Le puma et le renard ou le partage de minuit

Au Chili, sur les Hauts Plateaux, lorsqu’ils chassent, le puma et le renard de Magellan ne sont ni ennemis ni concurrents. Certes ils ont même territoire et l’arpentent presque aux mêmes heures, le plus souvent à la nuit tombée. Mais ils ne poursuivent pas les mêmes proies. Donc  pas de conflit direct ni d’affrontement. Depuis l’introduction des lièvres et lapins venus d’Europe,  un pacte de non-agression  a été scellé entre les deux carnivores (1). Aussi les projets de « purification animale » qui consisteraient à éliminer les herbivores venus d’ailleurs  d’évidence compromettraient à terme la survie même des deux carnivores andins. 

Pour les amateurs de viande fraiche, la vie est rude sur les Hauts Plateaux Andins du Chili tant les proies y sont rares. Mais le puma et le renard de Magellan  ont trouvé un arrangement. Et d’une certaine façon l’arrivée des Conquistadores et de toute leur ménagerie d’animaux domestiques et sauvages venus d’Europe a facilité leur quotidien.

Avant l’arrivée des colons ibères, et surtout celle de leurs compagnons de traversée atlantique, l’un et l’autre assouvissaient leurs appétits sur deux types de proies : pour les pumas (Puma concolor) c’étaient les guanacos qui avaient leur préférence, près de 200 kg de viande, et les renards de Magellan (Lycalopex culpaeus) se régalaient des rongeurs endémiques du continent, cricétidés et viscaches par exemple, entre 0.1 à 2k g. 

Avec les Conquistadores, s’est installée dans toutes les Amérique une faune nouvelle, en partie domestique, en partie sauvage, ou du moins qui s’est empressée de le redevenir.  Sur les Hauts Plateaux des Andes au Chili, ce sont les bovins, les moutons et les ânes qui ont rejoint les lamas et les cobayes en tant qu’animaux domestiques, et donc protégés de facto des prédateurs. 

Dans le même temps les guanacos sauvages, proies préférées des pumas jusqu’alors, ont été presque éliminés des paysages d’altitude par les exploits des nemrods du Vieux Monde. Au grand dam des pumas. Les viscaches ont aussi presque disparu des lieux sans doute pour les mêmes raisons. Heureusement lièvres et lapins se sont échappés de leurs cages, et n’ont pas tardé à coloniser les lieux.

Il n’empêche que les deux Carnivores depuis sont en concurrence sur  trois points : 

  • ils partagent le même espace
  • ils chassent aux mêmes heures, la nuit
  • leur garde-manger est le cheptel d’herbivores de toutes tailles de ce territoire.

Afin d’analyser les conditions qui permettent aux deux espèces de cohabiter, les écologistes ont étudié dans le détail sur un espace bien délimité les allers et venus de l’un et l’autre, leurs modes de chasse, leur rythme de vie  en y disposant des caméras de surveillance. Ils ont aussi analysé leurs fèces qui révèlent les restes de leurs repas.

Le territoire choisi est la Réserve Nationale  de Rio Cipreses qui couvre un peu plus de 30 000 hectares au centre du Chili. La région est dominée par des glaciers et son altitude se situe entre 1200 et 4000 mètres. La végétation est une steppe de type méditerranéen, avec des hivers froids et pluvieux et des étés chauds et secs.

Plus d’une centaine de caméras ont été déployées  le long des principales vallées en choisissant les lieux où se tenaient le plus fréquemment les pumas et ce pendant plusieurs mois, jour et nuit, le but étant de quantifier l’activité de chasse et le type de proie recherché par les deux carnivores sur une longue période. 

Région étudiée et position des caméras (réf.1)

Puma et renard de Magellan

 

Le premier constat fait par les écologistes est que les deux carnivores occupent le même espace et chassent presque aux mêmes heures, la nuit. Le deuxième est qu’ils ne chassent pas les mêmes proies.

Le puma chasse principalement les lièvres et au fil des saisons adapte ses stratégies de chasse afin qu’elles s’accordent avec le rythme d’activité du lièvre.

Le renard est plus éclectique. Il chasse principalement les lapins et les petits rongeurs endémiques, rarement le lièvre, mais il se nourrit aussi de graines. 

Relation prédateur-prédateur et relation prédateur-proie. En noir les espèces endémiques au continent sud américain, en grisé foncé les exotiques, en grisé clair les exotiques domestiques
RPO = Pourcentage dans le régime alimentaire (réf. 1).

Le schéma détaille et classe les proies en fonction de leur origine :  exotique sauvage ou domestique ou  locale sauvage. 

On peut voir que le puma ne s’attaque que rarement aux bovidés, chevaux et moutons, pour ce qui est des espèces domestiques exotiques, et aussi peu aux guanacos et viscaches devenus très rares dans les paysages andins qu’il fréquente. Pour l’essentiel, ce sont lièvres et lapins  et petits rongeurs locaux qui sont la base de son alimentation.

Dans le régime alimentaire du renard de Magellan, les graines constituent une part importante, suivies pour l’alimentation carnée des rongeurs locaux et des lapins, le lièvre plus rarement. 

Ainsi on constate que les immigrants herbivores d’Europe, lièvres et lapins redevenus sauvages, sont devenus de facto la proie  de prédilection des carnivores endémiques du plateau andin du Chili, une steppe d’altitude qualifiée de méditerranéenne par les géographes, alors qu’avant l’arrivée des Conquistadores c’étaient le guanaco et la viscache qui était la base de leur alimentation. 

Ces observations sont d’une grande importance eu égard certains projets de « réhabilitation » de la faune native dans cette région des Andes : d’aucuns suggèrent d’éradiquer tout simplement les espèces introduites à l’occasion de la Conquête, en particulier le lièvre et le lapin, pour favoriser le retour et la ré-appropriation des espaces naturels andins par les herbivores indigènes du continent Sud-Américain, guanaco, viscaches et autres rongeurs. Ce projet de « décolonisation animale » s’il voyait le jour, mettrait d’évidence en péril la survie des Carnivores locaux que sont le puma et le renard de Magellan.

Le Chili n’est pas le seul pays qui se soucie de réhabiliter son passé animal, soit en tentant d’éliminer des espèces invasives, soit en réintroduisant des espèces natives victimes de la chasse et de la recherche du profit. 

Cet esprit de « purification animale » n’est pas sans danger d’autant que les moyens d’éradication chimique ou biologique employés d’ordinaire s’avèrent le plus souvent dévastateurs. La triste histoire récente de la propagation de la myxomatose  pour éradiquer le lapin en Europe et ailleurs est là pour le rappeler. 

Dans d’autres circonstances, on a tenté avec plus ou moins de succès de réintroduire par exemple chez nous l’ours, au Royaume Uni le castor. Avec des succès mitigés. Et surtout des controverses sans fin entre  faux et vrais amis des bêtes, ou prétendus tels.. 

Faisons plutôt confiance à la Nature, la vraie, celle qui fait sortir le loup du bois pour reconquérir les paysages dont on l’avait chassé. http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/loups-sans-frontieres/

 La meilleure gestion de notre environnement animal devrait se réduire à une vigilante indifférence. Et surtout à l’interdiction de ces deux « sports de loisir » meurtriers, la chasse et la pêche.

C. Osorio et al . 2020.  Exotic Prey Facilitate Coexistence between Pumas and Culpeo Foxes in the Andes of Central Chile.  Diversity 2020, 12(9), 317; https://doi.org/10.3390/d12090317


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