Chez les lycaons, pour voter il faut avoir du nez


Les lycaons sont des loups d’Afrique centrale (Bostwana) qui comme les nôtres chassent en meute. Lorsqu’il s’agit de s’attaquer à un gibier, les adultes se concertent, échangent leurs points de vue, préparent l’attaque et se donnent des consignes, puis ils s’élancent. De la stratégie adoptée par le groupe dépend sa survie : un lycaon pèse en moyenne une vingtaine de kilos et les proies qu’il convoite au moins huit à dix fois plus (zèbres, antilopes et autres bovidés). C’est donc une bataille inégale. Mais l’union fait la force. Aussi, lorsqu’ils sont sur le sentier de la chasse, les lycaons doivent décider de la stratégie à adopter pour mettre bas la proie qu’ils ont choisie. Leur moyen de communiquer est unique dans le règne animal : des éternuements riches de sens. C’est ce que révèle une étude récente où il est montré que la coopération au sein des meutes de lycaons synonyme de survie pour ces carnivores de petite taille emprunte des voies nasales dont on ne soupçonnait pas jusqu’ici la richesse du registre (1).

 

Groupe de lycaon dans le Kruger Park. Photo  Bart Swanson

Groupe de lycaon dans le Kruger Park. Photo Bart Swanson

Beaucoup de Carnivores chassent en meute : hyènes, lions, loups et autres chiens sauvages. Tous doivent s’unir, coopérer s’ils veulent se saisir d’herbivores qui les dépassent largement en poids. Le plus souvent c’est un chef, qui mène la danse, conduit ses comparses et décide de la stratégie à adopter pour dans un premier temps isoler une proie, puis la tuer et permettre au groupe de s’en repaître. Ce mâle, ou cette femelle, dit dominant(e) est une sorte de despote qui plusieurs saisons conduira les chasses du groupe. Jusqu’à ce qu’il ne puisse plus assumer son rôle, et dès lors, un ou une plus jeune membre de la tribu le mettra sur la touche, et il risque même de périr dévoré par ses anciens comparses : il avait de beaux restes.

Ce n’est pas ce qui se passe dans les meutes de lycaons qui arpentent les sous bois d’Afrique centrale (bush), où s’il est possible d’identifier un chef, d’évidence il consulte ses partenaires avant de déclencher une chasse. Et aussi sa présence n’est pas obligatoire pour que soit lancée une chasse. Avant de partir, les partenaires se consultent et chacun s’exprime par des sortes d’éternuements et reniflements. Il y a d’évidence concertation lors de ces « briefings » entre les attaquants et des rôles sont distribués. D’où l’efficacité remarquable depuis longtemps constatée  des chasses de lycaons : plus de 70% se terminent par la capture d’une proie, ce qui comparé au taux de réussite d’autres espèces est remarquablement élevé, surtout si on le compare aux attaques des groupes de lionnes qui souvent échouent.

 

Ce taux de réussite a intrigué les chercheurs, ajouté au fait que les lycaons sont une espèce menacée de disparition : il n’en resterait que 3000 individus. Dès lors bénéficie-t-elle d’une attention particulière de la part des agences de recherches inquiètes que ce fragment de  mémoire de la vie sur Terre tombe à jamais dans l’oubli.

 

Etudier de près les meutes de lycaon qui vivent dans le bush et la savane du Bostwana n’est pas facile. Heureusement, colliers émetteurs, caméras espion et autres relais, marquages génétiques permettent d’accumuler les données audio visuelles qui éclairent les mœurs des uns et des autres : pour le naturalistes, le monde orwellien où nous baignons facilite les observations au point que c’est à livre ouvert que nous est révélée la vie privée des animaux. Les études dont je rends compte ici sont le fruit d’observations de 2014 à 2015 de 5 meutes de lycaons vivant dans la Réserve Moreni sur le delta de l’Okavango, et au total les chercheurs ont pu suivre d’assez près 68 poursuites.

 

Un premier constat : les meutes de lycaons stables sur plusieurs saisons sont de fait des familles, avec le père, la mère et les fratries issues de portées successives. Il y a entraide au sein de cette fratrie et les frères et sœurs, qui au demeurant ne se ne se reproduiront pas, aident à l’élevage des jeunes, sauf dans la période d’allaitement. Cette forme d’altruisme fait partie de la culture lycaon et de sa stratégie de survie. La scission du groupe intervient lorsqu’une meute rassemble plus d’une vingtaine d’individus. Alors, et des mâles et des femelles s’en séparent qui fonderont ou pas une ou plusieurs meutes.

 

Vêtus de leurs tenues de camouflage, les lycaons se fondent bien dans les sous bois du bush, et passent d’autant plus inaperçus que ce n’est que très rarement qu’ils émettent des signaux vocaux audibles des autres habitants de ces lieux. Chaque meute a un refuge, un lieu étape où la mère met bas, allaite les nouveaux nés et où les jeunes encore incapables de chasser séjournent en attendant le retour des adultes qui les nourriront au retour de leurs raids biquotidiens

A l’issue de l’un d’eux , les partenaires se congratulent en se léchant, se reniflant, se bousculant et se caressant avant d’entamer ripailles. Puis ils quittent le théâtre d’opérations et s’empressent de rapporter au bercail des restes de leur repas pour les jeunes restés à l’abri dans le terrier qui les engloutissent sans tarder. http://www.arkive.org/african-wild-dog/lycaon-pictus/video-08e.html

 

Les meutes de lycaon chassent en général au moins deux fois par jour, souvent de nuit. Après quelques heures de repos, une certaine agitation se manifeste dans le groupe et une cérémonie débute à laquelle participe tous la meute. Les futurs partenaires se reniflent et émettent des éternuements. Leurs enregistrements montrent qu’ils sont différents suivant les individus, que le chef de meute a un registre particulier, et au fur et à mesure du déroulement de ce cérémonial, l’excitation gagne les partenaires et peu à peu ils se mettent en ordre de bataille, se consultant les uns les autres tout en trottant toujours éternuant. Ces expressions nasales participent aux décisions du groupe, et il n’est pas obligé que le mâle ou la femelle dominante guident la troupe  : il arrive souvent que seuls les membres de la fratrie engagent une chasse. Dans ces cas là, on note que les « consultations » par éternuements sont beaucoup plus nombreuses que quand le chef de meute est présent. Et les observations montrent qu’il faut qu’un quorum soit atteint entre les chasseurs, et alors seulement ils engagent une traque pour capturer une proie.

https://www.youtube.com/watch?v=sVxKlsfi73g

 

Hélas, le revers de la médaille est que si les chasses des lycaons sont souvent couronnés de succès, ils ne profitent pas toujours de leurs prises : les hyènes viennent souvent les chasser alors qu’ils se goinfrent et les écartent de la carcasse, profitant de leurs restes plus que de raison. C’est sans doute pour cette raison que les chasses de lycaons sont si fréquentes.

 

 

  1. Reena H. Walker, Andrew J. King, J. Weldon McNutt, Neil R. Jordan.Sneeze to leave: African wild dogs ( Lycaon pictus ) use variable quorum thresholds facilitated by sneezes in collective decisionsProceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 2017; 284 (1862): 20170347 DOI: 1098/rspb.2017.0347

 

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