L’éléphant de mer connaît la musique


Du Mexique à l’Alaska, il est des plages du Pacifique qui l’hiver venu accueillent des colonies de grands phoques venus s’y établir une saison pour se livrer à leurs annuelles joutes amoureuses. Les mâles s’écharpent sur le sable à grands cris sous le regard de leurs futures conquêtes. L’enjeu est de s’approprier un harem pour les plus forts afin à la fois d’assouvir sa passion et transmettre ses gènes.

L’analyse phonique précise des cris éructés par les mâles qui s’affirmeront dominants et régenteront tout un troupeau de femelles s’est avéré à plusieurs titres instructif. Le spectre des vocalises par le rythme et les tonalités émises permet de conclure que c’est un véritable langage musical codifié et ritualisé. Ainsi les « invectives » des mâles dominants sont perçues comme des menaces à l’adresse de leurs vassaux qui dès lors abandonnent le terrain et refusent tout combat. Qui plus est, chaque chef de harem joue une partition qui lui est propre et qu’il a inventée. Au point d’être reconnu aussi bien de ses compagnes que de ses adversaires. Dans le même temps, il a mémorisé et appris à reconnaître les voix de ses adversaires (1).

Un mâle éléphant de mer surveille son harem et sa progéniture (G. G. Anderson, Biological Sciences Department, Santa Barbara City College, Marine Science.net)

Un mâle éléphant de mer surveille son harem et sa progéniture (G. G. Anderson, Biological Sciences Department, Santa Barbara City College, Marine Science.net)

 

Voici quelques années, les plus grands phoques qui vivent dans le Pacifiuqe (Mirounga angurostris et leonina), étaient menacés d’extinction. Aujourd’hui sous protection, leurs populations sont en meilleure santé mais restent sous surveillance car toujours fragiles. Et ces mesures de conservation font que l’on connaît mieux leurs mœurs, les équipes de chercheurs se relayant au chevet des colonies qui s’égrènent sur les côtes où mâles et femelles avec leurs petits se côtoient le temps de la saison des amours et pour l’élevage des petits. Avant de se constituer, chacune a été le théâtre d’une rude compétition entre mâles. Les vainqueurs de ces combats parfois mortels réuniront atour d’eux et contrôleront un harem de femelles accompagnées de leurs petits que les vaincus ne pourront plus approcher. Cette hiérarchie se maintient toute la durée d’une saison et parfois d’une année l’autre.

 

Combat de mâles éléphants de mer sur la plage de San Mateo, Californie, photo Nicolas Mathevon

Combat de mâles éléphants de mer sur la plage de San Mateo, Californie, photo Nicolas Mathevon

Depuis longtemps on soupçonnait que les cris émis par les mâles dominants participaient au maintien de leur statut en effrayant leurs concurrents, et en quelque sorte la portée de ces vocalises traçaient la frontière de leurs territoires. Ayant dans une étude précédente constaté que les mâles ne produisaient pas tous les mêmes cris et que chacun avait son propre répertoire, les chercheurs ont décidé d’en approfondir l’étude.

 

Durant l’hiver 2014, après avoir identifié les mâles dominants, des micros et appareils d’enregistrement sonore ont été disposés à proximité de chacun durant les semaines de leur séjour sur la plage de San Mateo en Californie. Une fois les cris enregistrés, ils ont fait des émissions de ces enregistrements pour apprécier l’impact de ces cris virtuels sur les nurseries surveillées par chacun des 24 mâles dominants objets de cette expérience de longue durée. L’analyse des oscillogrammes de ces cris et leur comparaison permet de tirer plusieurs conclusions. La première est que chaque mâle maître d’un harem a une « signature » vocale qui lui est propre. D’évidence ses voisins savent reconnaître ses cris et lorsqu’ils sont proférés s’en tiennent à distance, voire s’en éloigne. Son répertoire vocal ne varie pas au cours du temps. Par ailleurs, celui qui les émet a appris de son côté à identifier les vocalises de ses voisins et les a mémorisées.

Cette vidéo de National Geographic résume l’étude et ses conclusions.

http://video.nationalgeographic.com/video/news/170720-male-elephant-seal-calls-voices-recognize-vin-spd

 

Le fait nouveau est que pour la première fois on observe qu’un mammifère qui n’appartient pas au genre humain est capable d’émettre des sons modulés et rythmés en adoptant des codes qui lui permettront dans un premier temps de les mémoriser pour ensuite les reproduire à volonté. Les éléphants de mer comme les humains créent de la musique, et chaque individu est un auteur compositeur original, même si c’est toujours un peu le même refrain qu’il serine. Mais bien des humains font preuve d’aussi peu d’imagination, et eux aussi servent toujours la même rengaine.

 

 

(1) Mathevon et al., Northern Elephant Seals Memorize the Rhythm and Timbre of Their Rivals’ Voices, Current Biology (2017),

http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2017.06.035

Cette étude est le fruit de la collaboration de chercheurs lyonnais et parisiens. Il m’est agréable de signaler que ces métropoles trop souvent citées à mon goût dans les médias pour les exploits ou le prix de leurs joueurs de ballon, accueillent aussi des savants.

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