Homme et ours : première rencontre

La plus ancienne  incursion du genre Homo hors d’Afrique  est archivée dans le site de Dmanisi en Géorgie (1.8 ma). Le même gisement révèle une faune de grands mammifères très diverse, 28 espèces, avec des herbivores et des carnivores de toute trempe et toute taille. Dans ce registre, l’ours étrusque est très abondant. Etait-il tout aussi omnivore que les humains qu’il côtoyait  ? Comment et dans quelles conditions les deux espèces ont-elles cohabité en dépit de cette apparente rivalité ? La réponse est dans l’étude des micro-stries des  molaires des ours qui révèlent leurs préférences alimentaires  (1).

Lorsque les premiers Homo quittent l’Afrique pour  s’installer sur  le continent asiatique il y a 1.8 ma, les climats et environnements qu’ils vont dès lors affronter seront bien différents des milieux où ils prospéraient jusqu’alors. Au Pléistocène en Afrique, température et humidité permettent l’expansion d’une  riche couverture végétale qui à longueur d’année propose une nourriture variée de différents types : baies, fruits, feuillages, herbages, racines, tubercules et miel.  Ce n’est pas le cas en Asie méridionale où règne un rythme climatique saisonnier qui induit une production végétale qui l’est tout autant : entre Mer Noire et Caspienne où se situe Dmanisi, on a la preuve que les hivers étaient alors rigoureux et humides.  Le paysage est une steppe boisée avec de vastes prairies et des ilots de forêt. Cependant la production végétale est suffisante pour accueillir une faune variée où les cerfs semblent avoir occupé une grande place, et où on peut croiser entre autres Equus stenonis, Stephanorhinus, Bison, Mammuthus et leurs prédateurs (2). Les carnivores sont nombreux et de toutes tailles, et si l’on peut penser qu’entre eux la compétition était rude, tous avaient des proies en suffisance, 

Comment s’explique la richesse du gisement ? Proche de deux rivières, le site semble avoir été un hot spot, un piège naturel, véritable cul-de-sac vers où les carnivores ont guidé leurs proies pour ensuite les tuer et les dévorer. Des crues fréquentes et une activité volcanique intense ont participé à sceller dans les sédiments les cadavres qui gisaient dans ce mouroir naturel. Et on y  trouve des ossements  d’herbivores qui portent aussi bien des traces de morsure et de fissures dues à des carnivores, hyènes, tigres à dents de sabre et autres, que d’autres provoquées par des outillages humains. Sans aucun doute, Dmanisi a constitué un pole d’attraction très fréquenté par les humains et différents types de carnivores plus ou moins charognards.

Dans son écrasante majorité, la faune de mammifères de Damnisi est d’origine asiatique. Le seul élément africain qu’on y relève, et encore avec doute, est le Megantereon qui serait venu d’Afrique pour certains auteurs,. Aussi faut-il considérer que les Homo erectus nés en Afrique qui s’installent en Asie ne font pas partie d’un vaste mouvement migratoire de faunes comme on en a connu à d’autres époques. 

C’est dans ce contexte qu’ont cohabité à Dmanisi deux omnivores reconnus, Homo erectus et Ursus etruscus. Pour le premier, l’outillage qu’il a laissé, plus de 5000 objets, témoigne qu’il savait se montrer un artisan productif. Il utilisait des galets éclatés de type oldowayen, était capable de tuer et dépecer des proies, et d’une certaine façon il concurrence sur le site carnivores, hyènes, tigres à dents de sabre et autres félidés, sans oublier les porc-épics, briseurs d’os efficaces.  

Quant à Ursus etruscus, ses restes sont abondants. Cette espèce décrite pour la première fois par Cuvier dans le Villafranchien du Val d’Arno, est présente  en Europe et jusqu’en Géorgie pendant 5 ma et ne s’éteint que voici une centaine de milliers d’années. Pour son régime alimentaire, l’analyse morphométrique et des stries d’usure sur les molaires réalisée par les auteurs les incline à penser qu’il était omnivore, à l’image de l’ours brun actuel, Ursus arctos, et qu’il n’était qu’un carnivore occasionnel. En outre, il est probable qu’il hibernait et évitait ainsi la disette des mois où les ressources alimentaires végétales se font rares. 

Molaires d’Ursus de Dmanisi et micro stries d’usure d’après nef. 1.

 

Un troisième omnivore est absent du site, le sanglier, Sus strozzii, et on note qu’à cette époque il disparait d’Europe alors que jusque là il était fréquent. Il n’est pas impossible que sa disparition soit liée à l’arrivée de Homo erectus. Plus tard un autre suidé s’installera durablement en Europe, jusqu’à y être domestiqué, Sus scrofa

A Damnisi, Homo erectus est représenté par de nombreux ossements  dont six crânes, des adultes, mâle et femelle, et des adolescents. Leur taille maximale était de 1.51 cm et leurs poids de 51 kg, sans doute des mâles. L’un des crânes est édenté et d’évidence cet individu a survécu de longues années : il a donc reçu assistance de la part de ses congénères pour le nourrir. 

Dès lors à la saison froide,  les ressources pour les vegans se font rares. Quelle solution apporter aux pénuries hivernales ? L’hibernation ont répondu les ours, alors que les premiers humains restent actifs à longueur d’année, y compris pendant les disettes saisonnières. On a la preuve matérielle qu’ils se sont nourris aux côtés des autres carnivores des cadavres qui s’amoncelaient sur le site.  Grâce à leurs outils, des galets éclatés de type oldowayen, ils sont capables de tuer et dépecer des proies, et d’une certaine façon concurrencent les carnivores, hyènes, tigres à dents de sabre et autres félidés. 

A gauche stries de dents de carnivore, à droite marques de percussion d’outils (d’après réf. 2)

Il en est autrement des ours, autres « colocataires » des lieux. En sombrant dans leur sommeil hivernal, ils laissent provisoirement le champ libre à l’autre omnivore qu’ils croiseront  à leur réveil, sans jamais avoir à l’affronter : au printemps, la nourriture abonde et tout sourit, aussi bien à ceux qui s’éveillent qu’à d’autres qui pour affronter les frimas ont su avec prudence partager avec d’autres charognards les festins qui s’offrent sur le charnier à ciel ouvert de Damnisi.

Le sommeil prolongé des ours fut donc et reste l’esquive qui leur a permis d’éviter d’affronter les humains. Morphée a protégé le quant-à-soi des uns et des autres sans qu’il en coûte aux deux parties.

Belle leçon pour les grands de ce monde qui devraient souvent sombrer dans ses bras pour éviter aux peuples dont ils ont la charge de s’entredéchirer. Le sommeil est plus que réparateur : il ouvre sur le rêve.

(1) Medin, T., Martínez-Navarro, B., Madurell-Malapeira, J. et al. The bears from Dmanisi and the first dispersal of early Homo out of Africa. Sci Rep 9, 17752 (2019) 

doi:10.1038/s41598-019-54138-6

(2) M.Tappen et al. 2007. Are you in or out of Africa ? Site formation at Dmanisi and actualisait studies in Africa.  Stone Age Institute Publications series. Number 2.  Editors Kathy Schick and Nicholas Toth Indiana University Stone Age Institute Press · www.stoneageinstitute.org2222

Publier un commentaire