Les jumeaux récalcitrants, c’est fini !

Parce que leurs empreintes génétiques sont presque identiques, les vrais jumeaux coupables de crimes et autres délits bénéficiaient jusqu’ici de l’impunité des jurys : on ne pouvait pas  déterminer lequel des deux avait commis le forfait. Mais depuis peu les généticiens ont mis au point de nouveaux tests, et « la scientifique » peut désormais confondre le coupable, et par la même blanchir le frangin (1).

Le romancier Donald Westlake a narré les aventures hilarantes de « Jumeaux singuliers ». Mais dans les chroniques judiciaires courantes, c’est « récalcitrants et pas drôles du tout » qui, selon les policiers et les gens de robe, qualifient le mieux les vrais jumeaux. Nés de la scission d’un œuf unique in utero, l’ADN des deux nouveaux nés est presque identique. Aussi, si d’aventure lors d’une enquête judiciaire on relève des empreintes génétiques qui impliquent l’un des deux dans une recherche en paternité ou un délit quelconque, on ne pouvait pas jusqu’ici désigner à coup sûr qui était le père, et encore moins le coupable du forfait. Et les procès impliquant des jumeaux se terminaient par des non-lieux.

L’origine de cette proximité génétique qui longtemps a dérouté les experts s’explique aisément dans le schéma qui suit

 

Scission de l'oeuf in utero

 

 

Après la conception, il peut arriver qu’un œuf issu d’une rencontre spermatozoïde-ovule se scinde en deux embryons. Chacun n’acquerra une identité propre qu’au fur et à mesure de son développement dans l’utérus où les deux génomes subissent des mutations. Et au final les génomes de l’un et l’autre jumeaux ne diffèrent que de ces quelques iotas difficile à détecter. Cette différence ténue est plus évidente à la deuxième génération, si l’un des jumeaux a un fils comme illustré ci-dessous, où les mutations propres à l’un des jumeaux sont présentes chez son fils alors qu’elle n’apparaissent pas chez l’oncle

                                                                                                                                                                                                                                                      ICI :

Une mutation présente chez le père et son fils est absente chez l’oncle frère jumeau du père (source : Eurofins Scientific).

 

  

 

 

Détecter ce type de différence est un problème de gros sous : le coût d’un test « ordinaire » de reconnaissance en paternité et de comparaison d’empreintes génétiques est de l’ordre de 300 à 1000€. A cette occasion seule une portion réduite du génome recueillie dans la salive ou le sang d’un patient est analysée, et l’analyse porte sur des segments de génome en tandem (STR). Il n’empêche que la fiabilité du test est indiscutable : 1 chance d’erreur sur 3 milliards.

Pour mettre en évidence des différences aussi ténues que celles que peuvent révéler des vrais jumeaux est plus onéreux : les premières analyses étaient facturées 115 000€.

 

Heureusement les techniques évoluent, et aussi de nouveaux modèles mathématiques permettent aujourd’hui de relever le défi. Les généticiens ont appris à cibler les portions du génome où des mutations se produisent lors du développement in utero qui font qu’à la naissance les deux jumeaux n’ont pas des patrimoines génétiques strictement identiques. Ainsi est-il aujourd’hui possible de désigner en toute certitude celui des deux jumeaux qui a engendré un fils ou une fille et doit payer une pension alimentaire à la mère, ou dans d’autres cas qui viennent devant les tribunaux, celui qui s’est rendu coupable d’un viol ou de tout autre délit et qui a laissé ses empreintes génétiques sur sa victime ou sur les lieux du crime.

 

On pourrait croire que ce n’est pas tous les jours qu’arrivent devant les tribunaux ce type d’énigme dans la mesure où les naissances de vrais jumeaux à l’échelle mondiale sont assez rares : une pour 250.

Ces individus posent-ils plus de problèmes à la justice que les autres ? La question est difficile, et hors de ma compétence. Il y a d’une part les délits qu’ils sont susceptibles de commettre qui peuvent intéresser l’appareil judiciaire, et il y a aussi les recherches en paternité qui peuvent donner lieu à procès. Bon an mal an, on considère que les cas où des jumeaux de sexe mâle sont impliqués concernent 1% des procès. Ce n’est pas aussi négligeable qu’il peut paraître. A titre d’exemple, une revue spécialisée relève que dans le seul état de Virginie aux Etats Unis, la base de données totalise 80 actions en justice où des vrais jumeaux sont impliqués.

Plus proche de nous, à Marseille en 2012, 6 viols ont été commis. Les traces de sperme permirent d’incriminer deux suspects : des jumeaux. Mais lequel était coupable ? A l’époque les tests qui auraient permis de le confondre étaient d’un coût prohibitif. Quelques années plus tard, le laboratoire Eurofins d’Ebersberg en Allemagne avait développé une méthode moins onéreuse, et depuis plus de 10 cas, délits ou recherche en paternité, ont pu être résolus par cette même entreprise dans d’autres pays (2).

 

Finie l’impunité pour les jumeaux équivoques ? C’est une question de prix. Mais la vérité scientifique et la justice se négocient cependant  à des tarifs bien inférieurs que ceux couramment pratiqués chez les joueurs de ballons.

 

 

 

(1) Krawczak M, Budowle B, Weber, Lehmann J, Rolf B (2018) Distinguishing

genetically between the germlines of male monozygotic twins. PLoS Genet 14(12): e1007756.

https://doi.org/10.1371/journal.pgen.1007756

(2) Eurofins Scientific fondé à Nantes est un réseau de laboratoire d’analyses présents dans 45 pays. https://fr.wikipedia.org/wiki/Eurofins_Scientific

 

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