Pourquoi les dauphins d’eau douce ont-ils la même trombine ?


Aux quatre coins du globe, dans les grands fleuves d’Amérique et d’Asie, on peut croiser des dauphins inféodés à l’eau douce et maitres de ces lieux. Hélas pour peu de temps : cette poignée d’espèces est en sursis, reliquat d’un âge d’or qui vit dans les grandes voies fluviales qui drainent les continents surgir et prospérer dans ces différents biotopes des cétacés venus des proches océans qui se sont adaptés à la vie en eau douce et ne l’ont plus quitté.

La diversité de leurs appellations et de leur situation taxonomique reflète l’histoire de leurs origines : c’est en différentes occasions que des dauphins qui jusque là vivaient en milieu marin ont conquis à différentes époques, ici l’Amazone et d’autres tributaires qui drainent le continent sud américain, là les fleuves d’Asie descendus des Himalaya, pour faire court l’Indus, le Ganges et le Yang Tsé. La carte ci dessous rend compte de leur prospérité actuelle. Mais le registre fossile révèle qu’elle n’est que la partie émergée d’un iceberg qui dans les temps anciens fut plus riche.

Répartition des dauphins d’eau douce

 

L’image suivante est l’arbre phylogénétique qui reflète les relations de parenté de ces sept espèces et propose de les répartir en pas moins de quatre genres et familles distincts. Chacune (en bleu) s’est individualisée voici au moins une bonne quinzaine de millions d’années, au Miocène.

Phylogénie des dauphins de mer et d’eau douce

 

Ces dauphins d’eau douce issus de différentes souches d’une part sont très différents d’aspect des formes marines, mais entre eux présentent bien des ressemblances (1). Le schéma suivant met en exergue leurs ressemblances qui concernent plusieurs organes.

 

Toutes ces similitudes sont indiquées par un rond et un point sur la figure :

- Les yeux sont petits ;

- Le cou est flexible

- Les nageoires (flippers) sont élargies

- La symphyse mandibulaire est allongée

- Le museau est long et forme un rostre

- Sur les mâchoires les dents sont plus nombreuses que chez les dauphins de mer et espacées ; lorsque l’animal referme sa gueule forment une nasse.

- Les arcs zygomatiques sont allongés

- Les os nasaux sont dans le prolongement des processus zygomatiques

 

Tous ces dauphins d’eau douce chassent pour s’en nourrir le menu fretin des fleuves, et ont adopté la même technique que celle d’un autre habitant des fleuves d’Asie, le gavial, qui a les même goûts et la même gueule : il ravage les bancs de poisson en l’ouvrant largement pour les piéger dans cette nasseOn peut donc envisager que l’allongement du museau constaté chez ces Vertébrés est une adaptation à la capture des poissons qui vivent en bancs dans les fleuves et rivières.

Pour essayer d’y voir plus clair sur ce problème de convergence entre dauphins d’eau douce par delà le temps, une analyse cladistique classique est inopérante. Cette méthode ne tient pas compte de la dimension historique de l’évolution, elle masque plus qu’elle ne met en exergue les points d’achoppement de ces questions.

 

 

Aussi les chercheurs cités ici ne s’en sont pas tenus au seul catalogage des ressemblances. Ils ont souhaité approfondir le problème. Dans ce but ils ont réalisé une étude morphométrique précise pour évaluer le degré de ressemblance entre les crânes des différentes espèces de dauphins d’eau douce et celles marines. Pour cela , sur les crânes des différents genres ont été choisis des points repères, puis collectés les mensurations et traités ces données en 2D par les méthodes morphométriques et statistiques classiques (Procrustes ANOVA).

Cette étude a permis d’une part de quantifier les différences observées entre espèces, et d’autre part de mesurer le degré de ressemblance entre les deux groupes dauphins d’eau douce et dauphins de mer.

 

Sa conclusion est claire : il s’avère que tous les dauphins d’eau douce sont plus proches entre eux que ne le sont les formes marines, et ce en dépit de leur éloignement phylogénétique. Issues de rameaux différents, toutes ces espèces ont néanmoins adopté les mêmes solutions anatomiques pour construire un crâne adapté à leurs nouvelles conditions de vie. Et c’est là le fait le plus troublant et la question centrale qui doit être maintenant élucidée : quels mécanismes morphogénétiques sont capables à des millions d’années de distance de réaliser les mêmes plans pour construire des structures anatomiques destinées aux mêmes fonctions ?

 

Il se trouve que l’actualité paléontologique du moment vient de nous offrir récemment un autre exemple de convergence : à plus d’une centaine de millions d’années de distance, du Mésozoïque au Cénozoïque, différentes lignées de Mammifères à poil et sang chaud, non Euthériens, Marsupiaux, Placentaires, toutes à un moment ou un autre se sont adaptées au vol plané. Toutes ont construit un appareil d’ancrage des membres supérieurs solide pour soutenir la membrane alaire, un train d’atterrissage résistant, un parachute souple haute performance pour aller de branche en branche, et de plus d’évidence toutes possédaient ou possèdent encore aujourd’hui un système de guidage performant. Aujourd’hui ce sont le phalanger, les colugos, les écureuils volants et autres. Hier c’étaient les Volaticotherium du Crétacé et d’autres espèces du Jurassique.

Cette autre histoire de convergence vous sera contée dans le Dinoblog. Alors, à suivre…

 

(1) C.E. Page et N. Cooper. 2017. Morphological convergence in « river dolphin » skulls. PeerJ 5:e4090; DOI 10.7717/peerj.4090

Nota : toutes les figures exceptée la dernière sont empruntées à l'article cité.

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