Histoire antique de nos chats.

En Europe Centrale, des ossements de chats datés de 4200 à 2300 ans avant l’ère chrétienne  témoignent de la migration dans cette région d’une sous espèce de chat apparu dans le Croissant Fertile quelques millénaires plus tôt avec l’invention de l’agriculture,  et qui deviendra notre chat domestique. Les signatures isotopiques de ces ossements révèlent que dès cette époque nos chats se nourrissent de rongeurs gourmands des céréales cultivées alors par les premiers paysans, mais pas exclusivement. Ainsi très tôt, au début du Néolithique,  s’est établie une collaboration entre chats et hommes qui a contribué à combattre les ravages dans les cultures et les greniers des rats, souris, mulots et autres rongeurs (1). 

Les débuts du Néolithique, 8500 ans avant JC,  marquent l’émergence de l’agriculture dans le Croissant Fertile, sur les rives du Tigre, de l’Euphrate, de l’Oronte, du Jourdain, et du Nil. On y cultive alors essentiellement l’orge et le blé.  Dans le même temps ces Homo sapiens devenues sédentaires entreprennent de domestiquer différents animaux comme ressources de viande  et de laitage : bovins, chèvres, moutons, porcs. Si cette entreprise fut un succès, c’est sans aucun doute que les deux parties y ont trouvé leur compte. Les nouveaux fermiers avaient à leur porte des animaux qu’ils pouvaient à leur guise traire, abattre pour s’en repaitre, se vêtir de leurs peaux  et fourrures, ou utiliser pour les travaux agricoles et le transport. De leur côté ces nouveaux compagnons,  la plupart herbivores, se trouvaient  à l’abri des attaques des carnivores, étaient même l’objet de soins et d’attention qui facilitaient leur quotidien et leur reproduction. 

A ce cortège d’animaux « nourriciers » s’ajoutent leurs gardiens. D’abord les chiens, de longue date compagnons des hommes dans leurs chasses et qui deviennent alors les auxiliaires des bergers. S’ajoute un petit félin d’abord sauvage, Felis silvestris libyca, qui se rapproche des hommes  attiré par l’abondance de ses proies favorites, les rongeurs qui pillent récoltes et greniers. Bientôt il franchira le seuil de leurs habitations, et domestiqué sera dénommé Felis silvestris catus par les savants, chat, minet, raminagrobis, greffier, mistigri par ses hôtes.

Pour caractériser les différents types d’échanges économiques entre animaux domestiqués et humains et qualifier cette collaboration-cohabitation, il existe plusieurs épithètes. Commensalisme est le mot juste qui décrit au mieux la relation qui s’est établie entre le chat et l’homme : en se rapprochant des hommes le chat retire un bénéfice alimentaire en exploitant les ressources générées par les activités humaines. Pour autant sa présence auprès de son hôte n’entrave ni n’avantage les activités des hommes. 

A ce stade de l’analyse il faut rappeler les caractéristiques du comportement des chats : 

  • ce sont des animaux solitaires
  • très attachés au territoire qu’ils se sont accaparés
  • leur mode de reproduction peut être qualifié d’erratique, K ou r, et jusqu’à une époque récente incontrôlé par leurs hôtes.
  • Les chats sont très opportunistes dans le choix des proies

Au plan génétique, le chat sauvage de l’Orient Felis sylvestris libyca et le chat domestique Felis sylvestris catus sont restés très proches et une analyse de leur ADN mitochondrial ne permet pas de les distinguer. De plus, les métissages entre la sous-espèce domestique Felis sylvestris catus  et les deux sous-espèces sauvages Felis sylvestris sylvestris et Felis sylvestris libyca de son entourage en Europe et au Moyen Orient sont monnaie courante. 

L’image suivante illustre la  carte de répartition des sous-espèces sauvages actuelles de chat en Europe et Moyen-Orient et la situation  des gisements de Pologne d’où sont issus les ossements analysés dans l’étude citée.

Situation des sites Néolithiques d’Europe Centrale avec des ossement de chats et répartition actuelle des chats sauvages (Felis sylvestris sylbestris, Felis sylvestris libyca)

 

La cohabitation au Levant entre humains et chats a débuté voici au moins 7500 ans avant notre ère et même plus tôt. Il  est des témoignages archéologiques plus anciens de la proximité des chats avec les hommes : dans l’île de Chypre voici plus de 10 000 ans on a mis en évidence la proximité de Felis sylvestris libyca et des paysans d’alors (2). Bien qu’il s’agisse de la sous-espèce sauvage et non de F.s. catus domestique, on ne peut douter des relations de proximité qui existent alors entre ce petit félin et les humains : dans les fouilles archéologiques du site, son squelette est très proche de la tombe d’un homme sans doute respecté puisqu’il est entouré d’offrandes.

L’intérêt des gisements de Pologne plus tardifs est qu’ils révèlent la présence du chat domestique, F. s. catus, dans plusieurs gisements du Néolithique, et de plus, grâce à une série d’analyses de leurs ossements, on peut en déduire  les caractéristiques de leur régime alimentaire, et  par déduction leur degré de proximité aves les humains. 

Les isotopes stables du carbone et des composants azotés (δ13(C et δ15N)  du collagène des os  renseignent sur le régime alimentaire. Dans le cas des animaux tels les félins dont l’essentiel de la nourriture est constituée de protéines animales,  la composition isotopique en carbone et éléments azotés du collagène de leurs ossements est à l’image des protéines des herbivores-granivores qui constituent leur nourriture.

Il se trouve qu’il a été montré que les activités agricoles modifient sensiblement les signaux isotopiques des plantes cultivées, et aussi par voie de conséquence les protéines des herbivores-granivores qui s’en nourrissaient, pour la plupart des rongeurs ou des lagomorphes. Par voie de conséquence ces modifications et ces signaux isotopiques s’enregistrent dans les ossements des carnivores qui s’en nourrissent. En  particulier l’augmentation de l’isotope δ15N est un bon marqueur de ce phénomène du à l’absorption de céréales cultivées. Et cet accroissement est perceptible aussi chez les os des  humains qui s’en nourrissent. 

Les variations de l’isotope du Carbone δ13C sont plus difficiles à détecter dans les écosystèmes agricoles primitifs. Mais c’est aussi un signal qui peut être exploité quoique avec prudence. 

Les schémas suivants sont des représentations schématiques des variations de la composition isotopique chez les plantes, les herbivores et les carnivores dans un paysage cultivé par l’homme.  

En A sont représentées les modification du signal δ15N. Pour les humains et leurs chiens ce sont des valeurs théoriques dues à la consommation de céréales par les herbivores eux-mêmes partie de leur  régime alimentaire. Pour le chat,  le signal isotopique suggère qu’il a un régime mixte d’animaux sauvages et de rongeurs nourris de céréales. 

En B  sont montrées les modifications du signal δ13C. (Données puisées dans la littérature). Le facteur TEF  traduit par  le Facteur d’Enrichissement  Trophique. 

Représentation schématique des modifications de la composition isotopique

 

Les deux schémas suivants positionnent les valeurs δ13(C et δ15N du collagène des os d’humains et de différents animaux domestiques et sauvages, en particulier le chien, le chat domestique et le chat sauvage. En  A dans des gisements Néolithiques (Krakow-Czestochowa) et en B dans des gisements de l’époque Romaine situés dans le Nord de la Pologne.

 

Valeurs δ13(C et δ15N du collagène des os d’humains et de différents animaux domestiques et sauvages

On peut en déduire que au Néolithique les chats domestiques, aussi proches soient-ils des humains, n’avaient pas un régime alimentaire similaire à celui de leurs hôtes  et de leurs chiens. Et à l’époque romaine, cette distance perdure.

Par ailleurs, d’évidence leurs caractéristiques isotopiques sont différentes de celles des chats sauvages leurs voisins. Et ceci permet d’envisager que les chats domestiques sont alors très opportunistes, voire éclectiques dans le choix de leurs proies, puisant dans la faune sauvage qui les entoure, que profitant du pullulement des rongeurs attitrés  et nourris par les céréales cultivées et stockées. On peut les qualifier de commensaux encore sur la réserve ! En cela ils sont fidèles à la légende que Rudyard Kipling leur a tissée : « quand la lune se lève et la nuit vient, il est le Chat. qui s’en va tout seul et tous les lieux se valent pour lui. Alors il s’en va par les Chemins Mouillés du Bois sauvage, sous les Arbres ou sur les Toits, remuant la queue et tout seul. »

  1. M. Krajcarz et al. 2020. Ancestors of domestic cats in Neolithic Central Europe : isotopic evidence  of a synanhrhropic diet. www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1918884117 

(2)  Vigne J-D, Guilaine J, Debue K, Haye L, Gérard P. Early taming of the cat in Cyprus. Science. 2004;304: 259. pmid:15073370. Et Vigne J-D, Briois F, Zazzo A, Willcox G, Cucchi T, Thiebault S, et al. The first wave of cultivators spread to Cyprus earlier than 10,600 years ago. Proc Natl Acad Sci USA. 2012;109: 8445–8449.


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