Notre mortelle violence est très naturelle


Les Mammifères dans leur ensemble sont des animaux paisibles, qui ne s’entretuent que rarement. C’est ce qui ressort d’une enquête sur les principales causes de mortalité constatées chez plus d‘un millier d’espèces poilues et à sang chaud représentatives de 137 familles réparties dans plus d’une vingtaine d’ordres. A cette échelle, le taux de violence létale avéré est remarquablement bas : 0.30 %, 1 pour 300 décès. Mais ces chiffres rendent compte d’une moyenne, et il y a des exceptions à la règle. Chez des espèces rattachées à des phylums bien identifiés, on trouve des taux beaucoup plus élevés. Ainsi les Primates comptent beaucoup d’espèces que l’on peut qualifier de mortellement agressives. Dans ce tableau, les Humains ne sont pas en reste : le taux de mortalité suite à des agressions est chez nous 6 fois plus élevé que la moyenne observée chez les Mammifères, ce qui signifie que 2 morts sur 100 de notre engeance sont la conséquence de conflits internes (1).

L’enquête minutieuse et très vaste conduite par ces chercheurs met à mal plus d’une idée reçue, et en particulier le mythe du bon sauvage cher à Montaigne, Jean-Jacques Rousseau et d’autres reçoit à cette occasion un démenti cinglant. Pour autant, ceux qui envisageaient tel Hobbes que civilisation et culture ont favorisé l’émergence chez notre espèce d’un taux élevé de violence criminelle doivent nuancer leur propos. Si les Humains s’entretuent avec un enthousiasme certain, cette agressivité mortelle fait partie de leur héritage : ils sont des Primates ordinaires, ni plus ni moins vindicatifs que les autres espèces sauvages auxquels ils sont apparentés.

J’ai eu l’occasion de rendre compte ici même des conflits mortels qui émaillent la vie des chimpanzés de Gombé (http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/serie-noire-chez-les-chimpanzes/). Et je rappelais à cette occasion que la grande éthologue Jane Goodall peu après son arrivée dans cette forêt, avait été victime d’une agression de Frodo, un mâle dominant, auteur par la suite de plus de 8 crimes au cours de sa vie. A l’époque, elle avait d’une certaine façon exonéré son agresseur, expliquant que s’il s’était mal conduit à son endroit, c’est parce  qu’il était à peine pubère. C’était là une « erreur » de jeunesse. Par la suite, elle a découvert que la vie du peuple des chimpanzés de Gombé, y compris celle des « gentils » bonobos, étaient émaillés de nombreux conflits mortels, le plus souvent entre mâles : 152 crimes en 20 ans ont été enregistrés dans cette banlieue de la forêt tropicale très surveillée par leurs frères humains et leurs caméras.

 

Conflit entre deux bonobos (Pan paniscus) pourtant moins agressifs que Pan troglodytes (extrait de réf. 2).

Conflit entre deux bonobos (Pan paniscus) pourtant moins agressifs que Pan troglodytes (extrait de réf. 2).

L’étude citée dépasse de loin ce cadre local. Elle fait appel à la compilation et l’analyse critique de milliers de travaux d’éthologie animale et d’anthropologie préhistorique et actuelle qui rendent compte des causes factuelles de mortalité chez différentes populations. Pour les Mammifères, les données concernant 1024 espèces appartenant à 137 familles ont été analysées. Pour ce qui concerne les populations humaines,   la compilation embrasse les données factuelles de décès chez 600 groupes ethniques actuels et préhistoriques qui ont fait l’objet d’études sur les principales causes de mortalité qui les affectent.

Il s’avère que à l’échelle des Mammifères, la plupart des espèces sont des animaux paisibles, qui s’entretuent rarement. Mais il y a des exceptions, et certains, en particulier ceux qui vivent en sociétés structurées, ont des vies marquées par de nombreux assassinats. Les champions de ce point de vue sont les suricates du Kalahari. Chez ces petits carnivores, le taux de mortalité « criminelle » atteint un record : 19.4% meurent sous les coups de dent d’un adversaire ou d’un parent, en particulier les jeunes. Il est piquant de noter que cette bestiole a été choisie par les publicitaires comme mascotte d’une très grande compagnie d’assurance nord américaine ! Quelle type de prime accorde-t-elle ?...

Les 9 autres champions dans ce domaine sont les lions de mer de Nouvelle Zélande (15.3%), la marmotte dorée d’Afghanistan (14.5), le lion (13. 3), les mangoustes (13), le loup (12 .3), alors que babouin, chinchilla à longue queue et propithèque ferment la marche avec des scores de 12%.

Les ordres où l’on compte le plus de criminels sont les Carnivores, ce qui n’est guère une surprise, mais surtout les Primates, et certains groupes proches au plan phylogénétique, tels les Rongeurs où marmottes et chinchillas se taillent d’une certaine façon la part du lion.

Pour visualiser sur l’arbre phylogénétique des Mammifères les résultats statistiques de leur étude, les auteurs ont choisi de colorier du jaune au rose et rouge foncé la tendance « criminogène » des 1024 espèces pour lesquelles ils ont des données fiables, le gris étant la couleur sous laquelle apparaissent les plus paisibles, celles qui ne montrent aucune agressivité mortelle.

L’agressivité mortelle chez 1024 espèces de Mammifères sauvages.  Sur cet arbre phylogénétique le degré d’agressivité mortelle s’exprime en fonction de son intensité et va du jaune au rouge foncé. La couleur gris indique l’absence d’agressivité.  Le triangle rouge situe la position phylétique du groupe humain. (ref 1).

L’agressivité mortelle chez 1024 espèces de Mammifères sauvages. Sur cet arbre phylogénétique le degré d’agressivité mortelle s’exprime en fonction de son intensité et va du jaune au rouge foncé. La couleur gris indique l’absence d’agressivité. Le triangle rouge situe la position phylétique du groupe humain. (ref 1).

 

D’évidence, les Primates les plus primitifs, tels le tupaïa ou le propithéque, comme les plus évolués, gorilles, chimpanzé et Homo sapiens inclus, sont des animaux meurtriers, par nature doit-on dire,. Depuis la nuit des temps, l’élimination physique de certains males et de jeunes, est un outil de sélection comme un autre qui se perpétue de génération en génération.

Si maintenant on considère la seule espèce Homo sapiens et les aléas de son histoire depuis son apparition il y a une centaine de milliers d’années, le registre des causes de décès fait état de variations : on ne s’est pas s’entretué toujours sur le même rythme et avec la même intensité suivant les époques et les latitudes.

Tableau général de la violence létale constatée chez Homo sapiens depuis le Paléolithique jusqu’à aujourd’hui (réf 1).

Tableau général de la violence létale constatée chez Homo sapiens depuis le Paléolithique jusqu’à aujourd’hui (réf 1).

 

Mais pour l’heure, les données me paraissent un peu insuffisantes pour tirer des conclusions à une exception près : de nos jours (à l’extrême droite sur le schéma), moins de crimes sont commis dans les sociétés modernes. Justice et police contribuent sans aucun doute à cet abaissement de la criminalité ordinaire. Au plan budgétaire, ces institutions méritent donc qu’on continue à les soutenir et même que l’on augment leurs effectifs et leurs crédits.

 

(1) S. Gomez et al. 2016? The phylogenetic roots of human lethal violence. Nature, doi:10.1038/nature19758

(2) M. Pagel. 2016. Lethal violence deep in the human lineage. Nature, 19474, doi:10.1038.

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