Les orques migrent pour muer

Un voyage de 11 000 km qui dure  6 à 8 semaines conduit chaque année les orques des eaux glacées de de la mer de Ross jusqu’à celles  tropicales  et chaudes de l’Atlantique Sud.  Le séjour sera  court, et quelques semaines plus tard, les voici revenues  dans l’ Antarctique. Pourquoi cette migration ? Ce n’est ni pour mettre bas ou exploiter de nouvelles ressources  que les orques entreprennent un tel périple  : leur séjour dans les eaux chaudes est une cure dermatologique qui nettoie leur cuir, les débarrasse de ses parasites et régénère leur épiderme. Et il est probable que  les migrations de tous les Cétacés ont même finalité (1).

Les migrations saisonnières des Cétacés ont fait l’objet de nombreuses conjectures et on le conçoit d’autant plus qu‘elles ont trait aux déplacements de géants des mers qui chaque année n’hésitent pas à franchir des milliers de kilomètres, jusqu’à parfois faire le tour du monde. Aussi surprenant que cela puisse paraître, puisque c’est de longue date que ces courses planétaires sont connues, on s’interroge encore aujourd’hui sur leurs causes. 

Assez communément il est envisagé que c’est pour se reproduire l’été, y mettre bas ou copuler, que les longues migrations des baleines, cachalots autres cétacés rejoignent les basses  latitudes, alors que l’hiver ils préfèrent séjourner dans les eaux polaires où abondent des ressources alimentaires dont ils se gavent et ce qui leur permet de constituer les réserves graisseuses, longtemps objet de la convoitise de l’industrie baleinière.

Ce paradigme devenu idée reçue est aujourd’hui contesté par les observations de cétologues qui ont suivi de près et plusieurs années  des populations d’orques qui vivent en mer de Ross et chaque année entreprennent une migration qui les conduit sous les Tropiques où la température des eaux est de l’ordre de 20° à 24°C. 

Orcinus orca est un gros dauphin carnivore dont la taille peut voisiner la dizaine de tonnes et qui a une répartition mondiale. On le dénomme aussi épaulard. Il revêt une robe noire d’avocat sur une liquette immaculée  à jabot de jeune marié.e. Les spécialistes lui reconnaissent un langage aussi subtil que la profession auquel il emprunte le costume. Mais pour le reste, au quotidien ses moeurs sont celles d’un tueur qui ne craint pas en bande de s’attaquer à des cétacés qui le dépassent de loin en taille, sans négliger au passage de chaparder ici  un manchot,  là un requin, une tortue de mer, un oiseau de mer, une pieuvre et tout poisson ou phoque qui passerait à sa portée. Le grand cétologue que fut Herman Melville compare sa cruauté, voire sa sauvagerie à celle des Fidjiens réputés cannibales : « Il arrive qu’il attrape les grandes baleines par la lèvre et s’y accroche comme une sangsue jusqu’à ce que la puissante brute soit blessée à mort. Le tueur n’est jamais chassé. Je n’ai jamais entendu dire qu’il a des réserves de graisse. Ce terme de tueur n’est pourtant pas distinctif car, tant sur terre que sur mer, tous nous sommes des tueurs ; les Bonaparte et les requins compris. »  (2). Et la langue anglaise lui donne raison puisqu’elle dénomme l’animal « killerwhale ». 

Fig 1.Orque libre et orques prisonniers

 

Paradoxalement il est des naïfs, à moins qu’ils ne soient aveuglés par la cupidité, qui les recrutent comme animaux de cirques pour amuser petits et grands. Et les spectateurs qui admirent ces forçats vêtus en charlot faire des cabrioles dans leur bassin entouré de gradins sont tentés  de prêter à ces tueurs  nés un tempérament joueur, et rient  aux éclats de leurs acrobaties. Les orques sauvages ont aussi beaucoup de succès chez les youtubers https://www.youtube.com/watch?v=Cb3mEPz1x9o. Et puis leur langage a pu en séduire d’autres, : en quelques leçons, leurs cris et baragouins  se délient et semblent nous imiter; https://www.youtube.com/watch?v=hqB1jRVw7Bw

Il n’empêche que tous ces talents n’expliquent en rien leur propension annuelle à migrer des eaux glacés de leurs séjours antarctiques vers celles tièdes des tropiques.

Pour envisager une réponse argumentée à cette énigme, un groupe de chercheurs a suivi plusieurs années de suite grâce aux technologies satellitaires  62 orques  de quatre écotypes différents dans leurs migrations annuelles (1).

Ces quatre groupes se distinguent par leur régime alimentaire préférentiel.  Certains préfèrent s’attaquer à des mammifères, d’autres à des poissons, des pingouins ou les deux. Il n’empêche que tous migrent chaque année, et parcourent des distances aller-retour de l’ordre de 9 à 11 000 km, pour rejoindre les eaux chaudes des tropiques en début d’année et revenir au printemps dans l’Antarctique.

Fig.2 Trajectoires de migration et températures des eaux océaniques (ref. 1)

 

Ainsi il apparaît qu’en été les orques préfèrent les eaux froides de l’Antarctique où la nourriture est alors très abondante, ce qui ne les empêche de continuer à se nourrir durant leurs migrations, jeûne et orque sont antonymes.

Par ailleurs, il est peu probable que les femelles mettent bas sous les tropiques  : cela ralentirait considérablement leur vitesse de déplacement pour le voyage retour : la vitesse de déplacement de ces animaux se situe entre 5 et 10 km/heure. De plus on a fréquemment observé des mères et leurs petits proches de la côte ouest de la péninsule antarctique.  L’illustration suivante montre une mère photographiés dans cette zone, et on remarque que  son dos est jauni par des colonies de diatomées, alors que le jeune en est dépourvu. 

Ce type d’envahissement de l’épiderme par divers parasites est commun chez les cétacés et d’évidence est une gêne qui les amène à chercher à s’en débarrasser périodiquement. La fréquentation d’eaux plus chaudes que celles de leurs séjour polaire habituel favorise naturellement la mue en activant le métabolisme de l’épiderme et le processus de desquamation. Un des cas les plus connus et de longue date est le béluga (Delphinopterus leucas) qui chaque année en été rejoint les estuaires aux eaux plus chaudes des fleuves de l’Alaska.

Fig 3. Deux Femelles d’orque jaunies par les diatomées alors que les petits en sont dépourvus. (ref. 1)

 

Dans les eaux aux de l’Antarctique, les orques sont souvent revêtus d’un film jaune de diatomées alors qu’à leur retour des Tropiques, vers le mois de mars,  leur cuir en est dépourvu. 

Un aspect intéressant de leur voyage est que les orques « filent droit » vers leur séjour tropical, sans s’approcher des côtes et  des plateaux continentaux (bleu clair sur les images gauches de la figure 2) où ils auraient l’occasion de faire de meilleurs chasses  qu’en plein océan. D’évidence, ils sont pressés de rejoindre  les basses latitudes et leurs eaux chaudes. 

En conclusion les auteurs avancent l’hypothèse que les migrations saisonnières de tous les Cétacés correspondent à de véritables cures thermales qui favorisent la mue et les débarrasse de ses parasites.

(1) Pitman RL, Durban JW, Joyce T, Fearnbach H, Panigada S, Lauriano G. Skin in the game: Epidermal molt as a driver of long-distance migration in whales. Mar Mam Sci. 2019;1–30.  https://doi. org/10.1111/mms.12661

(2) Herman Melville. 1851. Moby-Dick; or The Whale. 861 p. Free ebook.com


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