Changement climatique & subjectivité

11.12.2014 par Pierre Jouventin, dans Non classé

Dans la communauté scientifique, on croit vivre dans l’objectif et le factuel, mais on se rend compte avec l’expérience que l’être humain est souvent influencé par l’entourage, que son opinion change en fonction du temps et des données. Ma discipline -l’écologie des oiseaux et mammifères- en étant trop éloignée, je n’ai jamais eu l’occasion d’effectuer des recherches sur les causes du réchauffement climatique mais uniquement sur ses effets sur les animaux. Pourtant, ayant passé près de neuf ans en Antarctique, j’ai eu l’occasion de côtoyer les chercheurs les plus éminents de notre pays dans ce domaine crucial et polémique, ce qui m’a amené à réfléchir sur la subjectivité et l’évolution des idées, même dans les sciences dites dures.

Claude Lorius est le plus connu des glaciologues français. Avec son équipe de Grenoble, il a montré dans les années 1980 que la composition des bulles d’air incluses dans les carottes de glaces prouvait que les gaz à effet de serre sont liés à l’évolution climatique. Ainsi ont été retracés les climats de notre planète à partir de plusieurs centaines de milliers d’années d’archives glaciaires. A partir de forages à grande profondeur, elles ont prolongé les analyses du CO2 de l’atmosphère obtenues aux îles Hawaï et qui posaient le problème. La théorie du chimiste suédois Arrhenius  a ainsi été prouvée qui annonçait dés 1896 une augmentation de la température de la planète de 5°C si le taux de CO2 doublait.

Or, remarquant que la Terre Adélie avait été découverte par Dumont d’Urville 7 km plus loin que la limite actuelle des glaces, j'avais demandé au début des années 1970 à Claude Lorius si l’Antarctique ne se réchauffait pas et si la côte ne reculait pas… Il m’avait répondu prudemment que ce n’était qu’un effet local et que d’autres régions de l’Antarctique avançaient. Aujourd’hui le contexte scientifique ayant changé avec les données nouvelles qui ont montré l’ampleur et la gravité du réchauffement climatique, il essaie de convaincre les autorités et les populations du danger de ce  bouleversement planétaire.

Le Vice-Président du GIEC, Jean Jouzel, est une autre grande figure que j’ai fréquentée lors de mes activités de responsable de programme à l’Institut Polaire P.E. Victor. Il apparaît régulièrement dans les médias pour informer de l'évolution des connaissances dans ce domaine vital et tenter de réveiller la conscience planétaire. Sans beaucoup de succès dans notre pays jusqu’à présent puisque cela nécessiterait, me semble-t-il, une remise en question de notre développement industriel associée à une reconversion vers les énergies vertes. D'ailleurs, les USA et les pays émergents, en particulier la Chine, n’y sont pas favorables alors que toute évolution de l'économie et de l'industrie doit être mondialisée.

Je puis témoigner qu’il ne s’agissait pas non plus au départ d’un alarmiste qui voulait effrayer la population. Comme Darwin montant sur le Beagle en croyant à la Création puis changeant d’idée au fur et à mesure que les faits contraires s’accumulaient, ces deux sceptiques du départ sont devenus de plus en plus convaincus par les résultats des différentes équipes. Les craintes du début, concernant l’augmentation des gaz à effet de serre et leur rôle dans le bouleversement climatique en cours, se confirmaient. En 2007 déjà, le GIEC annonçait une augmentation de 2 à 4,5°C au cours du siècle à venir, alors qu’Arrhenius prévoyait une augmentation de 5°C en 3.000 ans, le rythme d’augmentation du CO2 à son époque n’étant pas celui d’aujourd’hui…

Pendant des années, à la fin de mes conférences sur l'influence du changement climatique sur la biodiversité, un contradicteur m’opposait que des scientifiques comme Claude Allégre affirmaient le contraire de ce que j’avançais ou bien que le GIEC était connu pour faire peur aux gens avec des hypothèses discutables. Ce n’est plus le cas aujourd'hui et il apparaît au contraire de plus en plus que le GIEC, craignant de ne pas être pris au sérieux par trop d’inquiétude, a été trop timide, en particulier sous la pression des politiques, puisque ses prévisions ont été régulièrement dépassées par les données nouvelles…

Une expérience classique en psychologie expérimentale consiste à tester un sujet après que de faux sujets (qui sont en réalité des compères) aient affirmé qu’un objet se trouve à 10 m alors qu’il est à 20 m : systématiquement, le sujet testé minore son évaluation car nous tenons compte de l’avis du groupe pour ne pas le heurter. Dans l’appréciation et l’annonce des catastrophes climatiques, il existe une censure inconsciente qui minimise les prévisions alarmistes, hormis quelques irresponsables avec lesquels on ne veut pas être confondu. Même le chercheur qui obtient des résultats nets doit les présenter avec précaution et modestie pour être crédible.

DSC02445


Un commentaire pour “Changement climatique & subjectivité”

  1. nonos Répondre | Permalink

    Précaution, modestie et crédibilité: c'est tout Claude Allègre ça !

Publier un commentaire