Le saumon, l’ours, la myrtille et la souris


En Alaska, les ours ont plus de chance que dans les Pyrénées. Non seulement il y sont acceptés et reconnus comme citoyens ordinaires, mais de plus, la Nature a bien fait les choses : peu avant l’hiver et le moment de rejoindre une tanière pour s’y assoupir jusqu’au printemps, les rivières sont envahies de saumons qui en gagnent les sources pour s’y reproduire. Et les ours n’ont qu’à puiser à larges coups de patte dans ce vivier pour barder leurs bedaines d’une bonne couche de graisse. Puis, pour agrémenter ce met de choix, dans les bosquets avoisinants, c’est aussi la saison des myrtilles. Ainsi une chaine alimentaire se crée car en se baguenaudant ils essaiment dans leurs crottes les petites graines indigestes de leur menu… qui bientôt donneront de jolies plants. A moins que souris et autres rats des champs et des bois ne s’en régalent. Cela s’appelle un écosystème (1)

Cycle de dispersion des graines impliquant le saumon, l’ours, les fruits et les souris sylvestres

 

Je dois l’avouer, le titre de cette fable est un peu trompeur, car si le seul saumon est à la base de cette chaine alimentaire, s’en repaissent l’ours brun et l’ours noir, le terme myrtille englobe une douzaine d’espèces végétales qui produisent des fruits (fraise, mure, airelle, myrtille, et autres baies), et souris recouvre outre la souris sylvestre, des campagnols, la musaraigne, le lièvre et même des oiseaux qui à l’occasion picorent les fèces fraiches des ours ! Et n’oublions pas les insectes, mollusques… et les champignons.

Souris des bois (en haut) et campagnol attablés (réf.1)

La question à la base de cette étude d’écologie de terrain a été de comprendre par quels mécanismes les éléments nutritifs d’origine marine se diffusent dans les plantes terrestres au point qu’un tiers de leur azote en provient.

Depuis longtemps on avait remarqué que les fèces des ours contiennent de nombreuses graines. Aussi fut-il décidé de lancer une enquête sur ce sujet très terre à terre pour comprendre par quels processus l’azote marin se retrouvait concentré à ce taux dans les plantes. C’est à 40 km de Haines, dans une région côtière du sud de l’Alaska peu peuplée que durant deux saisons, de juin à octobre en 2014 et 2015, ont été soigneusement échantillonnées les dites fèces sur un terrain bien quadrillé, en même temps que des pièges et des caméras étaient installés pour enregistrer quels animaux s’en repaissaient.

L’enquête a mis au jour une chaine alimentaire dont les ours bien nourris de saumon sont les super prédateurs et dont dépendent la prospérité de toute une série de plantes et de petits mammifères qui s’en nourrissent.

 

Les paramètres de ce cycle alimentaire sont maintenant bien connus. Ce sont les fèces d’ours brun les plus abondantes (2/3) et chacune peut renfermer jusqu’à 100 000 graines. Après identification au niveau de l’espèce des dites graines, il a été possible de quantifier ces résultats. Il apparaît que ce sont les graines de myrtille et d’airelle qui dominent, et que dix autres espèces fournissent des baies mangées par les ours qui deviendront autant de semence…ou d’aliment pour animaux. Les concentrations naturelles de graines sur les crottes sont très fréquemment visitées. Ainsi la souris sylvestre effectue un peu plus de huit visites quotidiennes, et le campagnol plus de deux. Pendant les deux saisons d’observation, la souris a été surprise par les caméras de surveillance 4295 fois et le campagnol 1099. Et tout cela bien évidemment parce que les ours sont très bien nourris par les saumons !

Ainsi la migration annuelle de ces poissons venus du large fait que les populations d’ours s’accroissent régulièrement, ce qui a des effets indirects sur les écosystèmes. Il y a dispersion des graines de nombreuses espèces végétales qui nourrissent de nombreux animaux, sans compter l’apport d’azote d’origine marine qui enrichit les sols. Et on mesure que dans les régions où malheureusement les ours sont en régression, à terme les écosystèmes souffriront de la rareté de ces super prédateurs, et encore plus de leur disparition.

 

(1) Shakeri, Y. N., K. S. White, and T. Levi. 2018. Salmon-supported bears, seed dispersal, and extensive resource subsidies to granivores. Ecosphere 9(6):e02297.10.1002/ecs2.2297

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