Quelles menaces sur les écosystémes polaires ?

19.03.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

 ScanImageD

Les écosystèmes antarctiques et arctiques sont paradoxalement très différents. Alors qu’au sud un continent se trouve sous la glace, c’est la mer qui se retrouve gelée en hiver au nord. L’antarctique est complétement isolé par l’océan austral des autres continents et l’homme n’a pu le coloniser que récemment. Alors qu’en arctique, un loup, un renard ou un ours polaire parviennent sur les îles en hiver par la banquise, toute la faune antarctique et subantarctique est arrivée par la mer et l’air. Sur le continent antarctique, il n’y a donc pas de véritable prédateur : les oiseaux marins et les phoques qui s’y reproduisent à l’abri se laissent approcher. C’est surprenant et cela nous fait prendre conscience qu’ailleurs, seuls les animaux prudents ont échappé à la prédation, d’où leur distance de fuite.

AntArctiqu

Des populations humaines habitent depuis des milliers d’années l’arctique alors que la découverte des îles subantarctiques puis de l’Antarctique a attendu le 18e siècle avec des grands noms comme Dumont D’Urville, Cook, Marion-Dufresne, Kerguelen. Les baleiniers et les phoquiers sont ensuite arrivés dans les îles subantarctiques, se côtoyant parfois dans les mêmes lieux comme aux îles Kerguelen qui constituaient un mouillage naturel. La graisse de baleine et d’éléphant de mer était mise en baril pour partir éclairer les grandes villes. Pour la fondre et en l’absence de bois, les manchots servaient de combustible : ils étaient poussés dans des fosses puis séchés ou bien tués puis écrasés dans des ‘presses à manchots’ afin d’éliminer les liquides… Ces exterminations ont cessé  avec l’arrivée du pétrole et de ses dérivés.

TAAFenFrançais

Aujourd’hui, les populations animales se sont généralement reconstituées et les menaces ont changé. En Antarctique, le principal problème est le tourisme à partir de la pointe de l’Amérique du Sud qui augmente chaque année et n’est pas toujours bien encadré. Les introductions animales et végétales, qui étaient empêchées par le froid hivernal, commencent à se faire par la péninsule antarctique, plus tempérée et en cours de réchauffement. Les îles subantarctiques, qui se trouvaient isolées des continents, sont maintenant souvent visitées et leur climat océanique favorise les introductions dans des écosystèmes qui avaient évolué en milieu fermé et qui sont donc particulièrement fragiles.  Les insectes et les plantes sont concurrencés par les espèces introduites dans le terreau ou tout simplement sous les semelles des visiteurs. Etant beaucoup plus conquérantes que les endémiques, elles tendent à les remplacer… Dans les îles Kerguelen (7.000 km2), des rats, des souris, des chats, des rennes, des lapins ont été amenés, les deux premiers par négligence, les autres volontairement par des irresponsables. Plus au nord de l’Océan Indien, dans les années 1990, mon équipe, dirigée sur le terrain par Thierry Micol, a pu éliminer de l’île St Paul (8 km2) les lapins et surtout les rats. Ils empêchaient les derniers Prions de Macgillivray, réfugiés sur un rocher, de se reproduire sur la grande île. Cette espèce endémique de pétrel est revenue l’année suivante et a été sauvée. A 100 km de là, sur l’île Amsterdam (58 km2), le troupeau de vaches a été réduit et enclos[1], ce qui a soustrait de leurs piétinements les nids de l’albatros d’Amsterdam, espèce endémique que nous venions de  découvrir et dont il restait dix couples.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

JOUVENTIN P. 1996 Le patrimoine biologique des T.A.A.F.  Le Courrier de la Nature 159: 28-33.

JOUVENTIN P. 2001 Les îles australes, laboratoires de l’évolution. Pour la Science, 285: 32-35.

JOUVENTIN P. 2005 Les oiseaux marins, modèles d’adaptation ou d’inadaptation ? Le Courrier de la Nature 220 : 4-10.

 


[1] Ce troupeau a été éliminé par l’administration de la nouvelle réserve, mais un collectif de vétérinaires s’est élevé contre la disparition de cette race qui s’était créée par adaptation à des conditions difficiles et qui aurait pu être croisée avec d’autres moins résistantes.

Publier un commentaire