L’école des chèvres : un succès !

La littérature a souvent mis en scène les caprins. Dans leurs contes et nouvelles, tour à tour Paul Arène couvre une chèvre d’or, Alphonse Daudet met en scène l’insouciance et le goût de liberté suicidaire de la pensionnaire de Monsieur Seguin, alors que Jules Renard souligne l’esprit d’économie à l’endroit des deniers publics d’une chevrette qu’il a connue : « Personne ne lit la feuille du Journal officiel affichée au mur de la mairie.
Si, la chèvre.
Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l’affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit.
Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre le mange.
Tout ne se perd pas dans la commune. ».

Bique

Faisons fi de ces galéjades et moqueries pour, en scientifiques droits dans leurs blouses blanches très amidonnées, distinguer le vrai du faux, et mettre en exergue les véritables aptitudes intellectuelles de ces herbivores, sans oublier à l’occasion de déguster leurs productions laitières.

Animaux très tôt domestiqués et à sexualité très  contrôlée, réduite à une brève rencontre avec un monsieur une fois l’an, les dames caprines ne nous intéressent guère que pour leur peau, leur chair, et surtout leur lait. À l’inverse des chiens, nous ne nous préoccupons pas de leur intelligence. Elles sont des esclaves, comme boeufs, moutons, cochons, lapins et quelques autres. Bien nourries, abreuvées, lustrées et même bichonnées, nous leur interdisons toute initiative, jusqu’à les mettre au piquet.

Ceci étant, ce sont des animaux très frustes, qui acceptent sans rechigner d’affronter des milieux arides, montagneux, où les pâtures sont clairsemées, difficiles d’accès, rares et dures à la dent. Près des villes, on les trouve sur les tas d’ordure mâchonnant d’un air distrait toutes sortes d’ingrédients : épluchures et fruits pourris, aussi plastiques et papiers. Leur production laitière semble ne pas souffrir de ces conditions de vie ascétique, au contraire. Leurs troupeaux s’égayent dès l’aube, libérés par les bergers, et à la nuit venue regagnent l’écurie l’estomac plein pour la traite ; à moins qu’ils ne stabulent des journées entières si le temps est mauvais, et cela sans rechigner ni barguigner.

Capra hircus hircus, son nom savant, fut soumise voici près de 10 000 ans au Moyen Orient. D’abord adoptée par l’Europe, elle le fut ensuite en Afrique du Nord, en Asie, et Christophe Colomb l’a invité aux Amérique plus récemment. C’est surtout sa production laitière qui lui vaut notre attention. Après le lait, il y a faisselle, qui très naturellement se fait crottin d’ici ou d’ailleurs, à moins de devenir pélardon, chabichou, briquette, ou pouligny, autrement dit fromages secs avec les accents et saveurs de tous les terroirs de France.

La domestication a entrainé une prise de poids conséquente par rapport à l’espèce sauvage (Capra aegagrus) : les sujets domestiques pèsent le double, en moyenne 80  kg. Pour autant le poids de leur cerveau s’est réduit de près de 30 %. Ces différences entre forme domestique et sauvage sont fréquentes chez tous les mammifères. On pourrait donc s’attendre à ce que cette « perte de neurone » ait quelque conséquence sur les capacités cognitives de nos chevrettes. D’autant que n’ayant guère à lutter pour survivre, leur mode de vie très encadrée, et même monotone, les inviterait à une certaine paresse intellectuelle. D’ailleurs un autre petit ruminant qu’elles côtoient souvent, le mouton, Ovis aries aries, qui a connu la même trajectoire, s’est taillé lui une réputation de bêtise devenue légendaire,  que la saveur de ses rognonnades et  la douceur de sa laine, sans oublier son roquefort, font oublier.

Malgré tous ces handicaps et contre toute attente, une série d’expérience conduites sur un troupeau d’une douzaine de sujets vient de montrer que l’intelligence des chèvres et leur facultés de mémorisation, malgré la domestication, sont restées très vives (1). Sans ardoise, ni craie,  ni le moindre smartphone, les chèvres apprennent très vite à déjouer les pièges qu’on leur tend, et retiennent très longtemps les leçons apprises.

Pour arriver à ce résultat, les chercheurs ont mis au point un protocole expérimental qui met en jeu la gourmandise de ces herbivores. Parquées dans un enclos, bien que convenablement nourries, dans une série d’expériences on propose à leur convoitise des fruits. La série de tests consiste à les placer dans des boîtes translucides. Pour s’en régaler, les chèvres  doivent tirer des leviers ou appuyer sur des boutons, et même les deux successivement pour accéder grâce à des trappes et bascules à ces friandises.

Boiteàachèvre

Les boites à friandises utilisées dans l’expérience, vue frontale et latérale. On peut distinguer les leviers actionnant les trappes qui délivrent les fruits convoités par les animaux.

 

Blanchette

Chevrette blanche de race British saanen en action. Elle doit successivement manoeuvrer des babines et des dents un levier, puis un poussoir afin que l’objet de sa convoitise devienne accessible.

Il faut préciser qu’aux jeux qu’on leur propose, les animaux pour se régaler ne peuvent s’aider que de leurs babines et dents. Mais, pour qui a vu l’une d’elle se rouler un joint de feuille de murier, picorer parmi les églantiers hérissés d’épines les baies charnues, ou choisir un brin de fenouil, leur adresse à distinguer d’un coup de langue le bon grain de l’ivraie tient de la légende. Jusqu’à être recrutées pour cette délicatesse et discrétion afin de débroussailler des espaces publics où silence et recueillement interdisent l’usage d’engins bruyants  (http://video.nationalgeographic.com/video/news/congressional-goats-vin).

On a distingué plusieurs lots de ces animaux. Dans un premier des  sujets dressés à ces opérations font des démonstrations préalables aux nouveaux sur la marche à suivre, alors que dans un autre on laisse toute initiative aux gourmandes biquettes qui dans ce cas sont des novices.

Les expériences ont été quotidiennes dans des séries successives qui s’étendent sur plusieurs semaines. Puis après une interruption de plusieurs mois, on a recommencé les mêmes tests pour apprécier  quels souvenirs ont gardé les animaux  de ces sollicitations, s’ils en ont gardé la mémoire.

Cependant on sait aussi que les chèvres n’ont pas toujours bon caractère, et les expérimentateurs ont eu affaire sur douze à deux mauvais sujets, l’une pourtant entrainée, l’autre non, qui ont choisi de fracasser les boites à coup de cornes pour plus vite bouffer les friandises. Eu égard le prix de ces objets de laboratoire, elles ont été exclues. Mais le reste des animaux testés a fait preuve d’aptitudes d’apprentissage et de mémorisation inattendues, aussi bien les  sujets entrainés par une compagne éduquée, que les novices qui découvrent les boites sans formatrice…ou formateur, car les deux sexes sont représentés dans ce petit groupe. Ajoutons que les 12 individus appartiennent à 12 races différentes.

L’objectif de l’étude est double. En premier lieu  on souhaite mettre en évidence si en dépit de la domestication, les chèvres peuvent apprendre une suite ordonnée de gestes avec ces boites à double commande, et si elles mémorisent sur le long terme le savoir acquis. Le deuxième objectif visé est déceler si la vie en société favorise la transmission d’un savoir, si les novices bénéficient des enseignements des « anciens » plus expérimentés.

A la première question, la réponse est que la domestication n’a pas altéré les aptitudes cognitives des chèvres. Le plus surprenant est qu’elles mémorisent sur le long terme les savoirs acquis : il  n’a fallu que 2 minutes à 9 chèvres sur 12 pour se débrouiller victorieusement avec leurs boites à friandises qu’on leur représentait longtemps après (1 mois et 10 mois). Cette mise en évidence d’une « mémoire caprine » est  sans aucun doute le résultat le plus important de l’étude. Sans atteindre de ce point de vue les performances du cheval ou de l’éléphant, on a ici montré que Capra hircus hircus mérite respect et considération. Que les capriniculteurs se le tiennent pour dit.

Pour la deuxième question, la réponse est négative : la vie en société ne favorise pas l’apprentissage : les chèvres accompagnées d’un mentor mettent autant de tant à se débrouiller avec les boites que celles  que l’on laisse découvrir seules les mécanismes d’ouverture. Ceci confirme d’autres observations faites par un autre groupe de chercheurs qui travaille aussi sur ces animaux. Autrement dit l’apprentissage chez les chèvres est synonyme d’effort personnel. Nul besoin d’assistance scolaire, elle s’avère inefficace.

Il n’empêche que leurs troupeaux sont des sociétés où il y a des règles de vie, des dominants et des dominés. Ces derniers évitent de se nourrir près des premiers et les évitent. Ce sont les dominants qui paraissent guider les autres, et il est patent que dans un troupeau, les chèvres  échangent du regard entre elles, et semblent suivre, voire se plier aux indications des dominants. Elles surveillent aussi leurs bergers des yeux, mais les indications de ces derniers ne sont pas toujours suivies d’effet...

Que dire en conclusion de cette étude. Les esprits chagrin auront noté que l’échantillon sur lequel s’est exercée la sagacité des éthologistes du monde caprin est petit : 12 sujets. On peut leur rétorquer que ce chiffre est plus élevé que le nombre de travaux cités par eux sur la chèvre domestique : 8 sur un total de 80 références de l’article. On peut se douter que ce faisant ils ont fait le tour de la question, et que le comportement de nos fromagères est somme toute très peu étudié.

Étant entendu que le cheptel caprin mondial s’élève à environ 900 millions de bêtes, soit presque une chèvre pour 7 humains, il ressort que ces animaux, qui nous procurent tant de joies gastronomiques, sont particulièrement négligés par les études savantes sur leur comportement et leur vie en société. Leur nature mérite-t-elle moins d’attention que leurs crottins ?

  1. Elodie F Briefer, Samaah Haque1, Luigi Baciadonna1 and Alan G McElligott. Goats excel at learning and remembering a highly novel cognitive task. Frontiers in Zoology 2014, 11:20. http://www.frontiersinzoology.com/content/11/1/20

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