L’homme a t-il des obligations morales envers la nature ?

03.02.2014 | par Vincent Devictor | Non classé

Pour quelles « raisons »  faut-il protéger la nature ?

La nature a t-elle une valeur ? Si oui, laquelle ? et comment la (ou les) définir ?

Y a t-il un « quelque chose de plus » dans la nature qui nous oblige, moralement, à la respecter indépendamment des bénéfices que l’on en tire ?

Ces questions encore essentielles aujourd’hui ne sont pas nouvelles. Une histoire truculente permet même de montrer toute son importance et aussi son actualité. Je propose ici d’en retracer les contours.

La scène du débat est aux Etats-Unis. Et il y a une explication à cela. Pour un américain, la question de la place de l’homme dans la nature et ses différents usages est une question morale car elle coïncide avec l’histoire même de l’identité américaine. Les premières mesures de protection font leur entrée avec la création du parc national du Yellowstone en 1872.

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Parc du Yellowstone: premier parc américain

Deux hommes joueront les rôles de chefs de file d’une réflexion éthique sur la nature et sa protection:

L’un pense que la nature doit être protégée pour elle-même, l’autre pense que la nature doit être protégée pour ce que l’humain peut en faire.

Le premier, est John Muir. Il apparaît comme le grand défenseur des premières mesures de protection. Son approche est celle de l’engagement, du militant, en quête de moyens concrets pour protéger la nature sauvage ou « wilderness » menacée de destruction. Muir, aura un héritage important. Il fonde par exemple le Sierra Club  en 1882, première Organisation Non Gouvernementale (ONG) de protection de la nature pour aider la protection de la Sierra Nevada et dont le slogan est depuis «Explorer, contempler et protéger la planète». Muir perpétue une vision sacrée de la nature. La justification éthique n’est clairement pas à chercher selon lui dans ce que la nature nous apporte, mais dans ce qu’elle est.

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John Muir: grand défenseur de la nature et de son respect

Le forestier Gifford Pinchot, en revanche, restera dans l’histoire comme l’initiateur et le défenseur d’une gestion rationnelle de la nature, perçue comme une réserve de ressources à exploiter convenablement. Pour Pinchot, la protection de la nature se justifie par rapport aux bénéfices sociaux que cette protection assure.

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Gifford Pinchot: forestier défenseur d'une bonne gestion des ressources naturelles

Il pourrait s'agir de deux positions anodines.

Et bien non, ces deux visions, celle de Muir et celle de Pinchot, vont s’affronter ouvertement:

Pinchot et Muir sont d’abord amis en 1896. Mais cette amitié ne dure pas. Dès 1897, Pinchot et Muir se séparent dans un conflit ouvert marqué par la divergence de leurs positions. Les deux hommes débattent avec force dans des magazines populaires.

Le débat entre les deux hommes se cristallise d’abord à propos du bien fondé de laisser pâturer des moutons dans les réserves américaines.

Pour Pinchot, c’est une bonne mesure de gestion. Pour Muir c’est une intrusion insupportable.

Les conversationnistes dans le sillage de Pinchot seront taxés d’anthropocentrisme au seul nom du progrès, là où les adeptes de Muir seront les protecteurs d’une valeur intrinsèque et les promoteurs du respect de la nature. Les deux mouvements se développent en parallèle, représentant deux côtés de la protection de la nature.

L’affrontement des deux hommes, et donc, des deux positions n’est pas encore terminé.

Il atteindra son apogée sur la question de la construction du barrage de la vallée de Hetch Hetchy dans le parc national du Yosemite qui devait alimenter en eau la ville de San Francisco.

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Une fois de plus, pour Pinchot, le barrage est justifié car il satisfait nettement plus de gens en tant que générateur de bénéfice.

Pour Muir, le bénéfice des gens ne peut constituer une justification et il propose des mesures très concrètes d’évitement, pour protéger la vallée coûte que coûte au motif de sa beauté.

Le président Théodore Roosevelt lui-même se trouve coincé. Politiquement, le barrage s’impose mais Roosvelt ami de Muir et sensible à ses arguments, peine à admettre sa construction.

La controverse devient nationale, la presse populaire critique massivement le projet. Pour Muir, être en faveur du barrage ne peut correspondre qu’à l’expression d’une logique capitaliste prédatrice et injustifiable. Mais malgré son soutien de la presse, les arguments spirituels de Muir perdent devant la force de persuasion politique du rationalisme de Pinchot. Les arguments de Pinchot, froids, scientifiques, allient progrès technique, gain de temps, attraction touristique et création d’emplois.

La construction du barrage est voté au grand désespoir de Muir.

Cette histoire est paradigmatique d’une tension essentielle encore actuelle.

On aurait cependant tort de voir dans la construction de ce barrage la victoire des positions utilitaristes, la fin du respect de la nature pour elle-même. Le débat a fait de Muir une icône, à la tête d’un mouvement croissant, aboutissant au Wilderness Act de 1964, qui reprend largement la conception de Muir. Il s’agit de préserver les espaces indépendamment de l’homme conçu comme un visiteur. Et nombreux sont les défenseurs de la protection de la nature qui se reconnaissent dans les positions de Muir, ou du moins qui rejettent celles de Pinchot comme justification ultime. La recherche d’une véritable éthique de la nature n’est pas terminée.

Ironie du sort : le barrage lui-même est remis en question recemment, Muir prendrait t-il sa revanche ?

On le devine, la tension, le conflit "Muir-Pichot" se maintien car ces positions ont leurs faiblesses et leurs forces. Protéger la nature pour ses seuls bénéfices c’est être froid, calculateur, négociateur. Mais c’est adopter la logique utilitariste qui s’adresse « au plus grand nombre » très efficace politiquement. Protéger la nature pour des raisons esthétiques, intrinsèques, c’est souvent s’éloigner d’une réalité sociale et économique, trop élitiste. Mais c’est aussi viser un horizon ambitieux, louable, et c’est mettre le doigt sur ce qui nous éloigne d’une réelle cohabitation avec le monde vivant indépendamment des bénéfices immédiats de notre seule espèce. C’est appeler à une trêve dans l’arrogance et l’étroitesse de cœur et d’esprit promulguée par une vision strictement instrumentale de la nature.

Le débat demeure, donc, et c’est une bonne chose. Car il semble que pour une fois, le consensus, le « juste milieu » court le danger de gommer des positions fortes, qui sont, dès l’origine, des questions de valeurs et de choix idéologiques importants qui doivent être reconnus comme tels.


10 commentaires pour “L’homme a t-il des obligations morales envers la nature ?”

  1. Philippe B92 Répondre | Permalink

    quand on voit les catastrophes écologiques des grands barrages chinois, égyptien et brésiliens, on ne peut qu'être du côté de Muir
    de même en ce qui concerne les dégats écologiques de l'exploitation du gaz de schiste

  2. claudio Répondre | Permalink

    Bonjour,
    Je pense que les deux attitudes sont également arrogantes en ce qu'elles installent l'espèce humaine à coté de la nature. A partir de là, on peut aller vers des réponses qui dépendent en grande partie des difficultés du moment...
    Pour le cas particulier mais important des paysages engendrés par les barrages, j'en ai toujours ressenti à leur vision la laideur sinistre mais aussi une admiration pour l'exploit technologique que cela représente, et par ailleurs je pense que les impacts négatifs sont moindres que beaucoup d'autres créations humaines.
    J'espère donc que ce genre de débat sera dépassé car il est vain d'y vouloir apporter une réponse unique et éternelle.

    • Devictor Répondre | Permalink

      Bonjour Claudio,

      La différence entre culture et nature est l'un des grands dualisme occidental. A tel point qu'une définition possible de la nature, très répandue, est bien celle-ci: ce qui n'est pas crée par l'homme, par opposition à la culture. Sortir de ce dualisme est séduisant et permet de rappeler notre dépendance vis-à-vis de la nature et de diminuer notre position dominatrice. Cela permet aussi de rappeler que la relation culture/nature n'est pas la même partout.

      Mais refuser toute distinction est aussi utilisé pour justifier un discours qui naturalise tous nos comportements. Autrement dit, voyant l'espèce humaine comme une autre, on ne voit pas pourquoi il faudrait limiter notre impact considéré comme "naturel". De plus, à l'heure où les espaces peu modifiés, ayant des trajectoires écologiques non canalisés vers nos seuls besoins disparaissent rapidement il peut être intéressant de rappeler que si l'homme est "dans" la nature il n'est pas irresponsable de ce que devient cette nature ni obligé de tout modifier pour sa seule volonté. Concevoir une altérité, quelque chose où l'humain est un visiteur passager et non le pilote d'un vaisseau qu'il maitrise est de ce point de vue intéressant. Muir avait cette intuition du respect et combattait l'arrogance de l'exploitation de la nature comme une ressource. D'autres (Aldo Leopold) ont encore davantage insisté sur notre appartenance à une communauté biotique, remettant l'homme à sa place, sans annuler sa responsabilité.

      J'admet qu'il y a un aspect quasi esthétique à certaines installations humaines. Mais aussi parfois quelque chose de démesuré. Pour le cas spécifique du barrage, ce point me rappel le film "La folie des hommes" basé sur une histoire vraie (http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Folie_des_hommes)

      Il s'agissait de faire le plus "beau" et le plus "grand" barrage. Il est clair qu'il se jouait dans ce barrage une relation de pouvoir de domination sur la nature. La nature est, lors de la construction, constamment négligée sous estimée et fini pourtant par faire éclater le barrage sous le regard stupéfait des ingénieurs et des politiques.

      L'impact des barrages est majeur. La moitié de l'eau douce terrestre est canalisée et utilisée à des fins humaines, modifiant par endroit drastiquement le cycle de l'eau et ayant un impact évident sur les poissons migrateurs et les oiseaux (chute des salmonidés et des anguilles en France mais aussi modification de la ripisylve, de plantes etc...) et sur l'écosystème en général. Les barrages restent, je pense, un impact important à ne pas sous estimer.

      Précisément pour ne pas favoriser la pensée unique, j'aurais conclu que le débat concernant la valeur de la nature et la place de l'homme ne doit surtout pas être dépassé mais vivifié, entretenu, complexifié.

      Merci pour cette réaction stimulante,

      Vincent

  3. Gilles Escarguel Répondre | Permalink

    Vouloir préserver, protéger, conserver, c'est encore vouloir dominer... Toute notre science écologique s'est construite sur cette approche -- connaître pour comprendre, comprendre pour maîtriser, maîtriser pour contrôler, contrôler pour asservir, asservir pour dominer. Ce n'est pas une critique -- comment aurait-il pu en être autrement ?! -- mais un constat... Muir, Pinchot et tous ceux et celles à leur suite, quel que soit l'angle d'attaque du sujet, n'y auront pas échappé : ce qui est en jeu, n'est pas -- jamais -- le monde, mais l'humanité. Nous et seulement nous, contre le reste du réel. Insoluble.

    Et donc ? Il nous faut apprendre, maintenant et urgemment, à déconstruire le concept de nature, et par là l'opposition stérile nature/culture dans laquelle nous sommes enfermés depuis trop longtemps, et qui est de fait la source principale de nos problèmes actuels et de notre incapacité collective à les appréhender efficacement.

    Une piste parmi d'autres, remarquablement intelligente il me semble, est celle défrichée par Alessandro Pignocchi (http://puntish.blogspot.com) dans son Petit Traité d'Ecologie Sauvage et sa Cosmologie du Futur, tous deux publiés chez Steinkis.

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