Comment la France a protégé l’Antarctique

23.03.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

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L’arctique est de plus en plus présent dans les médias car le réchauffement climatique change la donne économique, écologique et géostratégique. Chaque année et bien plus vite que le GIEC l’annonçait, la banquise rétrécit, à tel point que sa disparition en été n’est plus qu’une question d’années. Loin de s’en inquiéter, les apprentis sorciers s’en félicitent. D’une part, le mythique passage du nord-ouest s’ouvre aux navires qui vont pouvoir relier l’Atlantique au Pacifique par le nord. D’autre part, le pétrole et le gaz sous-marins vont pouvoir être exploités malgré les icebergs, de même que les minéraux rares qui se trouvent sous la glace du Groenland et des îles englacées. Les pays riverains revendiquent déjà la continuation du plateau sous-marin au-delà des 200 milles pour s’approprier ces richesses. La Russie a envoyé en 2007 un sous-marin pour planter un drapeau en titane par 4.000 m de fond et elle réhabilite en ce moment les bases arctiques abandonnées en envoyant des troupes… On ne sait pas si l’ours polaire survivra à la disparition de son milieu de vie, ni si le méthane enfoui au fond des océans ne s’échappera pas dans l’atmosphère en passant à l’état gazeux par suite de l’augmentation de la température des mers. En tout cas, cela excite beaucoup la convoitise des Etats et des grandes sociétés, du moins hors de notre pays. La France, qui possède pourtant la deuxième plus grande zone exclusive économique du monde, ne dispose en effet d’aucune terre dans ce nouvel eldorado. 

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               Nos terres et les mers qui les entourent se trouvent surtout dans l’hémisphère sud. Nous revendiquons le secteur de la Terre Adélie en Antarctique et sommes propriétaire des Kerguelen ainsi que d’autres îles entourant le continent glacé. On sait que le statut politique de l’Antarctique est unique puisque cette terre est la seule à n’appartenir à personne, bien que les revendications soient nombreuses, en particulier sur la péninsule antarctique, la plus proche des terres habitées. En qualité de guide naturaliste, j’y suis passé à bord du Bahia Paraiso… qui devait couler au voyage suivant en 1989 !  On peut y voir tous les 5 km des bases qui s’ignorent et où votre passeport est tamponné comme à l’entrée d’un pays différent car trois états revendiquent cette terre où des indices de pétrole ont été trouvés…

Rappelons que l’Antarctique est recouvert en moyenne de 2 km de glace et qu’après avoir été jugé à l’abri du réchauffement climatique à cause de son inertie thermique, des preuves se sont accumulées qu’il a commencé à reculer. La fonte de l’ensemble parait impossible et il vaudrait mieux d’ailleurs que cette énorme masse de glace ne disparaisse pas puisque cela élèverait le niveau des océans de 60 m ! Les études sur le système climatique mondial datent seulement de trois dizaines d’années mais apportent déjà des renseignements surprenants qui évoquent  parfois ‘l’effet papillon’ de la théorie du chaos. Par exemple, la déforestation de l’Amazonie entrainerait la sécheresse qui accable depuis trois années la Californie ou, tout aussi impressionnant mais moins négatif, trois simulations récentes concluent que la politique européenne de réduction des aérosols soufrés a ramené la pluie au Sahel… Dans la complexe machine climatique en plein bouleversement du fait des activités humaines, le battement d’aile d’un papillon pourrait donc réellement déclencher une tempête à l’autre bout du monde ! Tout n’est bien sûr pas clair : pourquoi la banquise antarctique, qui entoure ce continent, grandit-elle chaque hiver alors que les glaciers antarctiques fondent et que la banquise arctique se réduit, elle, comme peau de chagrin ?    Ce continent extraordinaire, où les activités militaires sont interdites et la science encouragée, n’a longtemps pas fait l’objet de grandes disputes territoriales par suite de son climat où la température peut descendre plus bas que 80°C et où 2% des terres se dégèlent en été… Aussi avons-nous pu obtenir en 1991 un moratoire international sur l’exploitation de ses ressources minérales, toujours en vigueur. J’ai eu la chance d’être le biologiste de la délégation française qui a participé aux discussions au Chili et en Espagne. Je suis donc fier d’avoir pu contribuer à la signature du Protocole de Madrid qui a abouti au ‘gel’ des revendications territoriales et des tentatives d’exploitation du sous-sol (ce qui devenait possible par suite de l’amélioration des techniques de forage). Parvenir à faire mettre en réserve un continent entier, ce n’est pas anodin et cela change de la morosité actuelle dans le domaine de la sauvegarde de la biodiversité en France et ailleurs.

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                Surtout, je voudrais témoigner que notre pays, pour une fois, s’est placé à l’avant-garde en matière de protection de la nature. Conjoncture exceptionnelle, nous avons bénéficié du soutien du Premier Ministre de l’époque, Michel Rocard, un amoureux des pôles, et de l’action sur les médias de Jacques-Yves Cousteau. Cette initiative a été soutenue par les australiens mais pas par les nord-américains et les allemands qui ont dû s’incliner sous la pression de leur opinion publique et des associations de protection de l’environnement, en particulier Greenpeace. Ce ne serait peut-être plus possible aujourd’hui car le réchauffement de la péninsule antarctique est manifeste, ce qui faciliterait son exploitation et accroitrait la pression des industriels sur les gouvernements. En outre, la compétition internationale s’est aiguisée dans un monde plus peuplé, plus industrialisé et plus ‘énergivore’.

                Cette victoire pour l’environnement mondial est d’autant plus surprenante que notre pays dans son secteur polaire n’avait pas été un modèle d’écologie antarctique. La base française a été installée sur la côte à Port-Martin mais elle a brûlé en janvier 1952. La base annexe, située à 62 km, était seulement destinée à permettre aux biologistes d’étudier la reproduction hivernale du manchot empereur alors inconnue. Cette annexe fut pérennisée par une nouvelle base placée au sommet de l’île des Pétrels. Les hivernants s’étaient rendus compte que cet archipel bénéficiait d’un climat privilégié, d’où l‘abondance des oiseaux nicheurs. Cette coexistence d’hommes et d’animaux aussi abondants sur quelques centaines de mètres ne pouvait manquer de  créer des conflits et, comme d’habitude, ce fut au détriment de la faune. Pour installer une deuxième base à l’intérieur du continent, la construction d’une piste d’atterrissage pour gros porteurs fut décidée contre l’avis des biologistes. Cette base, aujourd’hui en activité et nommée Concordia, était tout d’abord destinée à réaliser des forages profonds dans la glace. Or, ce sont ces archives glaciaires qui ont fortement contribué à la mise en évidence de l’augmentation du taux de CO2 au cours de l’ère industrielle… Pour mettre en évidence le réchauffement climatique, cette piste fut donc construite en rasant plusieurs îles rocheuses de l’archipel, truffées d’oiseaux ! Comble d’humour noir, ce sont les ornithologues qui durent empêcher les oiseaux de se réfugier dans les anfractuosités avant les tirs de mines qui les auraient enfouis…  La situation a heureusement radicalement évolué depuis le moment où, il y a bientôt un demi-siècle, j’arrivais dans ces lieux et l’époque où j’ai pris ma retraite.


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