Quand la préhistoire est inscrite au menu


C’est au menu d’un banquet du siècle dernier, et surtout à son plat de résistance que ce sont intéressés un groupe de scientifiques aussi curieux que facétieux (1).

Au début du siècle était né en Alaska tout près de leur terrain d’exploration, l’Explorers Club. S’y rencontraient régulièrement tous les explorateurs polaires d’alors, et un dîner annuel les réunissait dans un grand restaurant de New York au cours duquel ils faisaient état de leurs plus récentes découvertes, et partageaient leurs agapes avec quelques invités d’honneur dont ils espéraient délier les bourses.

En 1951, lors de la 47ème édition de l’Explorer Club Annual Dinner, fut inscrit au menu un cuissot de Mammouth. La pièce de boucherie avait été prétendument extraite de la glace de l’ Ile Akutan en Alaska par deux explorateurs de renom, le Père JS Bernard Rosecrans Hubbard, surnommé l’Abbé Glacier, et le Capitaine George Francis Kosco de l’ US Navy.

 

Le banquet et son menu plus qu’exotique eurent un grand retentissement. Le Club reçut un soutien enthousiaste du public, et ses activités furent stimulées grâce aux picaillons glanés en cette occasion. Aussi chaque année le Club continua-t-il d’organiser des Diners Annuels où étaient invités des célébrités auxquelles on offrait des hors d’œuvre hors du commun, des tarentules grillés ou des yeux confits de chèvre, le tout pour un prix exorbitant biens sûr, et ces manifestations gastronomiques faisaient la une de plus d’un magazine.

 

Sans doute pour asseoir la tradition et lui assurer une plus grande diffusion auprès des publics, plusieurs bocaux contenant des restes du fameux repas de 1951 furent présentés dans les vitrines de divers musées d’Amérique. L’artisan de cette opération de communication fut le Président du Club, le Commander Wendell Phillips Dodge qui avait organisé le repas et récupéré les restes. Il confia un échantillon au Conservateur du Bruce Museum de Greenwich (USA), Paul Griswold Howes qui n’avait pas pu assister au fameux repas et en gardait quelque aigreur. Il se trouve que quelques semaines avant la réception de cet objet remarquable, un article était paru dans le « Christian Science Monitor » qui prétendait que ce n’était pas du mammouth qui avait été servi au banquet , mais du Mégatherium, paresseux géant et fossile d’Amérique du Sud. Dodge et Howes s’accordèrent alors pour modifier l’étiquette sur le présentoir où trônait le bocal sensé contenir les restes du fameux repas, sans doute pour rendre encore plus attractif le bout de bidoche au demeurant peu ragoutant. Mais, l’un et l’autre n’avaient pas mesuré que leur forfaiture avait peu de chance de passer inaperçue : tout naturaliste sait que les Mégatherium sont strictement Sud Américains, et jamais au grand jamais aucun d’eux n’est allé se faire congeler en Alaska !

 

Si l’on consulte les archives de l’époque, et entre autres les notes du discours de Dodge qui a précédé le banquet, il explique sur le ton de la plaisanterie que lorsqu’une soupe de tortue est servie en entrée, sa chair peut se transformer en paresseux géant…Autrement dit il avoue à demi mots que le menu du Banquet du 13 janvier 1951 est quelque peu faisandé.

Mais alors  de quoi était fait son plat de résistance : déclaré cuissot de mammouth, fut-il bouilli de tortue ou de paresseux ?

 

Il se trouve que d’une part l’Explorers Club a toujours pignon sur rue et est même une institution respectée (2), et que d’autre part il y a tant et tant de légendes qui courent sur ces repas préhistoriques à base de mammouths, bisons ou chevaux conservés dans les glaces du Grand Nord, qu’il fallait trouver réponse à cette triple question. Cette recherche de vérité à travers le temps est une spécialité que les paléontologues cultivent depuis Georges Cuvier, et souvent avec bonheur : pour la plupart elle est même leur raison de vivre, modestement certes, mais ce sont à quelques exceptions près, tous gens respectables et respectés pour leur esprit de curiosité. Dès lors il ne faut pas s’étonner que la question du menu de 1951 soit à nouveau soulevée en ce début de millénaire par quelques uns de mes confrères, et revienne sur le devant de la scène. Elle est d’autant plus d’actualité qu’après de multiples pérégrinations dans divers musées, un bocal contenant conservé dans l’alcool un reste de viande du fameux repas vient d’arriver dans les collections du Peabody Museum de Yale University, institution de recherche de renom international qu’on ne présente plus.

 

Avant d’aller plus loin jetons un coup d’œil sur la répartition reconnue des trois bestiaux en cause.

 

Répartition du Mammouth (bleu) et du Mégatherium (rouge) fossiles et de l’actuelle tortue verte (Chelonia mydas) espèce aujourd’hui protégée mais très menacée.  On peut voir que le Mammouth est boréal et le Mégatherium austral. Les autres paresseux d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord (orangé), très différents du Mégatherium,  n’ont jamais été inscrits au menu des Amérindiens

Répartition du Mammouth (bleu) et du Mégatherium (rouge) fossiles et de l’actuelle tortue verte (Chelonia mydas) espèce aujourd’hui protégée mais très menacée.
On peut voir que le Mammouth est boréal et le Mégatherium austral. Les autres paresseux d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord (orangé), très différents du Mégatherium, n’ont jamais été inscrits au menu des Amérindiens

 

 

Il apparaît invraisemblable que l’on ait pu mettre au jour dans le Nord de l’Alaska des restes de Mégatherium : cela impliquerait d’augmenter son aire de répartition de 600%, et de réécrire toute l’histoire évolutive des Paresseux !

Il reste que bien des explorateurs se sont vantés d’avoir dégusté qui du mammouth, qui du bison, voire du cheval. (rappelons que ce dernier a disparu d’Amérique voici 12 000 ans). Alors mes collègues ont décidé d’utiliser les techniques les plus modernes de séquençage de l’ADN ancien pour identifier précisément la nature des restes contenus dans le bocal et déterminer de façon indiscutable et définitive à qui ils appartenaient.

Sur la foi de ces analyses, il résulte que les restes de cuisine contenus dans le bocal sont de la viande de tortue verte (Chelonya mydas). La seule incertitude est sa provenance géographique précise : on peut voir sur la carte que les tortues vertes ne courent pas dans l’herbe mais les océans et ont l’esprit voyageur.

 

Dans l’affaire, le Président de l’Explorers Club a joué d’évidence un rôle central et fait preuve de duplicité en plus d’une occasion. Il a d’abord mis en avant deux collègues de grande réputation et quasi intouchables : un membre de la Compagnie de Jésus et un Officier de l’US Navy. Avant le diner ses plaisanteries ont pu laisser croire qu’il avouait à demi mot qu’il y avait tortue sous roche. Puis à l’occasion de la remise d’un échantillon à Dodge pour son musée, en l’étiquetant Mégatherium c’est un nouveau nuage de fumée qu’il a lâché.

D’une certaine façon il a bien promené ses convives qui en eurent pour leur argent : le prix du ticket-repas était alors de 4500 $.

 

Le seul exemple de dégustation de chair préhistorique qui me paraît une expérience avérée est celle qu’a avoué mon collègue Dale Guthrie. En 1979 lui et son équipe avaient dégagé du pergélisol au Nord Du Canada, près de Fairbanks, un bison vieux de 36 000 ans qu’ils surnommèrent Blue babe (3). Après l’avoir bien bichonné, empaillé et rendu présentable et inodore pour figurer dans une vitrine de musée, ils découpèrent une tranche de son énorme cou et la firent cuire longuement avec sa garniture de petits légumes. Lorsqu’ils la dégustèrent, ils rapportent que la viande était plus que ferme sous la dent et avait un fort arome qu’ils qualifient de Pléistocène !

 

Quant au banquet de 1951, pour ma part, je reste un peu sur ma faim, car rien n’a transpiré du mode de préparation de la pièce de viande de tortue verte proposée à ses convives. Fut-elle nappée de sirop d’érable ? Flambée au rye ou au bourbon ? Peut-être après tout de façon plus classique elle a été servie avec une sauce agrémentée d’une bonne lampée de zinfandel.

 

Dans ma région natale, le Midi, voici quelques années j’ai eu vent d’une recette de même veine, celle du « lapin paléolithique ».  Elle est assez simple : après l’avoir zigouillé, ligotez le garenne à un tronc de pin et fichez le feu aux 25 hectares de garrigues des alentours avec ses herbes odorantes (thym et romarin).

On la doit à Joseph Delteil qui la mentionne dans sa « Cuisine Paléolithique ». Certains diront quelle est surréaliste, à l’image du poète écrivain. De fait elle a été inspirée par une des ses nombreuses aventures.

En 1937, Joseph Delteil trouva refuge dans ce qu’il souhaitait devenir sa thébaïde, la Tuilerie de Massane près de Grabels, à deux pas de Montpellier. C’était alors un mas de vigneron qui se dressait au milieu des vignes et garrigues. Joseph, fatigué du brouhaha parisien, avait envie de jeter l’ancre dans des paysages qui ressemblaient à ceux de son enfance. Et son désir épicurien d’isolement et de retraite avait été séduit par le lieu.

Soucieux de faire partager cette sérénité à son entourage, il décida de parsemer les frontières de cette propriété nouvellement acquise de panneaux où était stipulé : « Propriété privée, chasse interdite ». Le but était de créer un havre de paix et de repos où petits oiseaux, petits lapins et autres hôtes des lieux pourraient y gazouiller et gambader en paix, et dans le même temps le ravir de leurs chants et cabrioles. C’était sans compter avec d’autres membres de la faune locale. Il reçut très rapidement la visite de Nemrod du coin qui ne mâchèrent pas leurs mots. On lui précisa que dans sa commune d’accueil, une Société de chasse dûment répertoriée avait en charge la « gestion » de la faune sauvage. Dès lors tous ses membres pouvaient poursuivre et abattre le cas échéant sur l’ensemble de ce territoire tout animal sauvage, soit aux fins de dégustation, soit de régulation de la population pour ceux déclarés nuisibles. Par ailleurs, il lui fut précisé que tous ces chasseurs assermentés étaient aussi des fumeurs invétérés, mais parfois négligents : il en était qui écrasant leur mégot ne s’assuraient pas toujours qu’il fut complètement éteint. Le risque d’embrasement après leur passage restait latent.

Joseph comprit le message. Plutôt que de se lancer dans de vaines procédures ou stigmatiser dans un épitre les porteurs de fusil, il concocta cette recette du lapin paléolithique pleine de sous entendus.

 

 

(1) Glass JR, Davis M, Walsh TJ, Sargis EJ, Caccone A (2016) Was Frozen Mammoth or Giant Ground Sloth Served for Dinner at The Explorers Club ? PLoS ONE 11(2): e0146825. doi:10.1371/journal.pone.0146825

(2) Le siège actuel de l’Explorers Club est au cœur de Manhattan à New York, et le 112ème Annual Diner du Club se tiendra le 12 Mars prochain au Waldorf Astoria. Réservation obligatoire. Menu décidé au dernier moment et fonction des arrivages. Pour plus d’information sur le prix des tickets : https://explorers.org/about/112th_annual_dinner_ticketing

On peut voir que depuis 1951 les prix se sont envolés.

(3) R. Dale Guthrie. 1990. Frozen fauna of the Mammoth steppe. Chicago University Press.

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