Quand les baleines font un bœuf


Chaque hiver, les baleines boréales du Spitzberg se retrouvent près des glaces qui envahissent alors la zone pour se reproduire. Et en prélude à ces rencontres, elles chantent à tue-tête…du moins si l’on se glisse  incognito dans leur voisinage pour écouter leur concert avec des enregistreurs performants. Leur musique est très jazzie par comparaison avec le chant des baleines à bosse leurs voisines qui évoque plutôt la musique classique.  Surtout, les mélodies de blues qu’elles chantent sont d’une grande diversité (1).

Les baleines boréales ont la réputation d’être les plus joyeux de tous les cétacés. En période de rut, leurs acrobaties sous marines se concluent et par des claquements de queue sur la surface de la mer lorsqu’elles plongent, et aussi des bonds soudains où elles extraient de l’onde leurs 80 tonnes de graisse et de muscle pour ensuite dans un plouf retentissant déclencher des mini raz de marée. Ce sont les mâles les plus agités, mais leurs partenaires ne sont pas en reste pour les suivre dans ces ballets jusqu’à l’accouplement qui conclut cette joyeuse fête des corps. A ce jour aucune explication rationnelle n’avait pu être apportée à ce comportement somme toute exceptionnel. Les études récentes faites sur les chants qu’elles expriment pourraient aider à percer cette énigme : les baleines boréales émettent des rythmes syncopés qui évoquent la musique de jazz. Pourquoi ne danseraient-elles pas sur ces notes comme nous le faisons ?

Figures de boogie-woogie chez deux espèces, l’une terrestre, l’autre marine (Photo Life)

 

 

Jusqu’il y a quelques années, seul le chant des baleines à bosse avait été étudié de façon scientifique, et on avait constaté que au sein d’une même population,  les sons que les animaux  expriment sont assez uniformes au cours d’une même saison. Puis leur structuration évolue au fur et à mesure que le temps passe, et ces phrases musicales sont transmises d’une population aux autres au cours des années et se propagent. Toujours est-il que ces émissions sonores aussi soutenues que partagées évoquent d’une certaine façon la musique classique https://www.youtube.com/watch?v=W5Trznre92c

Ce n’est que plus tardivement que l’on s’est intéressé au chant des baleines boréales. Et c’est ainsi que  à partir de 2008 des enregistrements aux différentes saisons de la vie de ces grands mammifères itinérants ont été réalisées et ont révélé la richesse et la singularité de leurs répertoires dans une zone où elles ont leurs quartiers d’hiver : le Spitzberg.

Le principal studio d’enregistrement du chant des baleines boréales (réf.1)

 

C’est ainsi que de 2010 à 2014, des enregistrements ciblés, systématiques dans leurs lieux de résidence temporaire ont pu être analysés. https://figshare.com/collections/Supplementary_material_from_Extreme_diversity_in_the_songs_of_Spitsbergen_s_bowhead_whales_/4035239

 

Il s’est avéré qu’en cours d’année, la diversité des chants des baleines boréales atteint son maximum pendant la période de reproduction, de décembre à février. Alors que les observations ont été conduites pendant 3 ans sur plus de 200 adultes choristes et solistes des deux sexes, 184 types de chant ont pu être enregistrés. Sur les 3231 enregistrements, la moitié expriment  un seul type de chant, 37% deux types, et le reste plusieurs mélodies.

 

Kate Stafford, physicienne de l’Université de Washington qui a conduit ces recherches n’hésite pas à déclarer : « Si les chants des baleines à bosse évoquent la musique classique, ceux des baleines boréales sont du jazz ! Les mélodies sont très libres de forme, et si l’on considère les séries de concert qu’elles donnent au cours des hivers, jamais il n’y a eu de reprise des rengaines anciennes. Chaque année, l’improvisation prime ». Et pour mieux nous convaincre, elle fait écouter un de ses « favorite song » : https://soundcloud.com/uwnews/fram2013-2

 

Pour expliquer cette grande diversité des phrases musicales qui s’expriment dans cette zone, ce même auteur évoque le métissage : récemment le réchauffement climatique a ouvert de nouvelles voies de passage, et des populations venues du Canada, jusqu’ici enclavées dans le golfe de Boothia et au delà, se sont répandues autour du Spitzberg et ont livré à leurs nouveaux voisins des partitions originales de leur cru. Il n’empêche que capables d’émettre plus de 10 types de chants différents, les baleines boréales sont à ce titre des mammifères tout à fait exceptionnels.

 

Menacées d’extinction au siècle dernier, Elles ont depuis repris goût à la vie. Mais il n’empêche que les activités humaines, les émissions sonores des bateaux qui s’intensifient alors que le réchauffement climatique libère bien des lieux jusqu’ici protégés par les glaces hivernales, les explosions sous marines des forages pétroliers, la curiosité d’un tourisme qui ne s’embarrasse guère de discrétion à leur endroit, tout concourt à leur rendre la vie plus difficile, comme en témoigne ce magnifique documentaire d’Arte  qui raconte aussi leur histoire : https://www.youtube.com/watch?v=D7URyxVXBDw

 

(1) Stafford K.M., Lydersen C., Wiig Ø., Kovacs K.M. 2018 Extreme diversity in

the songs of Spitsbergen’s bowhead whales. Biol. Lett. 14: 20180056.

http://dx.doi.org/10.1098/rsbl.2018.0056

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