Bien maquillée, la vache trouble le lion

Au Botswana, il y a presqu’autant d’éleveurs de bétail que de lions. La concurrence est rude : les grands prédateurs plutôt que de courir aux basques des buffles, antilopes et autres gazelles, préfèrent cantiner dans les élevages de bovins. Ce qui déplait aux bergers.  Et on les comprend. Ce type de conflit pourrait à terme condamner la présence des grands félins dans une région qui cherche à conjuguer éco tourisme et élevage. « Imitons la Nature » ont proposé des écologistes. Pour ce faire ils ont expérimenté avec succès l’adjonction d’ocelles  peinturlurés et bien placés sur le pelage des  ruminants. Le subterfuge a réussi : le regard des  faux yeux de vache trompe les grands prédateurs et les détourne d’un facile repas (1).

Maquiller son corps pour séduire, mettre en garde ou se camoufler est très commun. On se pare de raies, tâches, tavelures pour se dissimuler, parfois même pour se glisser dans la peau d’un autre. De toutes ces décorations plus ou moins chatoyantes, les ocelles sont les petits yeux souvent bien placés qui émaillent par paire les corps, et ce regard aveugle trompe, trouble, distrait, détourne l’attention des autres, en particulier les prédateurs qui abusés, en arrivent à manquer un repas. Cette stratégie d’éloignement de l’ennemi a fait recette. L’image si dessous qui montre un tigre qui porte sur les épaules des faux yeux - je n’aime pas être dérangé quand je m’abreuve - les tout aussi fausses pupilles des ailes de papillon, celles des chenilles placées sur l’arrière train, ou du geckos sur les flancs, tous ces maquillages et  tatouages en forme d’yeux ont d’évidence même fonction : mettre en garde les importuns et les écarter  en les effrayant, et dans le même temps  se protéger de leur appétit. Ils jouent le rôle d’épouvantails. 

Ocelles sur l’habit d’un tigre, d’un gecko, d’un papillon et d’une chenille.

Dans les grands espaces de savane de l’Afrique, souvent voisinent des exploitations agricoles et des réserves d’animaux sauvages dévolues  à l’éco tourisme. Les deux nourrissent les populations, mais se trouvent en concurrence « naturellement » pourrait-on- dire. Car dans ces espaces de savanes parsemées de buissons peuvent se côtoyer  faune sauvages, grands herbivores  et leurs prédateurs, avec des troupeaux de bovins ou d’ovins domestiques. Et cela ne se passe pas toujours bien,. Pour les grands carnivores, lions, léopards, panthères et hyènes, vaches et boeufs sont des proies plus faciles que ne le sont les grands herbivores des mêmes lieux. Et bien sûr les bergers se rebiffent et cherchent à éliminer ces concurrents qu’ils considèrent déloyaux. N’avons-nous pas le même problème en Europe avec les loups ?

C’est dans une région où la situation devenait intenable pour les fermiers tant les attaques étaient nombreuses que des écologistes ont proposé  un subterfuge :  dessiner et peindre de faux ocelles sur l’arrière train des bovidés. 

Dans le Nord du Botswana, aux marges d’un site naturel classé et dévolu au tourisme « vert », le Okavango Delta World Heritage Site, il y a de petites exploitations agricoles. Chaque fermier a un troupeau d’une soixantaine de têtes, et leur élevage n’est pas destiné au commerce de la viande mais a valeur culturelle d’une part, et aussi vivrière. Ces dernières années, les bergers ont eu à subir de nombreuses pertes dans leurs troupeaux dues à des attaques de lions et léopards venus de la réserve naturelle voisine. Celle-ci est très touristique et représente une source de revenus non négligeable. Dès lors il est exclu d’envisager d’en éliminer les grands carnivores quels qu’ils soient.

L’expérimentation proposée par les écologistes s’est étalée sur une période  de plusieurs semaines et a concerné plusieurs centaines de têtes de bétail répartis dans les prairies naturelles voisines du parc naturel sans surveillance. Alors qu’un échantillon témoin est resté en l’état, deux autres de même nombre, plusieurs centaines d’individus, ont été décorés l’un d’ocelles sur l’arrière-train, l’autre de croix peintes sur les flancs. 

Arrière-trains de vaches marqués par de faux yeux bicolores, des croix ou sans marquage. (D’après réf. 1).

Au bout du compte il a été constaté que les bovins « protégés » par les faux yeux n’avaient subi aucune attaque de carnivores, ceux marqués d’une croix 4 alors que  les 16 animaux tués dans cette période ne portaient aucun marquage.

Dès lors on peut conclure sur l’efficacité du marquage avec ocelles  : ce regard artificiel de vache n’a rien de ferroviaire, d’indifférent pour les prédateurs qu’il croise. De fait, il les trouble et même les épouvante au point de leur couper l’appétit ! Et peinturlurer de fausses pupilles sur les cuisses des boeufs et vaches suffit pour écarter lions et léopards. Par contrecoup assurer leur survie et faciliter la coexistence de deux activités humaines autrement ennemis : le tourisme et l’élevage.

Chez nous, pour éloigner les oiseux des récoltes on pose dans les arbres des figures de petits félins. En Afrique,  ce sont les vaches qu’il faut protéger des grands fauves.: les faux yeux qu’elles portent sur l’arrière-train ont même fonction. 

Et si pour faire peur aux loups on posait des binocles sur les gigots de nos moutons ?

Faux yeux et fausses moustaches effrayants.

 

(1) Cameron Radford et al. ,2020. Artificial eyespots on cattle reduce predation by large carnivores. COMMUNICATIONS BIOLOGY | (2020)3:430 | https://doi.org/10.1038/s42003-020-01156-0 | www.nature.com/commsbio 


3 commentaires pour “Bien maquillée, la vache trouble le lion”

  1. Taki Répondre | Permalink

    Bonjour et merci pour votre article, pourriez vous indiquer la taille des trois groupes de la cohorte qui aboutissent aux résultats suivants s'il vous plaît ?

    "Au bout du compte il a été constaté que les bovins « protégés » par les faux yeux n’avaient subi aucune attaque de carnivores, ceux marqués d’une croix 4 alors que les 16 animaux tués dans cette période ne portaient aucun marquage."

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