmann de distinction franche entre ce qui engage les sociétés humaines et ce qui engage la nature.

Le lien est étroit. Le drame est évident. Perdre la diversité biologique est un drame social, éthique et économique avant (en tout cas en même temps) qu’un problème scientifique.

Le premier visage de la biodiversité n’est pas scientifique il est celui d’une inquiétude sociale générée par une perte.

Or l’écologie va bien vite reprendre ce problème à son compte, lui donner un contenu numérique, mesurable, objectif.

Il y aura une grande séparation du visage socialement inquiété de la biodiversité de son visage scientifiquement mesuré.

Cette séparation n’est pas immédiate ni jamais totale. La défense de la biodiversité des années 80 reste engagée et impliquée pour la protection de la nature en tant que telle. Cette intrication de valeurs caractérise ce que les écologues, comme Edward Wilson, (pro)moteurs du terme « biodiversité » cherchent à porter.

Mais pendant près de 20 ans le visage scientifique de la biodiversité s’est consolidé, renforcé. Des scientifiques de tout bord se sont appliqués à mieux connaître la biodiversité, sa répartition spatiale, sa dynamique. Mesurer l’impact des activités humaines sur la nature est essentiellement devenu un exercice de modélisation, de statistique, et non l’expression d’une inquiétude sociale.

Mais attention ! Ce divorce, cette polarisation, était sans aucun doute nécessaire pour mieux comprendre la complexité de la diversité biologique, son déclin mais aussi sa genèse, son devenir dans un monde qui change lui aussi. Le pôle scientifique a notamment été alimenté par des avancées techniques d’observations de la terre, de mesures de diversité génétique ou par de puissance de calcul.

Et maintenant ?

Ces deux visages, l’un social, l’autre scientifique, après s’être individualisés se cherchent de plus en plus et se trouvent parfois. Rares sont les projets purement scientifiques qui prétendent avoir réponse à tout sans prendre au sérieux l’ambiguïté sociale, le contexte politique, économique, humain. Rares sont les points de vues sur la biodiversité qui n’ont pas entendu ou qui n’utilisent pas les résultats de la recherche en écologie scientifique sur le sujet. Du moins l'ignorance de l'un ou de l'autre visage de la biodiversité aboutit le plus souvent à des visions partielles, peu fructueuses.

Voilà le contexte stimulant dans lequel nous-nous trouvons : après la naissance du concept de biodiversité dans un mélange indifférencié d’inquiétude sociale et de besoin de science, après la séparation de ces deux visages, les deux pôles se retrouvent et interagissent à nouveau activement. Les défenseurs de la nature peuvent s’appuyer sur des travaux scientifiques qui ne cessent de toucher l’opinion publique ou politique. Inversement, les scientifiques de la biodiversité ouvrent leurs portes à des dimensions sociales.

La biodiversité était un "sujet" de préoccupation, elle est devenue "objet" de science pour redevenir, plus que jamais, "projet" de société.

Sujet-objet-projet, voilà comment la biodiversité doit se comprendre aujourd’hui.


11 commentaires pour “Les deux âmes de la biodiversité”

  1. janpol Répondre | Permalink

    Ah ! Voilà un billet intéressant ... pour notre avenir sur cette planète bleue.

    Peut-on créer de la diversité ? Et pourrait-on vivre (survivre) dans un environnement monotone ? Rappelons-nous le film THX 1138.

    L'ennemi de la diversité est bien l'uniformisation. A l'inverse, l'adversaire de l'uniformité est bien la diversification. Si la Nature s'appuie sur l'un, l'Industrie développe l'autre. Et il est bien difficile de confronter les deux. Pourtant la solution, si solution il y a, est de trouver un juste équilibre entre singularité et pluralité.
    La première est "locale" ; la seconde "globale".

    Voilà bien un défi pour l'intelligence artificielle !

  2. Vincent Devictor Répondre | Permalink

    Merci pour cette réaction. Je vais regarder le film THX 1138 sans attendre. La science fiction permet en effet des expériences de pensée intéressante.

    Vous mettez aussi le doigt sur un point clef: la question des échelles spatiales.

    Si deux espèces arrivent dans mon jardin alors que une autre disparaît. Mon jardin se diversifie. Mais si ce sont toujours les mêmes deux espèces qui colonisent tous les jardins, en fait, les jardins vont se ressembler les uns les autres, la diversité "entre les jardins" diminue. L'augmentation locale de diversité peut masquer une uniformisation.

    En écologie nous distinguons donc la diversité locale (nommée alpha), la diversité globale (gamma) et la diversité régionale, "entre les sites" (bêta). On constate souvent que la diversité locale peut augmenter (synonyme de diversification) mais que la diversité bêta diminue (synonyme d'uniformisation) ! Du coup, l'uniformisation ne se voit pas si on ne fait pas cet effort de regarder ce qui se passe entre les échelles.

    Merci pour cette très bonne remarque !

  3. janpol Répondre | Permalink

    Echelles ou secteurs ... sont des concepts "locaux" puisque puisque spatialement identifiables. Vous incluez également un concept temporel par une stratégie de remplacement.
    Pour aborder ceci "globalement" il nous faut introduire un "processus", c'est-à-dire un modèle évolutif cohérent topographiquement et chronologiquement. Ce processus est dynamisé par un vecteur actif.

    Indépendamment de l'échelle (qui est relative) il vaudrait mieux parler de "taille" et d'adaptation du vecteur à cette "taille", quelque soit l'échelle considérée.

    Pour rapporter à un exemple concret, nous pouvons décrire la transformation d'un champ de culture par différents vecteurs. Ce champ sera colonisé naturellement par des espèces possédant un processus de taille adaptée véhiculé par des vecteurs naturels (vent ou animaux). Chaque espèce disposera d'un "espace" local propre, éventuellement uniforme, mais le champ sera globalement diversifié ... naturellement, par principe de "bouchage des trous" (la Nature a horreur du vide !). Au besoin, la Nature peut développer des stratégies de colonisation pour créer des "trous".

    Mais il y a maintien d'un équilibre global entre diversité et uniformité.

    Si nous passons maintenant à une vectorisation industrielle qui engendre des "trous" par action forcée (labour, traitement chimique, ...) il y a rupture de l'équilibre naturel de façon non concertée et précipitation de processus compensatoires qu'il faut prendre de vitesse. La "taille" s'est agrandie ... artificiellement pour une uniformisation locale du champ. Mais la diversité globale peut être élargie au niveau d'une "région".

    Nous retrouvons là votre description alpha, gamma et bêta.

    L'équilibre global est transféré au niveau régional. Rien d'alarmant tant que la "région" est accessible aux vecteurs naturels.

    Mais si ce n'est plus le cas ? Comment la compensation peut-elle se faire ?
    Comment "contrer" l'invasion des frelons asiatiques ?

    Les deux problèmes majeurs qui découlent de ce qui précède sont :

    1- Comment définir une "taille" maximale pour une uniformisation artificielle qui maintienne la régulation naturelle ?

    2- Comment juguler la prolifération vectorielle industrielle dans un environnement de taille finie ?

    Je ne citerai pas une longue liste de problèmes occasionnés par le non-respect de ces deux réponses. Un seul suffira :

    L'extension des plantations de palmiers à huile peut-elle être uniquement autorisée sur une base restreinte de raisonnement économique ?

    • Vincent Devictor Répondre | Permalink

      Ce que relève cette discussion stimulante est la dimension dynamique du vivant.
      L'équilibre n'est pas une état figé mais une succession d'événements transitoires, de gains et de pertes, de croissances et de diminutions.

      Il est aussi intéressant de poser comme le propose le commentaire précédent la différence entre "échelle" qui suppose une référence à laquelle on peut tout rapporter et "taille" (ou niveau, domaine) qui ne préjuge pas que tout est commensurable.
      Or l'érosion de la biodiversité, dont la plantation des palmiers à huile peut-être localement un moteur, est souvent la conséquence d'une différence de niveaux, d'un décrochage dans les dynamiques. Les espèces sont certes capables de se différencier à des échelles évolutives ou capables de recoloniser des milieux perturbés mais sur des "niveaux de temps" qui n'ont rien à voir avec la vitesse de certaines activités humaines, beaucoup plus rapides.

  4. janpol Répondre | Permalink

    Bien ! nous avons progressé dans l'identification de la réalité vectorielle.

    Nous pouvons poser un "modèle" philosophico-mathématique qui peut inclure une démarche raisonnable uniforme par "taille". Cette "taille" peut s'échelonner du jardin de ville à l'exploitation planétaire. L'échelle intervient par "effet de zoom". Mais les règles sont identiques.
    Adaptons alors le processus humain aux processus naturels.

    Un tracteur de 100 cv avec GPS intégré est-il indispensable pour produire quelques quintaux de céréales sur un champ de quelques hectares ?

    L'impact du vecteur industriel doit être contraint. Avons-nous le choix ? Ou devons-nous absolument subir la contrainte économique, dont le moteur fonctionne sur le rapport profitable, la spéculation et la création d'emplois ?

    Limiter la surconsommation est une obligation vitale. Et le temps est maintenant compté. Les indicateurs sont "rouge vif".

  5. jp Répondre | Permalink

    Il faudrait aussi considérer, à mon avis, la version orthogonale de la diversité : la variété.

    Bio-diversité, certes, comme le souligne janpol, qui occupe des niches disponibles. Mais aussi bio-variété qui affine la qualité d'occupation du terrain.

    Les problèmes de l'industrie spéculative est de fournir UNE variété. Ce qui suppose que CETTE variété est de la meilleure qualité possible, GLOBALEMENT utilisable.

    N'est-ce pas une utopie ?

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