Laper, c’est un métier.


Si l’on n’est pas joufflu, pour boire on doit laper. C’est le cas des chats et des chiens. L’observateur peu avisé vous dira que les deux lapent de la même façon, encore que le liquide absorbé par l’un et l’autre n’est pas le même. Du lait pour le félin, de la flotte pour le canin. Il n’empêche que s’il est persuadé que les deux animaux s’abreuvent à la même cadence, le dit ami des bêtes se trompe lourdement. Des physiciens de grandes écoles ont étudié de près au moyen de caméras high tech nos deux animaux de compagnie préférés en train de pinter. Ensuite ils ont mis en équations et modélisé pour l’un et l’autre leur art de boire (1 et 2). Ils constatent que chacun a un coup de langue différent, certains sont plus habiles que d’autres…on pouvait s’en douter !

Un chien en train de laper : la langue s’incurve vers l’arrière, forme un J et la colonne d’eau s’élève en un flux continu jusqu’à la bouche. La courbure de la langue accroit le diamètre de la colonne d’eau. Cliché John J. Socha, Sean Gart, and Sunghwan Jung. In réf. 1.

Un chien en train de laper : la langue s’incurve vers l’arrière, forme un J et la colonne d’eau s’élève en un flux continu jusqu’à la bouche. La courbure de la langue accroit le diamètre de la colonne d’eau. Cliché John J. Socha, Sean Gart, and Sunghwan Jung. In réf. 1.

 

Chiens et chats, comme tous les Carnivores, ont la gueule si fendue pour saisir leurs proies qu’ils n’ont quasiment pas de joues. Aussi pour boire sont-ils contraints de laper en usant de la langue qui frappe en cadence la surface du liquide de leur choix, générant ainsi un tourbillon de fluide qui s’élève vers la bouche et qu’ils engloutissent. Tous les autres Mammifères, bien joufflus, boivent par succion : dans les poches des joues ils emmagasinent le liquide pour ensuite le déglutir sans perdre le contact avec l’abreuvoir, et ce dans le plus grand silence. Ce n’est pas le cas ni des chiens, ni des chats, et des Carnivores en général : lorsqu’ils s’abreuvent, cela s’entend, et souvent cela gicle !

 

Comme bien d’autres, j’ai fréquenté, nourri et abreuvé plusieurs chiens et chats, et assisté à leurs repas. Spectateur muet de leurs agapes, j’ai constaté comme tout un chacun que les chiens mangent et boivent plus goulument que les chats, au point que les éclats de leurs pâtés et boissons souillent les alentours de leurs gamelle. A l’inverse les chats, très concentrés lorsqu’ils lapent et difficiles à déranger, dégustent leurs mets ou boissons lactés avec une délicatesse certaine. Les premiers se conduisent en goinfres et gougnafiers, les seconds en raffinés gastronomes. Aussi est-il d’usage de mettre sous l’écuelle du chien une serpillère, alors que le napperon où on dispose le bol de lait du chat a toute chance de rester immaculé.

 

Quelles explications scientifiques apporter à des comportements si différents alors qu’à première vue chiens et chats animent leur langue du même mouvement qui frappe la surface de leur liquide préféré afin qu’ils s’abreuvent ?

Voyons en détail l’un et l’autre animal en train de boire.

Le chien : http://movie-usa.glencoesoftware.com/video/10.1073/pnas.1514842112/video-1

 

Le chat :https://www.youtube.com/watch?v=NTCxZWYlWC0

 

 

Des spécialistes de mécanique des fluides se sont penchés sur l’un et l’autre cas (1,2). Reconnaissons en premier lieu que c’est un problème d’hydrodynamique difficile. Différentes lois de physique sont en jeu qui permettent à un animal de laper, et il doit les maîtriser parfaitement. La colonne de liquide qui s’élève vers sa bouche est assujettie aux forces d’inertie, de gravitation et de tension superficielle. Il faut donc que l’animal fasse preuve d’une habileté linguale certaine, et de tout autant de concentration pour s’abreuver dans les meilleures conditions, en évitant le gaspillage.

Lorsque le chien commence à laper, les forces de gravité et d’inertie sont en opposition. (A). Les mouvements de la langue provoquent le pompage et la formation d’une colonne d’eau. Dans ce modèle, la différence de pression entre les points PA et PB assure l’extraction du fluide contenu dans l’échelle. La formule UA (T) correspond à la vitesse de déploiement de la langue. D’après Fig. 4 in réf. 1.

Lorsque le chien commence à laper, les forces de gravité et d’inertie sont en opposition. (A). Les mouvements de la langue provoquent le pompage et la formation d’une colonne d’eau. Dans ce modèle, la différence de pression entre les points PA et PB assure l’extraction du fluide contenu dans l’échelle. La formule UA (T) correspond à la vitesse de déploiement de la langue. D’après Fig. 4 in réf. 1.

 

S’agissant des chiens, pouur mener leurs expériences et observations, les chercheurs ont eu à faire à 19 sujets de taille différente qui ont été filmés en train de laper, avec pour hypothèse que de la taille de la langue devait dépendre la puissance cinétique qu’elle génère (1). Ils ont constaté que le mouvement de la langue vers la bouche connaît une forte accélération après avoir frapper la surface du liquide, et le mouvement se produit à une vitesse de l’ordre de 0.7 à 1.8 mètre/seconde. Comparé à ce qui est connu chez le chat (2), c’est deux fois plus ! Qui plus est, la longueur et la largeur d’une langue de chat, hors quelques cas extrêmes, sont moindre que celles des chiens.

La conséquence est d’importance : la dynamique de la colonne de liquide frappée par une langue de chien est soumise à des effets d’instabilité, ce qui n’est pas le cas de celle que suscite une langue de chat.

Faisant appel à mes très lointains souvenirs des cours de Physique que j’ai suivis - c’est long un demi siècle - je suggèrerais si j’osais que l’on peut qualifier de turbulent le flux qu’absorbe le chien, alors que celui qui franchit la bouche du minou est plutôt laminaire.

 

Une première question se pose : quand les jeunes chiens et chats reçoivent-ils cet enseignement de physique qui leur permettra d’étancher leur soif toute leur vie ? La photo ci dessous répond à la question : très tôt. Et il est probable que ce sont les mères qui inculquent à leurs enfants ces principes et cette maîtrise.

Chatons très tôt instruits dans l’art du lapement (Crédit : onthescienceandsocial.com)

Chatons très tôt instruits dans l’art du lapement (Crédit : onthescienceandsocial.com)

 

Une deuxième question plus philosophique : doit-on considérer les études scientifiques sur l’art de boire des chiens et chats frappées du sceau de la futilité ? C’est un vice de notre temps souvent dénoncé par les moralistes, et qui d’après eux est une maladie chronique de nos sociétés d’abondance. En deux mots, n’est-ce pas de la science bobo ?

Pas si sûr. En France, nos dépenses annuelles liées la cohabitation avec nos animaux de compagnie, entre autres 7.2 millions de chiens et 12.5 millions de chats, voisinent les 4.2 milliards d’euros. Aux USA où résident les auteurs des travaux cités ici et qui appartiennent à de prestigieuses institutions, MIT, Princeton, Harvard, Cambridge, les flux financiers sur internet liés aux seuls chats se chiffrent en milliers de milliards de dollars (trillions !). Alors il n’est que justice, qu’une toute petite partie de cet énorme masse d’argent soit prélevée pour étudier et mieux comprendre l’art de vivre de si proches parents, qui seront toujours nos meilleurs et plus fidèles amis.

 

 

(1) Gart, J.J. Socha, P. P. Vlachos, S. Jung. 2015. Dogs lap using acceleration-driven open pumping. PNAS 2015 112 (52) 15798-15802. doi:10.1073/pnas.1514842112

 

(2) Reis, P. M., Jung, S., Aristoff, J. M., & Stocker, R. (2010). How cats lap: water uptake

by Felis catus. Science330(6008), 1231-1234. doi:10.1073/pnas.1514842112

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