Le Panda a un intestin paresseux

Déclaré en voie d’extinction voici plusieurs années, le panda résiste. Pourtant, plus on l’étudie plus on s’étonne qu’il ait pu survivre si longtemps eu égard le nombre d’handicaps qu’il cumule. Son gout exclusif pour certains bambous n’est pas le moindre. Et l’on vient de s’apercevoir que cet herbivore délicat a un intestin et une flore intestinale de carnivore ! Pas étonnant que son système digestif soit si peu efficace (1, 2).

C’est dans une tenue de garçon de café guère adaptée aux vertes forêts du sud de la Chine qu’il fréquente que déambule Ailuropoda melanensis. Il est plus connu du public et des médias sous son nom de scène : panda. L’animal est entré dans le bestiaire des occidentaux par la petite porte quand, en 1869, le Père André David reçut d’un chasseur sa dépouille. Ses ennuis commençaient. Jusque là sa discrétion et sa rareté l’avaient mis à l’abri des convoitises des Nemrod et des naturalistes. Le première chasseur qui le mit en joue est célèbre : Theodore Roosevelt. Et à partir de là de rare, il devint plus rare, puis rarissime. C’est son joli costume qui peut-être l’a sauvé : le World Wild Fund lorsqu’il lança son magazine en 1980 le choisit pour porte drapeau et symbole de la défense de la nature. Voyant le succès que cette jolie bête obtenait auprès des occidentaux, à leur tour les autorités de Chine, son pays natal, apportèrent tous leurs soins aux populations sauvages de panda. Leurs résidences furent déclarées parc naturel, et un cordon sanitaire fut établi pour les mettre à l’abri des paparazzi animaliers et surtout des chasseurs. Ces efforts ont été payants et la population de panda estimé à un millier d’individus en 1980 a presque doublé depuis.

Et puis, le panda est entré en politique et le gouvernement de la Chine lui a proposé un poste d’ambassadeur.  C’est ainsi qu’à chaque rencontre internationale importante il a fait parti de la délégation chinoise, qui parfois l’a offert en cadeau. De nos jours environ 400 pandas résident dans des zoos du monde entier où ils sont une attraction lucrative. Mais attention, beaucoup n’y sont pas en résidence définitive : ils sont loués pour 10 ans moyennant un gros paquet de dollars, pas de yuans

 

Deux pandas diplomates. L’un reçoit une délégation à son domicile, l’autre s’apprête à rejoindre un poste à l’étranger

Deux pandas diplomates. L’un reçoit une délégation à son domicile, l’autre s’apprête à rejoindre un poste à l’étranger

 

Malgré tous ces efforts bien réels pour la sauvegarder, l’espèce reste menacée, et ce pour une bonne raison. : qu’ils soient libres ou prisonniers, les pandas font des petits au compte goutte. La saison des amours est très courte, la maturité sexuelle tardive, 4 à 5 ans pour une durée de vie d’une quinzaine d’années, et le temps de gestation est de l’ordre de 4 à 5 mois. En outre ce ne sont que 1 ou 2 jeunes qui voient le jour, et en général un seul survit. Aussi alors que les pandas captifs assurent des revenus confortables à leurs propriétaires, ils ne manquent pas d’aide à la conjugaison : dans plusieurs zoos on a eu recours à l’insémination artificielle, sans succès éclatant par rapport aux taux de reproduction observés en milieu naturel.

Comment expliquer cette sorte de faillite démographique chronique qui met en danger la survie de l’espèce Ailuropoda melanensis ?

L’explication tient en un mot : les pandas sont différents.

Pour mieux les connaître faisons un petit tour en leur compagnie dans les montagnes du Sichuan. J’ai choisi ces deux vidéos parmi beaucoup d’autres parce qu’elles montrent combien sont à la fois paisibles et maladroits les pandas. A terre, l’animal est pataud. http://www.arkive.org/giant-panda/ailuropoda-melanoleuca/video-00.html

Et quand il s’avise d’escalader un arbre, il n’est guère à son aise et court un risque.

http://www.arkive.org/giant-panda/ailuropoda-melanoleuca/video-17.html

Les naturalistes n’ont pas manqué de se poster pour observer leurs habitudes et mœurs quotidiennes au plus près ou du moins de disposer un réseau de caméras de surveillance serré. Ils se sont rapidement aperçus que les panda passaient beaucoup de temps à pâturer, près de 14 heures par jour au cours desquelles ils se nourrissent presque exclusivement de bambous. De temps en temps quelques insectes ou un petit rongeur sont grignotés, mais c’est rare.

Dans la classification, les pandas sont rangés parmi les Carnivores et appartiennent à la famille des Ursidés. Les autres membres de cette famille ont un tout autre régime alimentaire que lui. En Alaska et au Canada, les ours se régalent de saumons au moment de la migrations de ce délicieux poisson. Dans les Pyrénées et ailleurs les moutons sont un de leur menu préféré, et d’une plus façon générale, pour tous les ours viande fait ventre. Alors bien sûr on vous dira qu’ils aiment beaucoup le miel. Mais si vous leur en tendez une tartine, il est presque sûr qu’ils vous boufferont aussi la main. A la sortie de l’hiver, lorsqu’ils sont repus de protéines animales, ils ajoutent à leur régime baies et fruits de saison, et s’ils se savent observés par des écolos, là ils peuvent se montrer moqueurs, et grignoter ostensiblement quelques fleurettes d’une essence montagnarde odorante. Pour résumer les ours sont des carnivores occasionnellement omnivores.

Aussi l’appareil digestif de tous les ours est-il adapté à un régime alimentaire fait de protéines et graisses animales : l’intestin est court et la flore intestinale favorise l’assimilation de ce type de molécule.

Les pandas qui eux se nourrissent presque exclusivement des fibres de cellulose de bambou, et pas n’importe lequel, ont aussi un circuit intestinal court. Et c’est là leur faiblesse. Ils sont bâtis au plan anatomique comme des carnivores et se nourrissent de végétaux !

Tous les autres herbivores petits et grands ont un appareil digestif adapté pour assimiler la matière végétale et la transformer en sucres assimilables. Leur système digestif est complexe, avec différentes poches stomacales qui peu à peu fractionnent les fibres végétales. Puis les aliments ainsi conditionnés poursuivent leur cheminement dans un intestin très long où sont assimilés les fibres de cellulose dégradés préalablement. De plus cet intestin abrite des flores intestinales diverses, avec toute une foule de protozoaires et de bactéries symbiotiques. Le résultat est que les aliments sont transformés en carbohydrates assimilables à l’issue d’un processus d’une durée de quelques heures par jour.

Le panda n’a pas fabriqué un système digestif aussi performant, et des études récentes ont mis en lumière ses piètres performances. On a pu a mesurer précisément la lenteur de la digestion du panda par rapport à d’autres Mammifères herbivores ou carnivores ainsi que son faible rendement énergétique. Pour autant, et sans doute grâce à leur fourrure très fournie, la température corporelle des pandas est « normale » voisine de 37° comme celle de la plupart des autres mammifères, et ce pour un poids compris entre 100 et 150 kg. Mais pour se maintenir à cette température, les pandas doivent manger longtemps et beaucoup.

En cause leur processus de digestion qui est très lent, beaucoup plus que chez tout autre mammifères, quelque soit sa taille et son régime

Une donnée considérée importante par les physiologistes est la « dépense énergétique quotidienne ». On peut s’en faire une idée chez les animaux homéothermes et faire des comparaisons avec les techniques modernes « fausses couleurs » qui mettent en évidence la température corporelle que les animaux dégagent dans des conditions de température différente. Ci-dessous les images thermiques du panda comparées à celles du zèbre , de la vache et du chien. Le constat est que le panda résiste moins bien au froid et surtout a un niveau d’activité métabolique le plus bas de tous les mammifères, à deux exceptions près, des rongeurs souterrains. Il n’y a guère qu’avec le paresseux d’Amérique du Sud qu’on peut le comparer. Tous deux de ce point de vue ont un rendement énergétique quotidien plus proche de celui d’un reptile de 92 kg que de n’importe quel mammifère quelque soit son poids (1).

 

Images thermiques (en haut) et dans des conditions normales du zèbre, du panda, d’une vache et d’un chien. Les diagrammes mettent en évidence l’analyse de la température latérale  des animaux dans des conditions de température différentes. Les moyennes sont indiquées par la barre verticale.

Images thermiques (en haut) et dans des conditions normales du zèbre, du panda, d’une vache et d’un chien. Les diagrammes mettent en évidence l’analyse de la température latérale des animaux dans des conditions de température différentes. Les moyennes sont indiquées par la barre verticale.

 

Et maintenant si on compare l’anatomie du panda à celle des autres mammifères on s’aperçoit que proportionnellement à eux il a un petit foie, de petits reins, un petit cerveau. Et c’est heureux : la demande énergétique pour assurer le fonctionnement de ces organes est faible. D’une certaine façon, le panda pratique les économies d’énergie !

On s’est aussi intéressé à la flore intestinale du panda en analysant le contenu bactérien des fèces d’animaux sauvages (2). Et la pas de surprise : le panda a un intestin de carnivore peuplée d’une flore pour régime carnivore ! Par ailleurs elle est peu diversifiée et sa composition varie beaucoup au fil des saisons. Les symbiontes que les intestins du panda abritent sont ceuux d’un ours ordinaire, très différente de celle des animaux herbivores. On y trouve peu de bactéries capable de dégrader la cellulose et la rendre assimilable. Il n’est donc pas étonnant que le système digestif du panda soit aussi peu efficace.

Mais alors comment ce fait-il que cet animal s’il est si mal adapté ait vécu jusqu’à nous ? Ne serait-ce pas une espèce très récente appelée à disparaître à peine apparue ?

Pas du tout. Les archives fossile sont formelles : les pandas sont de vieilles bêtes, presqu’autant que nous ! On a trouvé des dents et crânes d’une espèce d’Ailuropoda dans des gisements karstiques du Pliocène et du Pléistocène du sud de la Chine (4 à 2.5 ma). L’espèce qui vivait alors dans ces régions était d’une plus grande taille que l’actuelle. Inutile de préciser que l’on ignore si elle portait un aussi joli costume. Mais elle possédait une denture en tout point comparable à celle des mangeurs de bambou actuels. Et tout laisse à penser que les ancêtres du Pliocène et Pléistocène des pandas actuels avaient les mêmes goûts.

Quel avenir pour le panda ? Jusqu’il y a peu, il était sombre. Aujourd’hui les mesures de protection assurent sa survie. Et puis on peut toujours rêver que la Nature vienne à son secours sous la forme de la capture de quelques protozoaires ou bactéries spécialisées dans la dégradation de la cellulose que le panda emprunterait à quelque autre mammifère de son voisinage. Dans le passé, de telles rencontres fortuites se sont produites et sont répertoriées par les parasitologues. Alors pourquoi le panda ne serait-il pas capable d’un tel exploit. Cela lui donnerait un fameux coup de pouce, et réjouirait les mânes de Stephen Jay Gould.

 

 

(1) Xue Z, Zhang W, et al. . 2015. The bamboo-eating giant panda

harbors a carnivore-like gut microbiota, with excessive seasonal variations. mBio 6(3):e00022-15. doi:10.1128/mBio.00022-15.

 

(2) Yonggang Nie,1et al. 2015. Exceptionally low daily energy expenditure in the bamboo-eating giant panda. Science, VOL 349 ISSUE 6244, 171, DOI: 10.1126/science.aab2413

Publier un commentaire