Les oiseaux et mammifères, bioindicateurs des ressources de l’océan austral

30.03.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

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                Les ornithologues qui étudiaient les oiseaux marins, il y a un demi-siècle, n’avaient accès qu’à un dixième de leur vie. Dès que l’oiseau s’envolait pour migrer ou aller se nourrir en mer, il disparaissait dans un monde inconnu. Cela permettait tout de même de les baguer et de les contrôler chaque fois qu’ils revenaient dans leur nid. Aussi, depuis un demi-siècle, près de vingt espèces, ce qui représente des milliers d’oiseaux identifiés, sont ainsi suivies chaque année dans les T.A.A.F. Cette banque de données, que j’ai mise en place et qui est toujours exploitée par mon ancienne équipe du laboratoire de Chizé, autorise des suivis à long terme sans équivalent dans le monde. D’autant plus que ces espèces longévives présentent des stratégies démographiques extrêmes, un albatros fuligineux de deux kilos ayant une dynamique de population aussi lente que celle de l’homme avec, au mieux, un jeune tous les deux ans. Les déplacements de ces albatros sont en rapport avec cette démographie surprenante car, comme les vautours, ils utilisent les courants aériens pour économiser leur énergie pendant le vol. C’est d’ailleurs sur des albatros hurleurs de 12 kg que nous avons réalisés le premier suivi satellitaire au monde d’un oiseau car les balises Argos de l'époque commençaient tout juste à être miniaturisées.[1]

2014-05-11_127Figure2a OisMarCourrierNatureVoyage alimentaire de 5.000 km d'un albatros hurleur cherchant la nourriture de son poussin en utilisant le vent comme un planeur

 Voyage alimentaire de plus de 5.000 km d'un albatros hurleur cherchant la nourriture de son poussin en utilisant le vent (petites flèches).
                                                                                                                                                            

 Ces émetteurs permettent de suivre un oiseau n’importe où dans le monde, ouvrant un horizon  jusqu’alors inaccessible. Cette technique est aujourd’hui devenue banale car le poids des balises est descendu à 20 g. Elles pesaient 200 g à l’époque de ce premier suivi et nous avons été obligés de choisir un oiseau supposé aller loin et pesant 12 kg pour porter ce fardeau sans être gêné. Elles nous ont permis de savoir qu’un albatros hurleur parcourt plus de 5.000 km pour chercher la nourriture de son unique poussin. Cela paraissait si  improbable que nous avons hésité à publier les premiers résultats, craignant un dysfonctionnement. Nous avons aussi appris que ces grands voiliers utilisaient les vents continuels de ces hautes latitudes comme des planeurs, remontant au vent et tirant des bords quand le vent était contraire, comme un voilier.

La technologie a tellement progressé que les chercheurs couplent aujourd’hui les données de localisation avec des données de vitesse, d’activité et, pour les animaux plongeurs, avec des enregistreurs de plongée donnant la profondeur, la température, la luminosité de l’eau, le profil de plongée, la teneur en chlorophylle ou en CO2, etc…  Ces données convergentes illustrent le concept de stratégie adaptative qui relie des caractères apparemment indépendants et en réalité intégrés. Ainsi un albatros possède des ailes effilées qui lui permettent de voler sans effort en utilisant les vents permanents sous ces hautes latitudes. Ce type d’aile et de vol est lié à son mode de vie de charognard cherchant dans les immensités océaniques des cadavres flottants : son écologie alimentaire est donc liée à son énergétique et à sa morphologie. Ces caractères de grand voilier économisant l’énergie sont aussi liés à la démographie de ces espèces qui se reproduisent si lentement : il est impossible d’élever plus d’un poussin quand on doit aller si loin pour le nourrir et il est parfois impossible de se reproduire chaque année, natalité qui n’est soutenable qu’en l’absence de mortalité incidente, d’où leur vulnérabilité aux lignes de pèche… 

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Ces ordinateurs que portent aujourd’hui sur leur dos bien des animaux marins de l’océan austral donnent, en outre, des indications sur la mer et ses ressources. Des éléphants de mer, comme ceux qu’équipe Christophe Guinet, partent des îles Kerguelen pour se nourrir sur les fonds antarctiques lors de plongées à plus de 1.000 m, d’où auparavant la difficulté à les repérer pendant leurs rares apparitions à la surface (figure ci-dessus à gauche et centre). Dans le cadre de programmes internationaux, des données chiffrées et peu couteuses ont été obtenues sur l’océan austral qui joue un rôle majeur dans l’évolution des climats (figure ci-dessus à droite). Avec Steve Dobson, nous venons de montrer que les plumes oranges des manchots royaux indiquent les ressources marines de l‘année et les UV du bec celles du mois.

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POUR EN SAVOIR PLUS

 JOUVENTIN P. 1996 Le patrimoine biologique des T.A.A.F.  Le Courrier de la Nature 159: 28-33.

JOUVENTIN P. 2001 Les îles australes, laboratoires de l’évolution. Pour la Science, 285: 32-35.

JOUVENTIN P. 2005 Les oiseaux marins, modèles d’adaptation ou d’inadaptation ? Le Courrier de la Nature 220 : 4-10.


[1]JOUVENTIN P. & WEIMERSKIRCH H. 1990 Satellite tracking of Wandering albatrosses. Nature 343: 746-748.

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