Eloge des vampires

C’est une leçon  d’altruisme qui nous vient d’animaux que l’on n’attendait pas dans ce rôle : les vampires. Suceuses de sang redoutées, ces chauve-souris d’Amérique du Sud  ont acquis de longue date une très mauvaise réputation. Et pourtant leur vie sociale est riche  d’exemples d’empathie dans le cadre familial pour leur progéniture, et au plan social dans leurs colonies où des règles d’urbanité et de prévention participent à  leur survie en cas de disette, et aussi les protège de la contamination des maladies infectieuses. C’est naturellement  qu’alors  des règles de distanciation strictes se mettent en place  dans leurs résidences,  et cet éloignement librement accepté protège l’avenir du plus grand nombre (1). 

Trois espèces de Chauve-souris sur 1400 se nourrissent du sang de vertébrés : deux  de celui d’oiseaux, et une seule du sang de  divers mammifères qu’elles ponctionnent pendant leur sommeil. En Amérique du Sud où elles résident, ce sont les bovins, chevaux et autres animaux domestiques qu’elles visent, et pour cette raison les vampires sont redoutés des éleveurs, moins pour la quantité de sang qu’elles prélèvent, la moitié de leur poids au maximum soit  une quinzaine de grammes, que pour les maladies bactériennes et virales qu’elles sont susceptibles de transmettre par leurs morsures.

youtube.com/watch?v=7RostZvdoLM

Mais il faut ajouter que la légende s’est saisie des moeurs des vampires, aussi bien dans  les contes d’autrefois que la littérature et aujourd’hui le cinéma. Et si au final les Chauve-souris dans leur ensemble ont mauvaise presse, les vampires n’y sont pas pour rien. Les princes de l’enfer ne seraient-ils pas leurs cousins ! Et le film de Jean Painlevé de 1945 diffusé dans les écoles  primaires et secondaires de notre République durant plusieurs décennies n’a pas peu participé à noircir leur portrait, bien que soutenu  par une  bande son très sautillante  : youtube.com/watch?v=FBPZxPIyw9s

Cette peur en grande partie infondée, tout de même l’Amérique du Sud c’est très loin, a participé à la méconnaissance de leurs moeurs, à leur rejet alors que les vampires  ont acquis au fil de leur histoire un art de vivre et de cohabiter qui mérite d’être rapporté, voire serve d’exemple et encourage à les imiter.

Les colonies de vampires sont de véritables phalanstères qui réunissent de quelques dizaines jusqu’à deux mille individus dans une grotte, une caverne; ou tout lieu reculé propice au repos diurne de cette gent ailée qui ne s’active que la nuit venue. On y trouve des sections réservées aux femelles et aux petits qu’elles élèvent qui s’avèrent d’une grande stabilité dans sa composition. La durée de vie d’un vampire est de l’ordre d’une quinzaine d’années, et ces gynécées réunissent les mêmes individus tout ce temps. Ce n’est pas le cas des mâles dans le quartier qui leur est réservé : ils changent souvent de résidence et alors que des liens de proximité parentale existent dans le groupe des femelles, mère-fille, tantes er grands-mères et leur progéniture, les « candidats »  pères appartiennent à différentes lignées et ils papillonnent d’un refuge à l’autre leur vie durant.. 

Vampire (photo Oasalehm, Smithsonian) et une colonie (Photo Sutterstock. com)

 

Chaque femelle donne naissance à un jeune unique qu’elle allaite 6 mois tout en lui servant régulièrement un complément alimentaire de sang qu’elle régurgite dans son gosier. Les mères coopèrent dans l’élevage des petits qui n’atteindront l’âge adulte qu’à un an. Et pas seulement dans leur surveillance. Si d’aventure l’une d’elles n’ a pas pu se nourrir et absorber une quantité de sang suffisante lors de sa chasse nocturne, une de ses congénères fera cantine pour elle et servira à l’affamée un repas de substitution. 

A ces qualités d’altruisme qui ne sont pas rares dans le monde animal, il est venu s’en ajouter une nouvelle liée au combat que ces animaux doivent livrer face aux risques d’épidémie que les colonies de vampires comme tant d’autres subissent régulièrement. Et c’est une étude expérimentale  qui est venue en faire la démonstration.

Les chercheurs ont étudié une colonie d’une centaine de  vampires (Desmodus rotondus) qui séjourne dans le Nord du Belize , ex Honduras Britannique, dont la résidence est un arbre creux avec plusieurs issues (1). Ils y dorment, se reposent et élèvent leurs petits durant le jour, entre  6 heures du matin et 6 heures du soir. La nuit ils partent en chasse pour se nourrir.

Dans un premier temps, pour contrôler les activités de ces vampires,  ils ont colmaté toutes les sorties à une seule exception afin de surveiller les allées et venues nocturnes des animaux en l’obstruant par un filet aux fins de marquage des sujets qui s’échappaient du lieu. La nuit venue ils ont ainsi capturé les mâles, les premiers à s’envoler, puis les femelles qui ont suivi. Au total ce sont une centaine d’animaux qui ont pu être enregistrés. De fait, ils se sont surtout intéressés aux  41 femelles qui ont été marqués et repérés, pour être suivis par la suite dans leur déplacements et rapprochements à l’intérieur de leur séjour. Dans la suite de leurs observations, ils ont réouvert les autres issues et les animaux ont pu dès lors s’adonner à leurs sorties nocturne quotidiennes sans obstacle et surtout sans être perturbés.  

Après une période de contrôle au cours de laquelle a été dressée une « carte référentielle » des contacts entre femelles au quotidien dans leur repaire, ils ont injecté chez 16 d’entre elles des doses de lipopolysaccharide (LPS). Sans être pathogène, cette molécule induit des comportements fiévreux d’apparence pathologique. Chez 15 autres ce sont des injections d’une solution saline neutre qu’elles ont reçues. Dans les  3 jours qui ont suivi ils ont pu observé et quantifié par un protocole adapté les modifications de comportement induites par les deux traitements. grâce à des enregistreurs de leurs déplacements. Cette technologie permet de tracer en temps réel les contacts inter individuels et de les visualiser dans des graphiques.

Se fondant sur la collecte des données effectuées sur une période de plusieurs jours après injection des produits sus-nommés, on s’aperçoit que les animaux « malades » ont moins de relation avec les autres et leur comportement social dans les échanges est diminué. En chiffre cela se traduit par le constat qu’une femelle fiévreuse a quatre fois moins de contacts avec ses partenaires habituels que d’ordinaire. Par ailleurs ces mêmes individus traités à l’LPS dorment plus longtemps, se déplacent moins, s’isolent du groupe et ne participent pas aux séances collective d’épouillage (grooming) qui sont fréquentes aussi bien chez ces vampires que dans d’autres communautés de mammifères. 

Lorsqu’un pathogène est en cause, , virus, bactérie ou parasite, en adoptnnt ces règles de distanciation, sa propagation dans une colonie est d’évidence freinée, le taux de contagion ralenti et avec lui le risque de contagion. 

Dans une précédente chronique j’avais repris en conclusion l’injonction d’un groupe de chercheurs « Imitons les chauve-souris » http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/des-la-rentree-tous-a-lecole-des-chauve-souris/

Je réitère le conseil. Mais ne tardons pas trop.

1). S.P. Ripperger, S. Stockmaier,G. G. Carter. 2020. Tracking sickness effecte on social encounters via continuous proximity sensing un wild vampire. bats. Behavioral Ecology. XX(XX), 1–7. doi:10.1093/beheco/araa111 


5 commentaires pour “Eloge des vampires”

Publier un commentaire