Comment se faire des amis.es


Nos cousins Lémuriens ont la réponse : pour nouer des relations durables, en préalable il faut avoir pris des leçons particulières. Puis, faisant étalage de ce savoir-faire acquis, votre entourage profitera de votre expérience, vous en saura gré, et en retour témoignera à votre endroit d’une reconnaissance sans faille. Au final, être plus éduqué mérite plus que la considération des autres, une faveur toujours renouvelée. Mais il y a un truc : l’école des copains et des copines pour ces Lémuriens nés à Madagascar est à 15 000 km de leur lieu de naissance. C’est un Airbus scolaire qu’il a fallu mobiliser pour qu’ils arrivent à l’heure (1).

Car si cette leçon de vie nous vient du peuple des Lémurs, c’est une élite de cette espèce qui en témoigne, celle recueillie dans son lieu de naissance et transportée aux fins de « conservation de l’espèce » dans un parc zoologique d’un pays riche, très riche, les Amérique. Et voici ce petit troupeau, quelques douzaines de makis (Lemur catta)  capturés dans le sud de la Grande Ile invité à vivre et se reproduire dans un environnement à leur mesure où ils seront assurés de trouver protection et pitance, l’ile Saint-Catherines, en Géorgie, USA.

Quelques Lémurs et leurs gamelle et gardien sur l’île Saint-Catherines, Géorgie.

 

Les 90 km2 de ce territoire aux allures de petit paradis  ont été déclarés parc naturel protégé voici quelques décennies. Depuis n’y sont admis à partager ses délices que les espèces protégées locales ou invitées, sous le regard vigilant d’experts en écologie tropicale et leurs élèves : https://www.youtube.com/watch?v=_6ETl33K0LQ.

…mais aussi des touristes fortunés dont les oboles comptent.

On y surveille et protège en particulier sur les plages les lieux de ponte de tortues marines, et on y assure la survie de nombreuses espèces.

L’arrivée des makis en Amérique date de quelques années, lorsqu’un programme de sauvegarde de l’espèce menacée sur ses terres d’origine leur a ouvert les portes de l’exil vers des cieux plus cléments. Est-il utile de rappeler que 90% des 103 espèces de Lémur de Madagascar sont considérées en danger ? Le maki, Lemur catta, est sur cette liste rouge, et donc envisager  de trouver un asile à quelques poignées de ses membres est a priori une bonne idée.

Dans la foulée, pourquoi ne pas profiter des ces « invités » pour tester leur QI et autres aptitudes. Ils sont tout aussi Primates que nous. Et voici que ce petit troupeau d’exilés, quelques douzaines, dispensé cependant de porter l’uniforme orange des guantantanoméens ordinaires, est depuis quelques années sous surveillance vigilante d’éthologistes aguerris (2). Des émules du bon Docteur Konrad Lorenz veillent sur eux et de façon très ludique les interroge : dans tous les protocoles de ces expériences où sont testées leurs capacités cognitives, des récompenses sont à la clé.

Pour l’heure, les expérimentateurs  ont sorti du lot de ces migrants quelques uns d’entre eux et leur ont enseignés  comment extraire de tiroirs transparents des friandises. Ensuite, ces instruits ont été relâchés auprès de congénères, ignorants de facto, dans des espaces où étaient disposés des boites à friandises. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les instruits ont fait étalage de leur savoir-faire, et toute la communauté en a profité jusqu’à les imiter. Mais ce n’est pas tout : sur le long terme, on a constaté que les relations instruits-ignorants s’intensifiaient, que les initiés profitaient de plus d’égard qu’auparavant, et que longtemps après la fin de l’expérience, ils conservaient des relations sociales plus étroites avec les ignorants.

A gauche des ignorants attentifs aux exploits d’un instruit surpris à droite en train d’exercer son nouveau talent (Photos I. Kulahci)

 

 

L’aspect satisfaisant de ces expériences est qu’elles nous confortent nous humains dans l’idée que le savoir-faire acquis est un atout, un plus dans l’établissement et la construction de relations sociales durables. Et même, à l’occasion, pour l’élite des instruits, cela permet d’accéder à une position dominante dans sa communauté. Au delà, dans les sociétés humaines où le patriarcat est la règle dans presque toutes les cultures, ce sont donc les mâles instruits qui de ce fait sont les plus respectés et logiquement accèdent aux plus hautes fonctions.

Cela est-il vrai chez les Lémurs ? Pas du tout, chez eux, c’est le matriarcat qui est à la base des structures sociales.

Aussi il est un peu regrettable que les auteurs du travail à la base de cette chronique n’ait  pas eu connaissance d’autres travaux, pourtant réalisés dans cette même ile Saint-Catherines et sur les mêmes animaux (3). Avec pertinence, on y rappelle que chez les Lémurs, ce sont les femelles qui ont priorité pour l’accès à la nourriture, le service d’épouillage réciproque (grooming), et même l’occupation d’un lieu commun : les mâles se retirent et s’effacent devant leurs compagnes. Au sein des familles,  à la maturité sexuelle, ce sont les mâles qui quittent le groupe, alors que les filles restent auprès de leurs mères.

 

Il est donc un peu fâcheux que dans leur étude, Ipek Kulahci et ses collègues (2) fasse l’impasse sur cette donnée essentielle, et ne disent rien de précis du sexe des protagonistes de leur expérimentation dont ils ont noté par ailleurs scrupuleusement les agissements et préférences. Etaient-ils ou étaient-elles des instruits.es  ou des ignorants.es ? Dans notre langue, l’usage de l’écriture inclusive permet de poser la question. Faut-il conseiller  à ces chercheurs de l’adopter pour qu’à l’avenir ils s’intéressent au sexe de leurs protégé.es, bien que tous ne soient pas des anges….

(1) C’est la distance Madagascar l’île Saint-Catherines, Géorgie, USA.  Un millier de kilomètres la séparent de Guantanamo, dans le sud de Cuba.

(2) Kulahci et al., 2018, Knowledgeable Lemurs Become More Central in Social

Networks. Current Biology 28, 1306–1310April 23, 2018 ª 2018 Elsevier Ltd.

https://doi.org/10.1016/j.cub.2018.02.079

(3) Burgess, Tiffany, "Female Social Rank and Steroid Production in Semi-Free Ranging Lemur Catta on St. Catherines Island, Georgia" (2015). Electronic Theses & Dissertations. 1303.

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