La biologie de l’altruisme

03.12.2014 par Pierre Jouventin, dans Non classé

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En un demi-siècle, la recherche sur l’altruisme a migré des sciences morales aux sciences de la vie. Alors que ce comportement était considéré depuis toujours comme la grande spécificité humaine, son étude est devenue l’une des branches les plus actives de l’éthologie. La biologie de l’altruisme est aujourd’hui le domaine de recherche de dizaines d’équipes scientifiques dans le monde et c’est rarement l’homme qui est au centre !

Revenons un peu en arrière. La théorie de l’évolution repose sur la sélection naturelle d’individus tous différents, qui peu à peu modifie une population jusqu’à la transformer en une autre espèce. Darwin avait conscience de l’héritabilité des caractères, mais c’est la découverte ultérieure des chromosomes et des gènes qui a fourni un support matériel à son hypothèse : les individus les plus performants se reproduisent et leurs gènes deviennent dominants dans la population. La nature serait donc une jungle sans pitié où seuls survivent ceux qui s’adaptent le mieux à leur milieu, d’où le titre complet de son ouvrage majeur : Sur l’origine des espèces par sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie[1].

À cette compétition darwinienne s’oppose la coopération entre animaux, du moins en apparence. Son existence fut d’abord mise en évidence par le prince anarchiste Pierre Kropotkine qui publia L’entraide en 1905 dans lequel il décrit des comportements solidaires entre animaux. Mais comment expliquer l’altruisme dans la nature, alors que ce comportement peut être dangereux pour ses acteurs qui se sacrifient ? Comment peut donc se transmettre ce caractère à ses descendants ? La réponse fut donnée dans les années 60 par William D. Hamilton qui apporta un fondement génétique aux comportements altruistes : lorsqu'un parent – père ou mère – prend des risques en privilégiant sa famille, il protège du même coup les gènes qu’il a transmis à sa descendance. La vie sociale des insectes sociaux comme les fourmis ou les abeilles, qui avaient tant intrigué Darwin, devenait compréhensible : l’ouvrière stérile qui élève les jeunes de la reine, sa sœur, transmet malgré tout ses gènes par l’intermédiaire de ses milliers de neveux ! L’altruisme est dès lors vu, du point de vue génétique, comme une forme d’égoïsme au second degré…

KinAbeilles
Comme pour les comportements culturels des animaux, des comportements altruistes ont depuis été découverts chez beaucoup d’espèces. Une fois de plus, ce qui, soi-disant, n’existait pas chez l’animal devenait banal ! Le comportement de membres d’un clan se sacrifiant pour défendre leurs parents, et donc leurs gènes en partage, se rencontre dans tous les groupes familiaux. Cela ne signifie pas que les animaux soient conscients de cette comptabilité génétique qui sous-tend l’altruisme : comme dans l’acte de reproduction, les êtres sociables peuvent être naturellement poussés à s’entraider, à risquer leur vie pour sauver leur jeune ou leur famille. L’entraide dans la nature suppose généralement l’apparentement. Un troupeau de bœufs musqués qui fait front commun contre une meute de loups arctiques est formé d’animaux proches, partageant des gènes en commun. Une chatte, qui défend toutes griffes dehors ses chatons contre un gros chien, prenant d’énormes risques pour elle-même, protège elle aussi son patrimoine génétique : si elle meurt et que ses deux chatons survivent, ses gènes sont perpétués puisque chacun des chatons héberge une moitié des chromosomes de la mère... et si elle sauve quatre chatons en mourant, le bénéfice génétique est double !

  1. Charles Darwin, On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life, 1872.

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