Prévision de « Printemps silencieux » pour les Mammifères marins.


Les pesticides sont nuisibles à la santé, on le sait. Mais il est des animaux plus sensibles que d’autres, et les Mammifères marins semblent de ce point de vue courir plus de risques. Voici 55 ma les hasards et nécessités de leur histoire évolutive ont fait que leurs ancêtres terrestres se sont peu à peu adaptés au milieu aquatique. Toute leur anatomie s’est alors transformée et ils ont revêtu un aspect de poisson. Mais dans le même temps,  ils ont perdu l’aptitude à fabriquer une enzyme commune chez tous les Mammifères terrestres qui leur permet encore aujourd’hui de résister aux pesticides (1).

 

C’est au fil du temps, à compter de l’Eocène, que peu à peu des Mammifères, taillés jusqu’alors pour vivre à terre, ont rejoint les eaux et se sont adaptés à ce nouveau milieu. Bien qu’il soit difficile d’établir précisément un ordre d’entrée, les paléontologues s’accordent pour désigner les Cétacés comme les premiers à s’être littéralement jetés à l’eau voici 55 ma, suivis de peu par les Siréniens. Des Carnivores, les Pinnipèdes, des Paresseux et d’autres ont plus tardivement fait le même choix.

Les transformations adaptatives des uns et des autres ne lassent pas d’émerveiller les historiens, surtout parce que de fait presque tous leurs organes ont subi de profondes transformations, et ce dans un laps de temps assez court. Les plus visibles concernent les membres qui se réduisent jusqu’à disparaître pour les pattes postérieures, alors que les antérieures se transforment en palettes natatoires. Le corps de ces nouveaux habitants des mers devient fusiforme, et la locomotion est assurée par les mouvements verticaux de reptation de la colonne vertébrale, ce qui implique la transformation des systèmes d’articulation des vertèbres. Pour se diriger dans l’eau, souvent dans l’obscurité, les Mammifères marins ont acquis des capacités auditives nouvelles, et certains se dirigent dans ce milieu grâce à l’écholocation.

 

Mais ce que des chercheurs viennent de découvrir est que parallèlement à ces innovations anatomiques très visibles, il est des vertus du génome qui parce qu’elles n’étaient plus sollicitées dans leur nouvel environnement ont été définitivement altérées (1). C’est le cas de certains enzymes de gestion d’oxydation des lipides présents chez les Mammifères terrestres et qui ont disparu chez tousles Mammifères marins, sans exception, quelle que soit leur appartenance phylogénétique et la date de divergence du rameau auquel ils appartiennent. Ainsi les Cétacés apparus voici 55 ma, les Siréniens il y a 41 ma, et les Pinnipèdes séparés des Carnivores il y a 21 ma, tous ces groupes ont perdu le même pseudogène PON1. Et il s‘avère que loutres et castors, plus récemment adaptés à ce milieu, présentent la même carence. Ce gène contrôle la production d’une enzyme, la Parooxodase 1 qui agit pour l’assimilation des lipides chez les Mammifères terrestres. Si ce même  PON1 n’est plus nécessaire aux Mammifères marins et a donc disparu de leur patrimoine génétique c’est que ces derniers eu égard les plongées longue durée qu’ils accomplissent, ont acquis un nouveau mode d’oxydation des acides gras adapté à la cyclicité hypoxie de leur habitus.

Or il se trouve que outre son action dans le cycle de l’oxydation et probablement par le fait du hasard, cette Paraooxonase 1 protège des neuro toxines organo-phosphatées, autrement dit des pesticides. Et dès lors que les Mammifères marins n’ont  plus cette faculté, cela les rend vulnérables à ces toxines créées par l’ingénierie de l’agro industrie.

Les deux graphiques ci-dessous résument l’influence comparée chez les Mammifères aquatiques et terrestres de deux ces agents quand ils participent ou non à l’oxygénation du plasma.

Comparaison de l’action d’agents du plasma qui jugulent l’action de deux organo-phosphatés toxiques chez des espèces marines (bleu) et terrestres. D’après réf. 1.

 

 

On se souvient qu’en 1962, Rachel Carson dénonça dans son célèbre ouvrage « Printemps silencieux » la toxicité létale des pesticides et en particulier le DDT répandus pour lutter contre les « nuisibles », et donc améliorer les rendements agricoles, mais qui avaient des effets dévastateurs sur les populations d’oiseaux (2). Il semble bien que hélas du côté de Monsanto l’ouvrage ne fut lu que tout récemment, et non par un scientifique, mais par un Juge.  Cette nouvelle étude, qui elle montre la fragilité des Mammifères marins à l’endroit de ces mêmes pesticides, rejoint les conclusions du célèbre auteur. Se pourrait-il qu’enfin soient prises en considération les mises en garde de Rachel Carson où il est montré ici qu’elles s’appliquent aussi au milieu marin ?

 

A l’appui de leur démonstration, les auteurs de ce travail évoquent un exemple de Mammifère marin, le lamantin de Floride, qui bien que considéré espèce protégée et vit dans une zone où il est interdit de chasse, est menacé par les déversements continus de pesticides venus des lessivages des zones agricoles proches de son habitat.

Proximité de l’habitat du lamantin de Floride avec les zones agricoles qui déversent des pesticides dans son habitat « protégé ». D’après réf . 1.

 

 

 

Des prélèvements effectués dans une zone réduite proche de l’habitat des lamantins révèlent la présence dans les eaux d’un taux élevé d’agents toxiques et de pesticides issus de l’agriculture industrielle. Ailleurs, en Australie dans la région de Brisbane qui abrite les dernières populations de dugongs, l’analyse des eaux révèle aussi la présence de taux délétères d’organo phosphatés, et dans l’Arctique les invertébrés et poissons base de l’alimentation des Carnivores marins qui fréquentent les lieux contiennent aussi des pesticides.

D’évidence le déversement dans les eaux marines de ces poisons dans des quantités de plus en plus considérables fait courir à terme un risque d’intoxication des Mammifères marins plus fragiles et susceptible d’entrainer à terme leur disparition.

Le plus important à mes yeux dans cette analyse est qu’elle met en exergue la nocivité létale au long cours de bien des produits industriels, qu’ils soient de type radioactif ou combinent des éléments chimiques dans une formule nouvelle et imprévue dans les enchainements réactifs que la Nature génère depuis la nuit des temps. Ces « inventions » fruits de l’imagination des hommes surgissent dans l’univers du vivant et s’y répandent comme autant de défis auxquels il n’est pas préparé. Le cas de la radioactivité « artificielle » est sans doute le plus caricatural : si la radioactivité « naturelle » n’a aucun effet létal sur le vivant, ce n’est pas le cas de la radioactivité « artificielle »  telle qu’elle a pu se manifester à Hiroshima, Tchernobyl et Fukushima, et de façon plus sournoise au voisinage des complexes industriels qui utilisent cette énergie. Mais il existe  bien d’autres « nouvelles » molécules nées de manipulations dans des laboratoire qui se répandent sur notre Terre et se révèlent d’une toxicité qui dépasse de loin les objectifs initiaux pour lesquels elles ont été fabriquées.

A la différence des explosions nucléaires ravageuses évoquées plus haut, la diffusion de ces produits nocifs n’a rien de cataclysmique : c’est très sournoisement qu’ils envahissent peu à peu notre Terre et la polluent de façon DEFINITIVE, alors que les organismes vivants ne sont en rien préparés et adaptés pour s’en préserver.

(1) Wynn K. Meyer et al. Ancient convergent losses of Paraoxonase 1 yield potential risks for modern marine mammals.Science, 2018 DOI: 10.1126/science.aap7714

(2) Rachel Carson. Printemps silencieux. Plon.


Un commentaire pour “Prévision de « Printemps silencieux » pour les Mammifères marins.”

  1. Pierre Farago Répondre | Permalink

    On retrouve dans les productions industrielles issues de la technoscience et leur impact sur le monde la structure fondamentale qui préside à toute recherche scientifique: la destruction de la structure relationnelle du réel, segmenté à l'infini pour qu'il puisse se soumettre au mode opératoire scientifique. La destructivité de la technoscience sur le monde s'explique très précisément de cette façon, imprévisible dans son ampleur et son impact, car elle touche à la structure même du réel.

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