Le costume du panda

L’habit ne fait pas le moine prétend la sagesse populaire. Voire ! Eu égard les frais de robe de certain qui aspire au plus haut, on peut raisonnablement mettre en doute l’adage.

Chez les mammifères non humains, il en va tout autrement : le costume endossé par chacun marque sa nature, au point que l’être et le paraître s’y confondent.

Pourtant, nos yeux ont souvent du mal à comprendre ces concours d’élégance sauvage. Et il faut bien des observations et réflexions avant d’échafauder des hypothèses sur les tenues portées par les uns ou les autres, afin de débrouiller quels hasards et quelles nécessités ont présidé à leur fabrique.

Le plus souvent on présume que les tenues bariolées que beaucoup portent sont faites pour qu’ils se camouflent, se fondent dans les paysage forestiers qu’ils fréquentent. Mais il en est d’autres très voyantes. Ceux qui les portent sont donc peu soucieux de se cacher. Et l’on s’interroge. Et parfois on trouve une explication. Ainsi, que les zèbres leur vie durant aient adopté une tenue rayée de blanc et noir, on sait maintenant pourquoi : le but est de tromper les insectes piqueurs, en particulier les mouches tsétsé. Et oui, il a bien fallu s’y faire, leur pyjama les soustrait à la maladie du sommeil. Dame Nature aime cultiver les paradoxes

D’autres de nos proches, je parle des quadrupèdes et non des bipèdes, ont des parures, et même des uniformes, qui à l’inverse intriguent. Le panda par exemple, qui bien malgré lui va se trouver au centre de cette chronique. Comment qualifier son costume ? Est-il premier communiant d’un autre âge ? Garçon de café époque 1900 ? Serviteur tout temps de maison bourgeoise ? Moine ou sœur dominicain(e) ?

Toutes les hypothèses sont ouvertes, et on peut, et même doit, hésiter. Jusqu’à ce que la science s’en mêle pour essayer de comprendre quelles conditions de vie lui ont fait endosser cette si seyante tenue bicolore (1).

 

Pour commencer examinons le de près. Deux oreilles noires dominent la face blanche trouée d’yeux largement pochés au rimmel, et ce masque de Pierrot est complété par une jolie truffe noire. Le cou, le torse et le dos sont blancs, mais le pelage des bras et des épaules est d’un noir profond, comme le sont les pattes arrières. Le mâle et femelle se ressemblent beaucoup, pas de dimorphisme sexuel.

 

Dans leur habitat, les ennemis de ces herbivores sont peu nombreux. Il est vrai que les pandas sont adhérents du club des 100 kilos, ce qui les rend respectables.

D’évidence ils ne passent pas inaperçus dans la forêt, et ce déguisement joue le rôle de signal visuel fort pour les autres habitants du lieu. De ce point de vue le panda est une réussite : qui aurait l’idée saugrenue de revêtir un smoking pour se promener dans la jungle ?

Les lunettes noires peuvent être considérés comme une protection contre l’éblouissant soleil tropical : le panda pour se nourrir n’a pas de répit, et c’est 12 heures par jour qu’il doit arpenter les bois pour se nourrir de son bambou préféré. Et oui, sa popularité auprès du public fait que c’est un secret de polichinelle : le panda ne se nourrit que de quelques espèces de bambou, et ce régime alimentaire très strict, pauvre en sucre et protéine, ne lui permet pas de fabriquer des réserves pour hiverner, pratique commune à tous les membres de sa famille, les Ursidés http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/le-panda-a-un-intestin-paresseux/ .A la fin de l’automne, presque tous les ours trouvent une cachette où ils vont somnoler tout l’hiver, pour mieux se réveiller le printemps venu et ré-attaquer la vie à belles dents. Le panda lui doit, tout au long de l’année, s’activer dans son habitat naturel pour trouver des ressources alimentaires adaptées à ses capacités digestives. Et à longueur de journée et d’année grignoter du bambou. S’ils sont nombreux sur un territoire, les pandas pour assouvir leur fringale doivent parcourir chaque jour de très longues distances pour déjeuner, diner, souper, et, pour quoi pas, satisfaire un petit creux à la suite d’une sieste crapuleuse.

Aussi la couleur blanche peut s’expliquer du fait que les pandas vivent en altitude et que trois ou quatre mois l’an la neige recouvre bois et guérets. Ainsi sont-ils moins visibles. D’autant que l’hiver venu, les proies de leurs ennemis naturels se font plus rares. Loups et doles qui chassent en bande, léopards et, pourquoi pas, quelque ours brun ou noir qui se réveille avec une grosse fringale, auront du mal à débusquer son dos blanc dans la neige. Quant aux taches noires de ses pattes, elles permettent au panda de mieux retenir la chaleur.

Panda d’été et panda d’hiver grignotant du bambou. Source Arkiv.com (Lynn M. Stone/international.com et Erwin et Peggy Bauer AuscapeInternational

Panda d’été et panda d’hiver grignotant du bambou. Source Arkiv.com (Lynn M. Stone/international.com et Erwin et Peggy Bauer AuscapeInternational

 

Le schéma suivant résume les fonctions des empiècements blancs ou noirs de la robe du panda. Pour résumer, le blanc fait qu’en hiver il se confond dans un paysage de neige et le noir lui sert à conserver sa chaleur.

 

Cartographie du pelage du panda (fig 3 In Caro et al.)

Cartographie du pelage du panda (fig 3 In Caro et al.)

 

Reste à expliquer son masque

J’ai fait un petit tour sur le web et monté ce pandascope.

Six Pandas chez PhotoOurson

Six Pandas chez PhotoOurson

 

Les portraits de cette galerie sont loin d’être superposables. Certes, il se ressemblent. Mais comme se ressemblent à nos yeux les tenues des zèbres qui sont loin d’être identiques. Par ailleurs, nous autres humains, n’avons pas des yeux de panda qui nous permettraient de juger et apprécier exactement les traits de chacun. Les qualités visuelles des Carnivores sont différentes des nôtres.

 

Les observations de terrain rapportées dans le travail cité plus haut indiquent qu’effectivement les faces des pandas sont sans aucun doute plus expressives qu’on pourrait le penser.

Il y a d’abord les oreilles, plus ou moins hautes et aussi très mobiles. Dans les rencontres entre mâles, il semble qu’elles expriment l’agressivité ou à l’inverse la soumission.

Il est difficile de juger si les contours des masques oculaires sont différents au point de leur permettre de se reconnaître et s’identifier.

On est peu renseigné sur leur acuité visuelle. Cependant, le fait même qu’ils fréquentent avec aisance successivement l’obscurité de la forêt en été, et les paysages neigeux très lumineux en hiver, laisse supposer qu’ils ont une très bonne vue.

 

D’autres animaux qui, comme les pandas, connaissent des hivers neigeux ont choisi une autre stratégie : ils ont une parure d’été brune, et blanchissent leur poil en hiver. C’est le cas de l’hermine, du renard arctique et du lièvre variable. Le panda lui a choisi d’être noir et blanc, été comme hiver. Ce n’est peut-être pas tout à fait un choix : changer de couleur au rythme des saisons a un coût énergétique élevé. Eu égard son régime alimentaire, il se peut que le panda n’ait pas les moyens de cette métamorphose biannuelle. A ce jour, il n’a pas trouvé de généreux sponsor qui règle ses factures.

 

(1) Caro, Hannah Walker, Zoe Rossman, Megan Hendrix, Theodore Stankowich; Why is the giant panda black and white?. Behav Ecol2017 arx008.

doi: 10.1093/beheco/arx008

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