Les baleines, top modèles des océans

Les Baleines ne sont pas grosses, tout juste enveloppées, elles font le bon poids et marquent le triomphe des sans dents : c’est en engloutissant  par bouchées gargantuesques les myrmidons des eaux, krill, alevins et autres animalcules du plancton, qu’elles sont devenus les géants des mers. Et tout bien considéré, leurs poids et taille sont ajustés à leurs qualités physiologiques et aux capacités de production des océans qu’elles parcourent sans en surexploiter  les richesses (1). Au fil du temps, un équilibre s’est instauré entre  exploitants et producteurs.  Marx croyait que c’était  hors des possibles pour le commun des mortels. La Nature le contredit et l’a réalisé pour ces géants des mers qu’elle a vu naître et qui pourtant ne se nourrissent que de minuscules proies. 

Baleine volant pour ses paparazzi

 

Depuis Herman Melville, le premier d’entre eux, les cétologues se penchent sur les aptitudes et qualités des baleines, cachalots, dauphins et autres narvals. Images satellitaires, GPS et autres technologies permettent aujourd’hui de les approcher, suivre leurs périples, de plonger à leurs côtés jusqu’au fond des océans sans les  troubler ni les blesser, tout en enregistrant avec précision leurs chants et discours, leurs battements cardiaques, le rythme et l’amplitude de leurs migrations, leurs régimes alimentaires, leurs amours et modes d’élevage; en deux mots leurs qualités intimes et leurs rapports avec les milieux qu’elles parcourent et exploitent.

Les baleines (Mysticètes) combinent un paradoxe flagrant : c’est en se nourrissant de proies minuscules qu’elles capturent au travers de leurs fanons qu’elles accèdent à des poids considérables, de 100 à 180 tonnes, qu’aucun Cétacé à dents (Odontocètes) n’atteint. Les plus gros cachalots ne dépassent pas 60 tonnes, et aussi leur longévité est moindre, une soixantaine d’années, alors que de nos jours il est des spécimens de baleines boréales nées sous Louis XVI, toujours alertes et vertes, et même aptes à se reproduire !

Le secret de leur longévité réside en partie sur des qualités génétiques peu communes, qui les épargnent du cancer et autres maladies dégénératives, http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/pas-de-cancer-chez-les-baleines/ 

Mais le premier artisan de ce grand âge réside dans leur rythme de vie dont le maitre mot a nom économie de moyen pour un rendement maximal. Par exemple il leur suffit d’une seule bouchée pour engloutir 500 kg de krill, l’équivalent d’un demi million de calories. Lorsqu’une baleine  est en chasse, c’est toutes les 40 secondes qu’elle plonge à plus de 100 mètres pour tailler en pièces les bancs de crevettes. Pendant la plongée son rythme cardiaque décroit, 4 à 8 par minute pour remonter à 20 à 30 lorsqu’elle refait surface et s’oxygène. https://www.youtube.com/watch?v=cbxSBDopVyw

On a pu réaliser des enregistrements précis de leurs chasses. Sur la figure suivante, après avoir posé un enregistreur sur son échine, avec un courage certain faut-il le préciser, les scientifiques ont pu suivre et mesurer une douzaine de plongée d’une baleine bleue, avec l’espacement et la durée des inspirations, le temps d’ouverture de la bouche et du filtrage des eaux nourricières. Les chasses et poursuites des banc de krill s’effectuent à 147 m de profondeur et une simple multiplication montre qu’environ 6 tonnes de minuscules crevettes sont englouties en quelques minutes, 3 millions de calories ! Le secret de la réussite des baleines à fanons : savoir bâfrer sans peine  une ressource alimentaire inépuisable et qui pour le moment se renouvèle sans faillir.

Rythme des plongées de la baleine bleue (ref. 1)

 

Les poursuites des cachalots se font beaucoup plus bas, à près de 1000 mètres,  sont moins rentables bien que ce soient des proies beaucoup plus grosses qu’ils pourchassent, calmars, seiches, poissons dont on peut trouver les reliefs dans leurs estomacs, en particulier  les becs cornés   des céphalopodes  (une dent de cachalot donne l’échelle).

Rythme des plongées et proies des u cachalot (réf.1).

 

Le rendement énergétique d’une plongée de baleine à fanon est de loin supérieur à celui d’un cachalot à dents : au fur et à mesure de ses chasses, le cachalot  engrange à chaque plongée, moins de calories qu’il n’en dépense  dans les efforts qu’il fait pour plonger plus profondément  que les baleines, sans oublier le coût énergétique  de son sonar pour repérer les proies et la tension nerveuse auquel il est soumis.

Par comparaison, une baleine boréale qui ingurgite un demi million de calories par bouchée engrange 200 fois le coût énergétique de l’effort qu’elle déploie à chaque  plongée. Et d’ailleurs pour toutes les baleines à fanon la recherche de ressources alimentaires n’est qu’occasionnelle : elles ont appris à paresser. Ce qui n‘est pas le cas des Cétacés aux dents toujours creuses, et prêts à se mettre à table à la moindre occasion. 

Alors on ne peut qu’être admiratif d’une telle réussite qui voit un si gros animal savoir se sustenter en économisant ses efforts et les ressources qu’il exploite. Dans le même temps on ne peut qu’être inquiet en regard des menaces qui pèsent sur la Vie dans les océans, toutes les formes de vies, des plus minuscules et a fortiori des plus énormes . 

Quousque tandem cete perpetuare ? 

(1) J. A. Goldbogen1 et al. 2019 . Why whales are big but not bigger: Physiological drivers and ecological limits in the age of ocean giants. Science  13 Dec 2019:

Vol. 366, Issue 6471, pp. 1367-1372

DOI: 10.1126/science.aax9044

(2) J. A. Goldbogen, D. E. Cade, J. Calambokidis, M. F. Czapanskiy, J. Fahlbusch, A. S. Friedlaender, W. T. Gough, S. R. Kahane-Rapport, M. S. Savoca, K. V. Ponganis, P. J. Ponganis. Extreme bradycardia and tachycardia in the world’s largest animal. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2019; 201914273 DOI: 10.1073/pnas.1914273116

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