Bêtes trouble-fêtes outre Manche


Les conservateurs de la nature de Grande Bretagne s’inquiètent de l’arrivée d’immigrants qui concurrencent les autochtones (1). C’est comme il se doit dans ces colonnes de Mammifères très ordinaires et quadrupèdes qu’il sera question, et non d’autres que l’on qualifie de supérieurs et par ailleurs bipèdes. Mais au fait, et si c’était une fable ?...

 

Les envahisseurs aujourd’hui rejetés ne sont pourtant pas venus de leur plein gré en Angleterre, Galles, Ecosse ou Irlande. Ils y ont été importés après avoir été capturés aux Amérique ou en Europe continentale, puis encagés, le tout de façon très licite, avec tous les agréments requis. Alors pourquoi aujourd’hui déclarer intrus et souhaiter rejeter ces invités forcés ?

La réponse est simple : les temps changent et avec eux les mœurs, les usages, aussi les up and down du marché, et par voie de conséquence les lois qui font et défont le droit.

Entre les deux Guerres pour satisfaire les industriels de la fourrure et du feutre, on a favorisé la venue pour en faire l’élevage du vison d’Amérique, du rat musqué nord américain (Ondatra zybethicus) et du ragondin sud américain (Myocastor coypus). Il n’était pas prévu que ces entreprises dans un premier temps très lucratives feraient faillite, et qu’à cette occasion s’évaderaient de leurs bagnes tous ces déportés à poil, en l’occurrence petits carnivores et gros rongeurs, pour trouver refuge dans la campagne anglaise, s’y installer durablement, et y réclamer leur du, que l’on estime aujourd’hui amputer les revenus des locaux.

A qui s’en prendre ? Aux bêtes ou aux hommes ?

 

Le peuplement en Mammifères des Iles Britanniques fut longtemps très semblable à celui d reste de l’Europe, et tout aussi varié. Jusqu’à ce que voici une dizaine de milliers d’années, suite à la déglaciation des pôles, s’installe la barrière du Channel pour les uns, dénommée Manche par les continentaux, conséquence de la montée du niveau de la mer (2). Depuis lors, les conditions d’insularité des Iles Britanniques liées aux fluctuations climatiques et à l’anthropisation du territoire ont provoqué la disparition de nombreux grands et petits mammifères. En même temps ont disparu les forêts où beaucoup aimaient s’ébattre, car il faut bien dire que dans ces contrées comme ailleurs, les bucherons du Moyen Age en particulier furent plus actifs que tous les Robins des Bois du Royaume.

Ainsi furent rayés tour à tour des inventaires animaliers l’auroch, le bison, l’élan, le renne, les cerfs de grande taille, les chevaux sauvages et leurs prédateurs naturels, ours, loups et lynx, ainsi que le castor, la marmotte, et bien d’autres rongeurs de taille plus modeste, qu’au temps de Rome les soldats de César auraient pu croiser et ont à l’occasion chassé.

Dans le même temps, les nouveaux espaces déboisés par les hommes furent consacrés à l’agriculture et l’élevage et peuplés d’espèces domestiques (mouton, bœuf, cochon, chèvre, chevaux).

 

Cette transformation du paysage animalier sauvage par appauvrissements successifs s’est vu compenser d’une certaine façon par une succession d’introductions d’espèces étrangères et leur acclimatation fortuite. Car si le plus souvent dans un premier temps leur élevage fut circonscrit à des fermes spécialisées, beaucoup s’en échappèrent et ont colonisé avec succès les biotopes de Grande Bretagne.

 

L’une des premières introductions destinée à être élevée à des fins gastronomiques, on la doit justement aux Armées de César. Les Romains amenèrent voici deux millénaires dans des « gliraria » faits de terre cuite, un petit animal dont les jours de fête ils se régalaient : le loir. Il plut tellement aux autochtones qu’ils le nommèrent dans la langue de Shakespeare « edible dormouse », c’est-à-dire le loir comestible. On élève et engraisse la petite bête, en latin « glis », dans des jarres en terre, les gliraria, en le nourrissant de noix, noisettes, glands, amandes, figues et autres fruits. L’une des recettes que l’on peut recommander est de le rôtir sur braise de sarment farci d’olives, chair à saucisse et herbes aromatiques, paré de quelques lamelles de lard, et régulièrement et copieusement arrosé de miel. Ce n’est pas la seule accommodation, il existe plus d’une centaine d’autres façons de le cuisiner. Il n’empêche que cette première introduction dans la campagne anglaise à des fins gourmandes échoua sur le long terme, et le loir fut déclaré aux abonnés absents en Grande Bretagne à la fin du Moyen Age et jusqu’au début du 20ième siècle. Il se trouve qu’un Lord (Walter Rothschild), sans doute fin gastronome, se prit de passion pour le petit animal dans les années 1900, jusqu’à favoriser la réintroduction de jeunes loirs dans son domaine. Depuis ils y prolifèrent. Il arrive que leur gourmandise provoque dommages et plaintes des manants de l’entourage du Lord, qui eux espèrent tirer profit de leurs vergers, mais sont privés d’une partie de leur récolte par les agissements nocturnes des loirs. Alors passant outre les quartiers de noblesse du dit Lord, à plus d’une reprise, on a tenté de piéger pour les éradiquer ses protégés, mais en vain. Quoique malmenée, le petite bête semble installée durablement dans les Chiltern Hills, et peu à peu, lentement, étend son territoire, sans toutefois devenir une menace, « a pest » dit-on là bas.

 

Le cas des visons, rats musqués et ragondins est différent. A plusieurs reprises des élevages les ont accueillis entre les deux Guerres dans différentes régions pour satisfaire les industries de la fourrure et du feutre. Mais les modes changent, et la demande en pelleterie pour ces dépouilles s’est tarie. En particulier l’élevage du vison est proscrit en Grande Bretagne depuis les années 2000 : les amoureux des bêtes ont fait valoir les conditions cruelles de son élevage et obtenu qu’il soit interdit. Après de longues négociations, éleveurs et fourreurs ont été indemnisés, et depuis plus aucun vêtement de vison « made in England » n’est proposé dans les boutiques. Dans le même temps, on s’est aperçu que les petits visons négligés par les éleveurs avaient pris la poudre d’escampette. Les longues campagnes de piégeage pour que soient éliminés les fugitifs du paysage anglais et écossais sont coûteuses, et jusqu’ici elles n’ont donné que des résultats limités.

 

Le marché des peaux de ragondins et rats musqués a subi les mêmes aléas, et les évadés de ces élevages ont bientôt été déclarés nuisibles, et fait l’objet de campagnes d’éradication. Qu’ils se gavent de roseaux et autres plantes aquatiques, passe encore, mais leurs travaux de terrassement exaspéraient les riverains de leurs résidences. Aujourd’hui ces « envahisseurs » ont été éliminés, mais à grands frais.

 

Ce n’est pas le cas d’un autre invité surprise dont les agissements sont jugés hautement répréhensibles : l’écureuil gris d’Amérique du Nord qui met en péril la survie de l’écureuil roux, indigène de haute lignée puisqu’il est membre à part entière de la faune d’Europe depuis plus que des lustres, des millénaires. Dans un premier temps, à la fin du 19ème siècle, c’est pour le fun comme on dit là bas, et même ici, que les écureuils américains furent lâchés en différentes occasions dans les forêts britanniques. Et nul de s’attendait que ce petit jeu tourne à la catastrophe et se conclue par l’élimination programmée de l’écureuil roux. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui on estime qu’il existe 2 à 3 millions d’écureuils américains suite à l’introduction de quelques couples à la fin du 19ème siècle, contre 150 000 écureuils british de longue date familiers des mêmes lieux et qui en ont été repoussés.

Ecureuil gris et écureuil roux. Cartes de répartition de l’un et l’autre de 1945 à 2010.

Ecureuil gris et écureuil roux. Cartes de répartition de l’un et l’autre de 1945 à 2010.

Les causes du succès du migrant qui d’évidence bouscule et chasse l’autochtone ne sont pas claires. Certes on a constaté qu’il a l’estomac plus solide et digère bien les fruits forts en tanin (glands) alors que l’autre est plus délicat. Et puis c’est un lève tôt qui de ce fait prive de nourriture l’écureuil roux qui a l’habitude de faire la grasse matinée. Il semble aussi que l’Américain est résistant à certaines maladies virales, que d’ailleurs il a peut-être amené dans ses bagages, alors que les Britanniques en périssent.

Malgré plusieurs campagnes pour tenter d’éliminer de Grande Bretagne cet Etatsunien goulu et porteur de virus, il persiste et prospère et gagne chaque année du terrain, au point que l’on ne trouve plus aujourd’hui d’écureuil roux qu’au sud dans l’Ile de Wight, et dans le nord en Ecosse.

 

Dans la période récente, les mêmes conservateurs de la nature de Grande Bretagne qui souhaitent en éliminer les intrus de basse lignée que je viens de citer, proposent de réintroduire des espèces indigènes de la faune d’Europe continentale disparues voici 2000 ans de Grand Bretagne, en particulier le castor et le lynx.

 

Pour le castor, j’ai eu l‘occasion d’évoquer les réticences de certains qui s’opposent à cette réintroduction. http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/pas-de-carte-verte-pour-le-castor-britannique/

 

Pourtant, s’agit d’un animal « gentil », bon chic non genre, habile constructeur de hutte pour y élever une famille, et exemplaire dans son souci de longuement éduquer ses petits et leur assurer un foyer stable. Le seul reproche que l’on puisse lui faire est son gout pour les travaux hydrauliques. Mais après tout, ce n’est qu’un hobby qui ne met pas en péril le Royaume…

 

Pour le lynx, le problème est très différent. D’abord c’est un carnivore, donc un méchant. Pour cette simple raison, ses partisans s’ils souhaitent favoriser sa réintroduction devront se montrer très convaincants. Et au plan technique on leur opposera :

1) Que les forêts que l’animal affectionne sont aujourd’hui très clairsemées.

2) Que sa proie de prédilection, le chevreuil, n’est pas très abondante… et par ailleurs prisée des chasseurs bipèdes : «  it is our favorite hunting game » diront-ils.

 

Ces exemples de tentative d‘éradication d’espèces déclarées indésirables voire nuisibles, ou à l’inverse de proposition de réintroduction d’autres dont nous sommes nostalgiques au prétexte qu’elles ont été éliminées de façon « injuste » par nos prédécesseurs - quels rustres ! - illustrent le mode de gestion  actuel des faunes sauvages dans les pays occidentaux. Les choix que l’on y fait pour favoriser ou à l’inverse ostraciser telle ou telle espèce résultent d’une vision « anthropocentrée » de la nature. Les « conservateurs » de la nature qui en sont responsables pourraient avec Lampedusa adopter la maxime de son héros et clamer qu’ils souhaitent que tout change pour que rien ne change. Ils semblent ignorer que le Vivant est synonyme de mort, de remplacement, de mouvement et de transformation. Tout le contraire.

 

 

(1) Peter A. Robertson et al. 2015. The large-scale removal of mammalian invasive

alien species in Northern Europe. Wileyonlinelibrary.com : DOI 10.1002/ps.4224

 

(2) Derek Yalden. 1999. The history of British Mammals. Poyser Natural History.

 

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