La richesse faunistique des Terres Australes et Antarctiques Françaises

03.04.2015 par Pierre Jouventin, dans Non classé

DGALN_globe                Notre pays n’est pas propriétaire de la Terre Adélie ; c’est donc l’Institut polaire P.E. Victor du CNRS basé en Bretagne qui gère la  base antarctique sur la côte et non l’Administration des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Basée à La Réunion, cette dernière gère nos îles subantarctiques qui entourent le continent glacé. S’y ajoutent les îles St Paul et Amsterdam plus au nord de de l’océan Indien et, depuis 2007, jusqu’aux îles Eparses dans le canal de Mozambique et au nord de la Réunion. Les TAAF constituent donc un ensemble hétérogène, à plusieurs milliers de km des zones habitées et dépourvu de richesse terrestre mais exploité pour ses ressources halieutiques. Ces ilots désolés, surtout la partie subantarctique qui nous occupe ici, ont jusqu’à nos jours constitué pour les animaux marins des refuges de reproduction à l’abri des prédateurs et de l’homme. Se nourrissant dans les riches immensités océaniques qui  entourent ces sanctuaires de la nature, ces oiseaux et mammifères marins présentent donc des densités animales uniques au monde. 

                Dans l’archipel Crozet (500 km2), nidifient 25 millions d’oiseaux, ce qui représente 60 tonnes de volatiles par km2 sans compter les dizaines de milliers d’otaries et de phoques : la seule population d’éléphants de mer des Kerguelen comporte plus de 260.000 reproducteurs représentant une biomasse de 400.000 tonnes ! La colonie de l’île aux Cochons héberge 300.000 couples soit un million de  manchots royaux d’environ 12 kg qui prélèvent chaque année en mer deux fois le tonnage des pêches françaises (cf. photographie). Sur le plan qualitatif maintenant, on trouve dans ces îles subantarctiques françaises la plus riche communauté d’oiseaux marins existant au monde  avec, notamment, 7 espèces d’albatros reproducteurs, 19 de pétrels, 5 de manchots, etc… ScanImageD

Ces communautés d’oiseaux marins sont si riches et étaient si mal connues que plusieurs espèces avaient été confondues avec d’autres voisines par la phylogénie et les mensurations.  Or elles présentaient à nos yeux des caractères distinctifs comme le chant et le dessin de la tête qui constituent pour un éthologiste des mécanismes d’isolement reproducteur utilisés pendant les parades nuptiales. En remarquant des différences d’apparence d’île à île, nous avons pu découvrir cinq espèces d’oiseaux nouvelles pour la science qui ont été confirmées par des analyses ADN  : une espèce de grand albatros, deux manchots, un pétrel et un minuscule canard aptère (disparu de l’île Amsterdam après l’arrivée de l’homme, l’introduction de rats et de chats l’ayant éliminé en ne laissant que des ossements).

Les connaissances sur ces espèces ont progressé considérablement en quelques dizaines d’années. Lorsque j’ai débuté, nous n’avions accès qu’à un dixième de la vie des animaux marins. Dès que l’oiseau s’envolait pour migrer ou aller se nourrir au large, il disparaissait dans un monde inconnu. Cela permettait tout de même de les baguer et de les contrôler chaque fois qu’ils revenaient à leur nid. Depuis un demi-siècle, près de vingt espèces (ce qui représente des milliers d’oiseaux identifiés et fichés), sont suivies chaque année dans les TAAF. Cette banque de données, que j’ai mise en place et qui est toujours exploitée par mon ancienne équipe du laboratoire de Chizé, autorise des suivis à long terme sans équivalent dans le monde. D’autant plus que ces espèces longévives présentent des stratégies démographiques extrêmes, un albatros fuligineux de deux kilos ayant une dynamique de population aussi lente que celle de l’homme avec, au mieux, un jeune tous les deux ans. Les incroyables déplacements de ces albatros sont en rapport avec cette démographie surprenante car, comme les vautours, ils utilisent les courants aériens pour économiser leur énergie pendant le vol. C’est d’ailleurs sur des albatros hurleurs que nous avons réalisés le premier suivi satellitaire au monde d’un oiseau car les balises Argos de l'époque commençaient tout juste à être miniaturisées.

JOUVENTIN P. & WEIMERSKIRCH H., 1990, Satellite tracking of Wandering albatrosses, Nature 343: 746-748.

 

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