Pas d’urne dans la République des Chèvres

Chez les herbivores, lors des déplacements quotidiens à la recherche de pâturages ou à l’occasion de migrations saisonnières, comment est assurée la cohésion d’un groupe ? Chez un troupeau de chèvres semi sauvages de Namibie, on montre qu’il n’ y a ni meneur ni concertation préalable entre les individus avant d’envisager de se déplacer vers une nouvelle pâture. Les biquettes  décident de la direction à emprunter au fur et à mesure de leur voyage en copiant les pas  qu’empruntent leurs voisines (1). 

Le syndrome de Panurge chanté par Rabelais et Brassens affecte-t-il aussi les chèvres ? Oui et non répondrait un normand. Un groupe d’éthologues apporte des réponses à une question qui plus généralement concerne les comportements collectifs en groupe de certains Mammifères lors de leurs déplacements. Qu’il s’agisse de  se prévenir d’éventuels agresseurs, de chasser et trouver des proies pour les abattre et s’en nourrir pour le plus grand bien de la collectivité, ou se diriger en groupe vers des pâtures nouvelles tout en se gardant des prédateurs, quelles  stratégies collégiales sont-elles adoptées ? 

Chez les suricates, il a pu être montré que des vocalises spécifiques émises par des guetteurs sont autant d’injonctions qui appellent les membres d’un groupe à la défiance vis à vis d’un ennemi et leur conseille de rejoindre un refuge en cas de danger. Chez les lycaons qui chaque jour partent chasser en meute, avant de se décider pour une nouvelle quête, le groupe se rassemble et se concerte : chacun émet des reniflements riches de sens, et après la réunion, des guides se détachent, et la meute s’élance en suivant les instructions qu’elle vient de recevoir http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/chez-les-lycaons-pour-voter-il-faut-avoir-du-nez/

Pour d’autres, par exemple les buffles sauvages d’ Afrique, les macaques et les babouins, dans le choix d’une nouvelle pâture, chaque individu indique au départ sa préférence par la position et l’orientation de son corps alors qu’au jour levé le groupe s’apprête à rechercher une « mangeoire » bien pourvue, un nouveau pacage. Cette consultation peut être assimilée à un vote qui va déterminer le choix et la direction à suivre pour le groupe. C’est le plus grand nombre qui l’emporte et décide de la direction à prendre, et à la suite de ce scrutin, des « chefs » prennent la tête du convoi et guident le troupeau. 

Mais il est d’autres cas où si d’évidence un groupe reste soudé tout au long de ses pérégrinations à la recherche de nourriture, on peut se demander comment est assurée sa cohésion. C’est la question que s’est posée un groupe de chercheurs témoin des sorties journalières de troupeaux de chèvres vivant en semi liberté. 

En Namibie, l’élevage des chèvres suit un protocole commun à bien d’autres herbivores domestiques. La nuit les animaux résident dans un corral, à l’abri et protégés des prédateurs. Dès l’aube, les bêtes sont libérées afin de se nourrir dans les environs. A la nuit, tout le troupeau reviendra à son point de départ pour se soumettre à la traite et se reposer de ses gambades. 

Mais toute la journée, sans aucun berger, homme ou chien pour les guider, le troupeau reste soudé, sans guide apparent pour le diriger, et poursuit une errance qui a tout coup s’avère fructueuse : à point nommé, sans que rien ne l’annonce, il s’arrête et pait à suffisance. Comment est assurée la cohésion du groupe dans ses déplacements  qui lui permettent de trouver sa pitance ? 

On le sait , les chèvres sont des animaux grégaires, curieux de tout,  et que l’école ne rebute pas, loin de là. 

http://www.scilogs.fr/histoires-de-mammiferes/lecole-des-chevres-un-succes-3/.

Dans la vie courante, leur sociabilité se concrétise par les fréquents coups d’oeil qu’elles adressent à leur voisinage. Au sein d’un troupeau il n’ y a pas de chef, pas plus que de berger accrédité ! Néanmoins les biquettes restent toujours soudées, peu éloignées les unes des autres, et empruntent les mêmes brisées  lors de leurs déplacements. Par quel stratagème ? 

Pour éclairer leur lanterne un groupe de chercheur a étudié de près les pérégrinations quotidiennes d’un troupeau de 16 bêtes afin de  tester deux hypothèses :

 - est-ce l’orientation de leur corps au départ de la journée qui montre le choix de chacune  et détermine la direction à prendre pour l’ensemble du troupeau ?

 - ou la direction du déplacement est-elle  déterminée en cours de route, chaque individu imitant et copiant son voisin ? 

Pour suivre leur parcours, chaque animal a été équipé d’un collier GPS permettant en temps réel de suive sa course quotidienne.

Dans l’hypothèse où le choix de la course est la conséquence d’un « vote », il faut s’attendre à un regroupement des individus au départ dans un temps bref avant qu’il ne s’élance, et à une accélération précoce de la marche du troupeau vers la pâture choisie (all vote sur la figure 1). 

Dans le cas inverse où c’est en copiant l’autre qu’est tracé le chemin, un temps de latence sera observé avant que le troupeau ne s’élance, et sa course aura un parcours plus ou moins erratique (copying sur la figure 1).  

La figure 1 illustre le timing de la décision adopté par le groupe dans les deux hypothèses ; 

Fig.1 Prédictions de la vitesse de déplacement d’un groupe en fonction du système de vote préalable ou de copie du sens de déplacement des voisins.(D’après Fig. 1b réf. 1)

 

On constate que s’il y a « vote », dès les départ et dans un laps de temps réduit le troupeau se déplace en groupe vers son aire de nourrissage.

A l’inverse, ce laps de temps est plus long avant que la totalité des participants ne se décide à rejoindre un pacage.

La figure 2 montre les  hésitations du troupeau de chèvres au départ sur la direction à prendre puis son parcours un peu erratique 

Fig 2. Paramètres de décision lors du déplacement d’un troupeau de chèvres et trajectoire suivie par le troupeau (d’après Fig. 2 et 4f , réf. 1)

 

On peut constater qu’il n’ y a pas de direction générale claire signalée par les corps des individus à la sortie du corral. Par la suite, ce n’est que peu à peu que les chèvres ‘choisissent’ une voie et s’accordent sur la direction à emprunter. Il n’empêche que la trajectoire  sinusoïdale de leur parcours témoigne de leurs hésitations sans doute dues aux consultations fréquentes exercées sur les voisines : le groupe fait corps, mais sa cohésion n’est pas programmée, elle est la conséquence de « mises-à-jour » continuelles des participantes qui surveillent la direction de marche de leurs voisines. 

Faut-il interpréter ce mode de déplacement qui consiste à copier la trajectoire de son voisin comme un prémisse de la « murmuration » telle qu’observée  chez les vols d’étourneaux et théorisé par les travaux de Craig W. Reynolds en 1986 ? Je n’ai pas les compétences et les savoirs pour creuser la question. Mais un vol d’étourneaux, avec ou sans mathématique, c’est beau à voir, même si ce ne sont pas des chèvres.  

https://www.youtube.com/watch?v=7-Ott8SFa5o

La règle à suivre est  simple pour tout étourneau qui veut échapper aux prédateurs et survivre : il doit rester groupé. Et chacun doit se tenir à distance raisonnable des autres, surveiller et copier ses sept voisins, le tout sans calcul préalable, en rectifiant à chaque instant sa trajectoire. Il n’y a  pour lui aucune assistance technique au sol pour le guider, c’est son seul cerveau fait de chair et de sang et servi par ses yeux et ses oreilles qui lui font intégrer ce ballet aérien qui nous émerveille.

La Nature serait-elle aussi performante que la Technologie ?

(1) Sankey DWE, O’Bryan LR, Garnier S, Cowlishaw G, Hopkins P, Holton M, Fürtbauer I, King AJ. 2021 Consensus of travel direction is achieved by simple copying, not voting, in free-ranging goats. R. Soc. Open Sci. 8: 201128. https://doi.org/10.1098/rsos.201128

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