Comment a été créée la plus grande réserve naturelle française

26.03.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

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Plus encore que le continent de l’extrême que peu d’espèces ont pu coloniser, les îles subantarctiques représentent les sanctuaires les plus riches en biomasse, les mers environnantes étant particulièrement riches en plancton. Dans l’archipel Crozet (500 km2), se reproduisent 25 millions d’oiseaux, ce qui représente 60 tonnes d’oiseaux par km2, sans compter les otaries et les éléphants de mer dont les mâles peuvent peser quatre tonnes ! On y trouve la plus riche communauté d’oiseaux marins existant au monde  avec, par exemple, sept espèces d’albatros reproducteurs. Lors de mes premiers séjours dans ces lieux, j’ai pourtant vu des hélicoptères atterrir au milieu des colonies de manchots reproducteurs sans que je puisse m’y opposer… alors qu’une atteinte à la faune du même ordre serait impensable aujourd’hui, sans même l’intervention d’un biologiste.

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           Voyant se succéder les Administrateurs Supérieurs des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) sans culture environnementale, je craignais des dérives. J’ai longtemps essayé de convaincre les autorités de créer une réserve naturelle officielle pour assurer une permanence dans la protection des milieux et de la faune. C’était d’ailleurs la conclusion de mes articles parus en juillet 2001 dans Pour la Science et en mai 2005 dans Le Courrier de la Nature. Craignant des entraves par la suite, les autorités ne tenaient pas à se créer des difficultés et mes tentatives sont restées infructueuses. Jusqu’à ce que je rencontre Hubert Reeves qui avait rendez-vous avec la Ministre de l’Environnement de l’époque et qui m’a proposé de me laisser du temps lors de l’entretien pour exposer ce projet.  Dans le bureau de Nelly Ollin, j’ai donc fait une présentation Powerpoint sur mon ordinateur portable et, en 30 minutes, la décision fut prise de créer la réserve naturelle de loin la plus grande de France (2.270.000 ha) et la plus dense en faune. Cette Ministre parvint à convaincre le Ministre de l’Outre-mer en lui expliquant que toutes les terres appartenaient à l’Etat, qu’il n’y aurait pas de conflit d’usage avec les indigènes puisqu’il n’y en avait pas, que l’on mettait en réserve d’un seul coup et sans frais 700.000 ha terrestres, plus la partie marine bien plus vaste… L’Administration des TAAF approuva quand elle réalisa que cela augmentait son influence et lui faisait attribuer un poste permanent d’administrateur de la réserve. Aucune ressource n’étant connue à terre et l’exploitation des ressources marines par les bateaux de pêche étant déjà contrôlée par le laboratoire d’ichtyologie du Muséum National d’Histoire Naturelle, il ne pouvait y avoir de conflit réel et cette réserve fonctionne harmonieusement depuis sa création en 2006.2014-05-11_107

            Ces communautés d’oiseaux marins sont si riches et étaient si mal connues que plusieurs espèces avaient été confondues avec d’autres voisines par la phylogénie et les mensurations.  Or elles présentaient à nos yeux avertis des caractères distinctifs comme le chant et le dessin de la tête qui constituent pour un éthologiste des mécanismes d’isolement reproducteur utilisés pendant les parades nuptiales (figure de parade entre albatros hurleurs et comparaison de l'albatros d'Amsterdam Diomedea amsterdamensis et des deux espèces avec lequel il était confondu). Après avoir vérifié que les analyses ADN montraient des différences nettes d’île à île, nous avons ainsi pu découvrir cinq espèces d’oiseaux nouvelles pour la science, dont un minuscule canard aptère disparu de l’île Amsterdam après l’arrivée de l’homme et donc l’introduction de rats et de chats qui l’ont éliminé ne laissant que des ossements.Figure AlbAmsScanImageB

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