Le cacao m’a tuer

Plus d’un demi million d’hectares de l’Amazonie sont promis à la culture du cacao dans les prochaines années. Ce qui va entrainer la disparition de ce havre de Nature de nombre d’espèces sauvages, en particulier le paresseux. Pour autant, les amoureux de ce Mammifère emblématique d’un art de vivre suggèrent que activités humaines et conservation de la nature sont dans ce cas précis éco-compatibles : les plants de cacaoyer aiment l’ombre du Cecropia et ses belles feuilles charnues, un délice pour le paresseux à trois doigts (1). Un mariage de raison s’impose qui verra prospérer cet arbre nourricier de l’un alors qu’à ses pieds les fèves du chocolatier fructifieront avec bonheur pour le plus grand plaisir des hommes.

La sieste gourmande de paresseux. Crédit Josanel Sugesti/Shutterdock.

Les espèces très spécialisées sont très dépendantes de la ressource alimentaire à laquelle elles sont inféodées. Dès lors il n’est pas surprenant de constater que plus que toute autre elles sont sensibles aux modifications de l’environnement. D’une façon générale elles déclinent plus rapidement que les espèces généralistes. Chez les Mammifères ce sont les animauxx folivores qui sont les plus menacés. La plupart sont arboricoles. Leur poids évolue entre 1 et 14 kg et elles appartiennent en grande majorité aux Primates, Rongeurs et aux Xénarthres (=Paresseux).

 

L’aï des cruciverbistes, ou paresseux (Bradypus sp.), fait partie de ces délicats animaux végans jusqu’au bout de leurs trois doigts : une bonne fois pour toutes, il a décidé de ne se nourrir que de quelques essences bien choisies pour leurs qualités nutritionnelles. Ce sont les feuilles de Cecropiaqui ont ses faveurs. Ce grand arbre, géant de la canopée des forêts équatoriales,  pousse dans tout le bassin amazonien et jusqu’au Costa Rica.

C’est dans ce pays qu’un groupe de chercheurs nous entraine pour une démonstration du plus grand intérêt. Plusieurs années consécutives, ils ont suivi de près une bande de plus d’une cinquantaine de ces paresseux vivants dans une plantation de cacaoyers poussant à l’ombre des Cecropiaet son voisinage.

Aire de répartition du paresseux et du Cecropia (d’après réf. 1

 

 

La zone étudiée où le troupeau de paresseux évolue est un agrosystème d’environ 400 hectares. Outre la plantation  de cacao et les Cecropiaau pied desquels elle prospère, elle est encadrée par une bananeraie et des champs d’ananas. Il y a aussi des pâturages, des friches et quelques lambeaux de forêt primaire, le tout avec outre des Cecropia un grand nombre d’autres essences tropicales. Quoique rare, cet arbre a un fort pouvoir colonisateur dans les zones défrichées

 

Dans un premier temps les animaux ont été capturés, pesés, marqués et leur identité génétique inventoriée. On les a pourvus de collier-émetteurs, et on a pu suivre ensuite aisément leurs déplacements, leur démographie et leur état de santé presque au jour le jour. Par la suite, les marquages génétiques ont permis d’identifier avec précision  quels mâles étaient les plus féconds alors que pour les femelles il a suffi d’observations visuelles après chaque saison des amours pour suivre leurs grossesses puis l’élevage des petits et la survie des jeunes.

 

Les adultes pèsent un peu plus de 3 kg et évoluent à la recherche de nourriture dans la canopée à 20 mètres de hauteur en moyenne. Dès lors les chercheurs ont cartographié l’occupation des différents espèces végétales dont disposent chaque individu dans son aire de vie pour se nourrir. Les animaux ont été suivis  pendant ces 4 ans afin  d’estimer la qualité et l’abondance des ressources disponibles et ses répercussions sur leur démographie. C’est surtout la densité et la productivité foliaire des Cecropiaqui a fait l’objet d’observations soutenues. Pour ce suivi, les images satellitaires haute résolution ont été d’un grand secours. Ainsi par exemple, il a pu être noté que la densité de ces grands arbres  variait beaucoup sur cet espace : 0.31 arbre/hectare dans les pacages,  0.69 dans les plantations de cacaoyer et jusqu’à 2.41 dans la forêt préservée.

 

Les conclusions de l’étude sont claires : il existe une corrélation positive évidente entre la densité en Cecropia, l’arbre nourricier de l’aï et le succès reproductif de ce dernier. Lorsque la population de paresseux croit, c’est qu’elle est bien nourrie, y compris dans les zones où il n’y a pas une densité très élevée de Cecropia, en particulier dans les plantations de cacaoyers. D’un point de vue plus général, on peut considérer qu’il y a une relation étroite entre la densité d’une ressource clé et la démographie d’un spécialiste qui lui est inféodé.

Dans le cas étudié, il apparaît clairement que des zones qui dans un premier temps ont été très perturbées par des travaux agricoles, si l’on surveille de près leur réaménagement, ce nouvel environnement peut accueillir des populations d’espèces tropicales très spécialisées, comme l’est le paresseux.

 

Au terme de cette recension d’un travail scientifique très argumenté et porteur d’espoir parce qu’il montre qu’il est possible contre toute attente de concilier activités humaines et préservation de la flore et la faune sauvages, un doute saisit. Dans cette région du globe, nous Humains avons pour devoir de préserver ce poumon de la Planète et ses 5.5 millions d’hectares. C’est aussi notre survie qui est en jeu. Doit-on être assurés que nous sommes sur la bonne voie parce qu’il existe un ilot de 400 hectares dans cet océan vert  planté deCecropia  où une bande de paresseux subsiste et même prospère ? Est-ce un gage sérieux d’un avenir radieux ?

Ce n’est pas un simple confetti ou un ilot. Plutôt un petit pas sur la Terre. Pourquoi ne pas espérer de cette expérience en dépit de son échelle minuscule ?

 

 

(1) Garce´s-Restrepo MF, Peery MZ, Pauli JN. 2019 The demography of a resource specialist in the tropics: Cecropia  trees and the fitness of three-toed sloths.. Proc. R. Soc. B 286 : 20182206.

http://dx.doi.org/10.1098/rspb.2018.2206

 

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