Pas de cancer chez les baleines

Pourquoi séquencer le génome de la baleine boréale ? La question mérite d’être posée, car la facture à régler à l’issue de cette recherche sera en rapport avec la taille de l’animal. La réponse est simple : parce que les baleines possèdent mille fois plus de cellules que nous, vivent plus de deux fois plus longtemps, et ne connaissent pas le cancer, cette maladie de la vieillesse qui fait des ravages dans nos rangs.

Admettons que vous ayez l’opportunité de patrouiller près du pole dans les eaux arctiques. Le hasard vous fera peut-être croiser l’une des 10 000 baleines boréales (Balaena mysticetus) qui vivent dans ces eaux glacées. Et le spécimen  dont vous ne verrez que le souffle ou la queue avant qu’il ne plonge dans les flots a quelque chance d’être né au 19ème siècle, voire même pendant la Révolution Française… Et oui, non content d’être les mammifères les plus grands, autour de 100 tonnes, les baleines ont le record de longévité : jusqu’à 230 ans. Qui plus est, elles ne sont jamais malades ! Pas de cancer pour le cétacé géant des mers sur ses vieux jours !  C’est cette particularité qui a interpelé des généticiens (1). Ils se sont demandés si leur génome ne présentait pas des adaptations moléculaires protectrices qui leur permettaient d’échapper aux maux inhérents au grand âge, en particulier les cancers. Aussi ont-ils entrepris de séquencer le génome de la baleine boréale afin de le comparer à celui d’autres espèces de mammifères.

Les premiers résultats sont surprenants. Ils ont constaté chez certains gènes que l’on sait impliqués d’une part dans la résistance au cancer d’autre part dans les mécanismes de vieillissement - réparation de l’ADN et règlement du cycle cellulaire - des mutations présentes chez la baleine sont absentes chez l’homme, la vache et le rat. D’autres changements ont été observés qui eux aussi pourraient conférer aux baleines des avantages sélectifs absents chez les autres mammifères.

Parce que les mécanismes moléculaires qui sont à l’origine de la longévité des cellules et des organismes restent inexpliquées, il faut considérer que ce n’est qu’une première étape. Il va falloir maintenant analyser et identifier précisément quels éléments de cette structure complexe favorisent ou éliminent les facteurs de risque des cancers et les comparer à certaines des molécules qui garnissent notre mémoire génétique. Il faudra bien du temps et des manips à de très nombreux chercheurs, de très nombreux labos avant qu’il ne soit apporté des débuts de réponse.

Avec ces très grands animaux, nous partageons bien des caractères : un développement pré et post natal lent, une faible fécondité, et une longévité qui dépasse la norme. Mais notre résistance à bien des maux est moindre : outre les cancers, nous sommes sujets à différents types de maladies neuro dégénératives et cardio vasculaires, et affectés sur nos vieux jours par de nombreux désordres métaboliques.  D’un autre côté, bien des célèbres « facteurs de risque » que l’on nous signifie régulièrement n’ont aucune chance d’affecter la gent des cétacés : les baleines ne sont pas sujet au tabagisme ou à l’alcoolisme par exemple. Mais alors pourquoi meurent les baleines alors qu’elles sont  en bonne santé ? On trouvera la réponse en consultant les mânes de deux grands savants, Darwin et Monod. L’un répondra que la mort est un hasard, l’autre, une nécessité.

 

Pour tout savoir sur la vie de baleine boréale et l’histoire de sa chasse, un beau film d’Arte (40 minutes).

http://www.dailymotion.com/video/x1788pd_la-baleine-boreale-doyenne-de-l-arctique_tech

 

(1) Michael Keane et al.,  2015. Insights into the Evolution of Longevity

from the Bowhead Whale Genome. Cell Reports 10, 112–122.

http://dx.doi.org/10.1016/j.celrep.2014.12.008

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