Histoire moléculaire du scrotum : en avoir ou pas.


Le titre ne doit pas laisser penser que cette histoire a quelque chose à voir avec le très petit alors que le sujet concerne les parties nobles. Dès les premières lignes de cette relation, le lecteur sera rassuré. Le problème est que s’il est des organes dont les transformations au cours du temps laissent des traces très matérielles dans les roches, des fossiles, les os des membres et autres structures osseuses,  à l’inverse il n’existe aucun vestige pour raconter l’histoire des tissus mous, si ce n’est l’analyse du génome où l’on déchiffre les différentes étapes de leur formation. Ainsi la qualification de moléculaire que l’on accorde à cette histoire du scrotum n’a de microscopique que par les outils et techniques qu’il a fallu déployer pour la rendre intelligible.

Car n’en déplaise à certaine tradition argotique ou de langue verte qui les nomme noix ou noisettes,  les testicules font partie des tissus mous. Chez une grande moitié des Mammifères mâles cette paire de fragiles glandes est logée dans l’entrejambe dans un petit sac, le scrotum. Mais pourquoi chez une autre moitié de lignées au cours du développement les glandes sexuelles mâles restent positionnées au plus profond de l’abdomen ?

Chercher l’ancêtre, le primitif, est un métier qui occupe bien des savants, et cette question de l’origine et histoire du scrotum vient de trouver ses archéologues, une équipe de généticiens des Instituts Max Planck et Senckenberg (1).

Alors cet écureuil quelque peu exhibitionniste est-il notre Adam ? Et la rétention des testicules dans l’abdomen signe-t-elle un caractère dérivé ?

Ecureuil exhibitionniste

 

Il faut dire que pour tous les Mammifères mâles, avec ou sans scrotum, la conservation des cellules sexuelles pose problème. Chaque individu en fabrique à longueur de vie. Mais pour rester fonctionnels, les spermatozoïdes doivent être conservés à une température inférieure à celle du corps.(http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/la-bourse-est-la-vie/)

Deux stratégies pour assurer la pérennité des spermatozoïdes et leur label « longue conservation » ont été adoptés. L’une consiste à aérer au mieux dans les bourses ou scrotum les testicules gorgés de sperme, l’autre est de fabriquer un « frigidaire » entouré d’un réseau vasculaire qui maintient la semence au dessous de la température du corps.

La dichotomie scrotum ou pas scrotum est le résultat du positionnement initial des testicules dans l’embryon. Chez tous les Mammifères les glandes sexuelles apparaissent et se forment dans une région abdominale proche des reins. Par la suite, lors de la croissance du jeune, peu avant qu’il n’atteigne l’âge adulte, les testicules migrent vers la base de l’abdomen comme illustré ci dessous pour ce jeune chien en empruntant le canal inguinal et sont accueillies dans le scrotum.

Migration des testicules chez le chien (source AskAVetQuestion.com)

 

Mais ce processus ne concerne qu’une moitié des Mammifères, les autres conservent les testicules dans leur position initiale, près des reins, et cela concerne l’ensemble des Afrothériens, à savoir : les Proboscidiens, les Hyracoïdes, les Siréniens, les Oryctéropes, les Musaraignes à trompe et les Taupes dorées. Tous ces ordres sont supposés être apparus en Afrique.

Se fondant sur ce constat, les généticiens se sont penchés sur les gènes de développement qui gouvernent cet épisode de la croissance pour en décrypter les modalités. L’hypothèse de base de leur recherche a été de supposer que la descente des testicules était le stade ancestral alors que chez les Afrothériens sans scrotum c’était un état dérivé. Dès lors on pouvait envisager que chez ces derniers, c’était les gènes de développement concernés dans cet épisode qui étaient inhibés ou avaient disparu.

Quelques milliers d’analyses moléculaires et de calculs plus tard, ils ont mis la main au collet dans leurs éprouvettes et autres boites de Pétri sur les coupables : les gènes RXFP2 et INSL3 présents chez  - presque - tous les Mammifères et qui ont disparu chez les Afrothériens. Bien évidemment ce résultat fondamental a été aussitôt enregistré, répertorié et mis à disposition de tous les généticiens dans la GenBank qui abrite plus de richesses que Fort Knox et est à l’abri de toute trumperie.

 

Valait-il la peine de consacrer autant de temps et d’argent pour résoudre ce qui peut paraître une question subsidiaire ? Certainement.  Il est un désordre de développement observé chez le garçonnet et savamment dénommé cryptorchidie qui a pour conséquence que l’un ou les deux testicules restent bloqués dans le haut de l’abdomen lors de sa croissance. Cette pathologie affecte 5 à 9 % des enfants dans les pays développés, et il semble même que la fréquence de ce mal soit en augmentation (Consulter Wikipedia pour plus d’informations et de statistiques). Elle est tout aussi fréquente chez les autres Mammifères domestiques ou sauvages.

Aussi étudier de près la génétique du développement de cet épisode de la croissance des jeunes mâles est particulièrement pertinent. Comme j’ai souvent l’occasion de le dire à Montpellier : « nous sommes avant tout des Mammifères. », et à Delphes on ajoutait : « connais-toi toi-même ».

 

 

 

(1) Sharma V, Lehmann T, Stuckas H, Funke, L, Hiller M (2018) Loss of RXFP2 and INSL3genes in Afrotheria shows that testicular descent is the ancestral condition in placental mammals. PLoSBiol 16(6): e2005293. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.2005293

 

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