Le loup : de l’écologie scientifique à la politique politicienne

28.01.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

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Le loup n’est pas un animal comme les autres. Les problèmes, que son retour en France et ailleurs en Eurasie comme en Amérique du nord pose, ne sont pas seulement du ressort de la biologie, ni même de la science, ni même de la raison. Cette espèce occupe une place unique dans notre imaginaire. Disparu de notre pays depuis plus d’un siècle, il était omniprésent dans nos contes, nos expressions et la toponymie.

Ayant passé les Alpes italiennes pour être repéré en 1992 dans le Parc du Mercantour, le loup a réveillé les peurs ancestrales et ses amis s’opposent passionnément à ses  ennemis. Les connaissances solides sur une espèce aussi méfiante datent seulement d’un demi-siècle et viennent d'Amérique du nord. Alors que Thomas Hobbes, le précurseur du libéralisme, en a fait le modèle de l’individualiste asocial avec sa célèbre formule empruntée à Plaute ‘L’homme est un loup pour  l’homme’, c’est en réalité exactement le contraire puisqu’il s’est révélé une espèce au faite de la socialité. Sa niche écologique n'est pas la chasse solitaire ou même en couple comme le renard, c'est comme pour le lion, le lycaon ou l'orque la chasse en groupe. 'L'union fait la force', cette adaptation comportementale poussée chez cette espèce au maximum  lui permet de survivre en hiver dans le désert arctique quand seuls les grands herbivores sont présents : il peut ainsi  venir à bout de proies dix fois plus grosses que lui. Il vit en meutes hiérarchisées de 5 à 15 individus où seul le couple dominant peut se reproduire, l’ensemble de la meute nourrissant les jeunes et coopérant lors de la chasse.

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Son exploitation des ressources naturelles est optimale grâce à la combinaison du marquage olfactif et du hurlement, un système de réservation de l’espace bien plus efficace que celui informatisé des avions et des TGV où l’on se retrouve parfois à deux sur le même siège ! Chez les loups, il ne peut y avoir de surpopulation durable car ses effectifs sont, comme il est normal dans la nature, régulées par l’abondance des proies. Il a même été montré ces dernières années que l’absence de ce superprédateur au sommet des pyramides alimentaires nuisait aux échelons inférieurs et réduisait la biodiversité de l'écosystème. Son élimination du Parc de Yellowstone a ainsi entrainé des famines et des épidémies parmi les ongulés dont il se nourrissait ; il a fallu le réintroduire en 1995 pour éviter le surpâturage avec dégradation du couvert végétal et pour maintenir ses proies en bonne santé !!!

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Les avis sur cet animal controversé s’opposent encore d’un continent ou d'un pays à l’autre et selon la discipline universitaire ; ceci, même sur un sujet aussi crucial que son danger pour l’homme. On sait que le loup fuit l’homme (à juste titre) : en Amérique du nord où la plupart des données sur le terrain ont été acquises, les biologistes ont été incapables de prouver un seul cas d’attaque, alors qu'en Europe, il est considéré comme dangereux dans certaines régions inhabitées. L'étude du loup relève à la fois des sciences naturelles et humaines, chez nous plus de la sociologie que de l'éthologie, tant les légendes se mêlent à la réalité. En ce moment en France, notre Ministre de l'Ecologie le dit incompatible avec le mouton ce qui fait plaisir aux éleveurs, mais de l'autre coté des Alpes et des Pyrénées, la cohabitation a toujours été possible bien qu'il y en ait dix à vingt fois plus...

On voit en tout cas que les traits les plus élémentaires de son comportement sont chez nous matière à polémique. Est-il possible de parler sereinement d’un animal si hardi, méfiant et mythique que même ses comptages sont sujets à caution, comme dans les manifestations du 1er Mai selon que la source est syndicale ou émane du Ministère de l’Intérieur ? Pourtant, de grands progrès ont été faits dans notre pays ces dernières années et certains groupes d’observation parviennent à réaliser des suivis quasi-quotidiens moins par des observations directes que grâce aux pièges-photos qui fonctionnent même de nuit et aux indices de présence (empreintes en particulier dans la neige, poils et fèces qui peuvent être exploités par des analyses ADN).

Du fait de ce conflit entre France rurale et nouvelle conscience écologique (entre ruraux et citadins disent les anti-loups), les débats sérieux sur son devenir sont impossibles. Ce qui est bien dommage car des tirs non létaux avec du gros sel ou des balles en caoutchouc, des rubans à clôture, des alarmes lumineuses et sonores auraient pu créer un terrain d’entente entre les deux camps. Comme dans une guerre, il est difficile de ne pas choisir son camp et, pour un admirateur du loup comme moi, de reconnaître que le loup est un adversaire particulièrement redoutable pour l'éleveur. Certains loups ont même appris à ne plus craindre l’homme ce qui est sympathique pour l’ami de la nature mais incompatible avec le pastoralisme. Ces loups-spécialistes du mouton sont d’ailleurs systématiquement éliminés en Suisse et aux USA dans l’Idaho.

Dans notre pays, ce n'est pas un sujet scientifique mais éminemment politique, au sens le plus électoraliste. Le point d’orgue a évidemment été les autorisations d’abattage données par les préfets pour tirer cet animal toujours protégé par la Convention de Berne de 1979 et la directive européenne de 1992. Notre Ministre de l'Ecologie -encore plus discutée par les naturalistes que Roselyne Bachelot- a encouragé les abattages et les battues jusqu'en plein cœur du Parc National des Ecrins. Il a fallu que des associations de défense de l'animal attaquent en recours contre des préfets qui ont dû faire machine arrière... Aujourd'hui la traque et l'abattage ne sont plus seulement effectués par du personnel qualifié comme les gardes de Parc ou les techniciens de l'ONCFS mais par des chasseurs et des éleveurs. Des primes sont offertes par les maires comme au Moyen-Age.

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Il est évidemment plus facile d’échanger des loups contre des voix que de régler les problèmes du petit monde rural en crise, en particulier de l’élevage semi-extensif. N’y a-t-il pas eu parfois perte de compétence avec l’arrivée des jeunes éleveurs ou tout simplement perte de la culture traditionnelle de protection contre le loup qui s'est maintenue dans les pays où il est toléré ? La race pyrénéennes des patous avait été créée pour protéger les troupeaux des grands prédateurs (ours et loups) et elle reprend à juste titre du service. Surtout, comment vendre à un prix compétitif du gigot d’agneau français quand, après la gaffe du Rainbow Warrior en 1985, le gouvernement de l'époque a dû lever les barrières douanières qui protégeaient les éleveurs de moyenne montagne des importations de moutons néozélandais ? Comment un éleveur français peut-il lutter face à un concurrent néozélandais qui n’a même pas besoin de berger pour garder ses moutons ou contre un éleveur italien qui paye des bergers d'Europe centrale à un tarif dérisoire ? Allez voir la réponse à mes questions dans le rayon des surgelés de votre supermarché sur les étiquettes indiquant le pays d’origine :  presque toute la viande de mouton congelé vient de Nouvelle-Zélande… Il est indéniable que l'arrivée du loup a compliqué le travail des éleveurs, mais les pécheurs, qui ont le même problème de baisse de leurs revenus, n'ont pas ce bouc-émissaire pour obtenir l'aide généreuse de la collectivité !

Les spécialistes italiens sont très critiques quant à la politique des autorités françaises en cas d’attaque supposée de loup sur les animaux domestiques. En Italie, l’Etat ne donne jamais d’argent directement aux éleveurs mai seulement des aides sur facture pour protéger les troupeaux des attaques des canidés (fournitures pour construire des enclos, abris sur place pour le berger, achat de chiens de protection des troupeaux). En France, les éleveurs sont directement dédommagés à la tête de mouton et sans vraiment tenir compte des enquêtes effectuées par les gardes des parcs ou de l’ONCFS, dont certains ont été envoyés à l'hôpital pour avoir osé conclure que ce n'était pas une attaque de loup, puisque l'éleveur de moyenne montagne double ainsi souvent ses revenus… Bien sûr, ce laxisme pousse à la fraude et créée une économie parallèle où l’éleveur (à ne pas confondre avec le berger qui n’est qu’un ouvrier) considère le dédommagement comme une subvention déguisée : elle lui est due par le gouvernement qui, d'après lui, protège le voleur contre le travailleur, le loup contre l’agneau et doit donc payer pour cela. Etonnez-vous après cela que les attaques de chiens errants si fréquentes avant l’arrivée du loup aient disparu comme par enchantement !

Bref, plus qu’un sujet d'écologie scientifique, le retour du loup est devenu dans notre pays un problème politique et même électoral. Cet animal mythique a toujours été un bouc-émissaire et il est plus que jamais un révélateur des malaises sociaux. 

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  • Pierre Jouventi, Kamala, une louve dans ma famille, 2012, Flammarion (traduit en italien; Prix Mery 2012 décerné par l'Académie vétérinaire de France)

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