Quand les cachalots s’affrontent melon contre melon

Les cachalots mâles sont vindicatifs en période de rut : ils s’affrontent melon contre melon. Mais pas au risque de perturber leur GPS naturel et se casser le nez. Quant à leur cerveau, il est bien à l’abri de ces coups de tête de géants, et il ne risque aucune lésion grave puisque bien protégé. Cette culture du tête à tête vengeur, plus d’un navire au siècle dernier lancé à la poursuite de ces géants des mers l’a expérimentée, jusqu’à sombrer sous leurs coups : la légende de Moby Dick venait de naître.

Sonder les cœurs et les foies des cachalots est une entreprise de taille. Dans le vaste océan, les observations factuelles sur leurs mœurs sont plus qu’éparses. Au point que la fiction a souvent pris le pas sur la réalité pour conter leurs exploits. Plus contempteurs qu’observateurs objectifs, tour d’abord le récit biblique avec Jonas pour héros, puis des romanciers…romantiques ont forgé leur légende. Il y eut Jules Verne dans 20 000 lieues sous les mers, Carlo Collodi et le monstrueux « pescecane » qui avale Pinocchio puis le régurgite, et surtout Herman Melville avec Moby Dick, le cachalot vengeur, pour tête d’affiche.

Mais il semble que la réalité ait dépassé la fiction en plus d’une occasion. Depuis la grande époque de la chasse au cachalot qui démarre sur les côtes du pays basque au Moyen Age et trouvera son terme à la fin du 19ème siècle, les témoignages ne manquent pas pour souligner l’irascibilité des cachalots, qui en plus d’une occasion ont mis à mal des entreprises humaines. Et tout récemment, l’intrusion d’un cachalot dans un port de plaisance au Japon a suscité tour à tour effroi, puis une réaction « inappropriée » semble-t-il des marins locaux, et quelques belles images d’un fiasco baleinier

https://www.youtube.com/watch?v=xXZ2kpG7q6U

Pour les expériences plus anciennes de confrontation entre cachalots et chasseurs de baleine, les mieux documentées sont le naufrage de l’Essex en 1821 et celui de l’Ann Alexander en 1851, navires à voile baleiniers coulés par des cachalots en fureur, sans oublier les dizaines de doris renversés ou broyés par  d’autres victimes de la chasse sans merci qu’on leur menait alors, harponnées et rendues furieuses par les blessures infligées, et qui ont envoyé par le fond des dizaines de frêles esquifs et leurs agresseurs (1).

A propos de l’Essex, c’est alors un voilier de 238 tonnes fait de chêne renforcé de plaques de cuivre. Le jour du naufrage, le 20 novembre 1821, il compte deux captures à son actif quand la vigie annonce qu’à un demi mile un cachalot de grande taille vient de faire surface. Aussitôt il est attaqué, mais sans succès. Soudain, à une vitesse estimée à 3 noeuds, l’animal blessé fonce vers le bâtiment et le frappe à l’avant, puis s’éloigne. Alors que les 21 membres d’équipage et le capitaine discutent sur l’opportunité d’envoyer des doris pour harponner la bête, la voilà qui revient cette fois à grande vitesse, environ 6 nœuds, et à nouveau aborde le navire avec une violence telle qu’il le couche sur les flots. Bientôt il coule. Les naufragés grimpent tant bien que mal dans les canots de sauvetage, et commence alors pour eux une dérive meurtrière de plusieurs semaines : sur 20 membres d’équipage, 12 périront et seront des viatiques pour les huit survivants.

30 ans plus tard le capitaine de l’Ann Alexander lance deux baleinières à la poursuite d’un grand cachalot : elles sont littéralement croquées par la bête. Alors que l’équipage s’interroge sur l’opportunité de poursuivre la chasse, le navire reçoit un premier choc sous la ligne de flottaison. Puis le cachalot attaque une deuxième fois au niveau de la proue et  provoque une avarie, en l’occurrence  un trou  de la taille de sa tête ! Le bateau coule rapidement. Six mois plus tard, l’agresseur sera capturé : certes il était affaibli par les plaies provoquées par les harpons de l’Ann Alexander, mais il n’empêche qu’il avait survécu, ce qui prouve pour le moins que les cachalots ont la tête dure. Et ce n’est pas pour rien quelle est dénommée melon par les anatomistes cétologues.

Ce melon est constitué de tissus mous qui reposent sur le toit crânien qui lui est fait d’os et forme un berceau pour l’accueillir comme illustré ci dessous.

 

Crâne de cachalot et reconstitution des organes du melon.(Pixgood.com et New York State Museum).

Crâne de cachalot et reconstitution des organes du melon.(Pixgood.com et New York State Museum).

Un premier constat : sur ces images ne figure pas le cerveau car il est très postérieur, bien enfermé dans la boîte crânienne, il ne risque pas d’être blessé lors des affrontements. L’essentiel du melon est constitué du spermaceti, l’ambre blanc si recherché des chasseurs : la couleur et la fluidité de cette huile de baleine a donné le nom de spermaceti à l’organe, et en anglais le terme sperm whale désigne le cachalot (2). Au dessous il y a une autre masse graisseuse dont les qualités sont moins appréciées, et donc qualifiée de junk. Une masse musculaire enveloppe le tout.

Ces masses graisseuses du  melon ont une fonction triple : dans la modulation et la propagation de sons, dans les combats entre mâles où elles servent comme armes offensives,  et aussi dans l’aide à la flottabilité et la plongée. Dans ce court essai, je n’aborderai que les deux premières.

 

Parler et se repérer : les différents cliquetis du cachalot

Deux ouvertures sur le dessus du melon  ont des fonctions différentes : l’évent et le museau de singe. Le premier du côté gauche gère essentiellement la respiration, le deuxièmes l’émission de deux types de sons : les clicks qui permettent à un individu de « parler » à ses congénères et  sur une autre bande son, l’animal émet les ultrasons  de l’écholocation, ce GPS qui permet à tout individu de se situer dans l’espace, repérer les proies et les compagnons de route. Les ondes produites  à cet effet ont un trajet complexe, et il semble que l’émetteur de ce type d’onde se situe à l’apex du melon.

Le melon du cachalot : l’évent est l’orifice respiratoire (voie nasale gauche en pointillé) L’émission de sons se fait par les lèvres phoniques (museau de singe) et le conduit droit. Le spermaceti est en jaune, le junk (ici melon) en rouge et jaune.

Le melon du cachalot : l’évent est l’orifice respiratoire (voie nasale gauche en pointillé) L’émission de sons se fait par les lèvres phoniques (museau de singe) et le conduit droit. Le spermaceti est en jaune, le junk (ici melon) en rouge et jaune.

Une hypothèse récente envisage que les deux types d’onde sont modulées et probablement régulées dans les deux caisses de résonnance que constituent spermaceti et junk (3). Pour mieux comprendre le fonctionnement de ce système très sophistiqué,  suivons ce cours d’anatomie grandeur nature : http://www.nytimes.com/video/science/100000001333363/inside-a-sperm-whale.html

Il est complété par ces schémas qui donnent à voir les trajets supposés des différents types de « clicks » émis par le cachalot et leurs fonctions.

Sur ces deux coupes sagittales du melon de grand cachalot, on a fait figurer les trajets et mécanismes de propagation des différentes ondes des « clicks » de communication (a) et ceux d’écholocation (b). D’après réf. 3.

Sur ces deux coupes sagittales du melon de grand cachalot, on a fait figurer les trajets et mécanismes de propagation des différentes ondes des « clicks » de communication (a) et ceux d’écholocation (b). D’après réf. 3.

Le sac nasal délivre des « reniflements » dans le conduit droit qui aboutissent aux « lèvres de singe ». La vibration qui en résulte se propage vers l’arrière  au travers de l’organe du spermaceti  (flèches vertes). Par réflexion, ces ondes sonores pénètre l’organe « junk » et sont dirigées vers la base du nez et émises dans l’eau.

Les flèches noires figurent le mode propagation des ondes d’écholocation au travers du conduit nasal droit.

 

Mais alors comment concilier cette fonction d’émission et de réception d’ondes sonores très sophistiquée avec celle d’agression qui à première vue doit mettre à mal lors des joutes entre mâles ce précieux et sensible organe qu’est le melon ? Tout un chacun qui a assisté à un combat de boxe entre deux champions bipèdes, et semble-t-il très humains, n’envisage pas qu’à l’issue de la rixe, l’un et l’autre belligérant n’en ressorte un peu sonné, voire handicapé. Ce qui vaut pour les hommes doit s’appliquer aux cachalots : 40 tonnes propulsées à une vitesse de 3 à 6 nœuds sur le melon d’un adversaire de même taille doivent plus que le faire trembler. Les échouages de grands cachalots ne sont-ils pas la conséquence de combats trop rudes ? Depuis de nombreuses années on les répertorie dans toutes les mers du monde, et il est même un site Wikipedia qui en adressé la liste. On peut y lire que 60% des échouages se font sur les côtes de Tasmanie, Nouvelle Zélande et Mer du Nord.  Dans bien des cas les victimes sont des mâles. De la fin du 19ième siècle à nos jours, près de 20 échouages collectifs ont été recensés.  Ce sont chaque fois entre une dizaine et jusqu’à 72 individus des deux sexes que l’on retrouve gisant sur une plage ou un haut fond. Ces « suicides » collectifs restent inexpliqués, si ce n’est qu’on peut envisager que chacun de ces troupeaux avait un guide qui a failli à sa tâche. Mais alors que nous abordons le troisième millénaire, le constat qui s’impose est que l’éthologie des cachalots reste très mal connue, au point que l’ouvrage de Melville de ce point de vue est toujours une référence, à l’exception notable de la synthèse récente de Richard Ellis (4).

Cependant, si l’on est loin d’avoir fait le tour du sujet, on peut faire des hypothèses et envisager comment les cachalots mâles « gèrent » leurs melons lorsqu’ils s’affrontent sans léser les organes vitaux de l’écholocation.

Jusque il y a peu, les cachalots lors de leurs migrations saisonnières couraient les mers en troupeaux  de dizaines et de dizaines d’individus . Les historiens rapportent des défilés vus de la côte qui duraient plusieurs heures. Hors de ces épisodes, les cachalots sont des animaux sociaux, et il existe un fort dimorphisme sexuel, les mâles ont une taille double des femelles. Richard Ellis fait à propos de leurs structuration sociale un parallèle entre cachalots, géants des mers, et éléphants, les plus grands mammifères terrestres. Dans les deux cas on observe qu’il existe deux types de hardes relativement stables, composées d’une vingtaine d’individus : des groupes de femelles gestantes ou allaitantes avec leurs petits et un cortège de jeunes des deux sexes ; d’autres groupes sont composés uniquement d’adolescents des deux sexes.

https://www.youtube.com/watch?v=qbbRY9z_bJE

Quant aux mâles, ils vivent généralement en solitaire. Au gré de leurs périples et des saisons, ils fréquentent les groupes de femelles et cherchent à s’y faire accepter pour copuler. S’ils sont rejetés, ils rejoignent un autre groupe de femelles. Sporadiquement il y a des joutes entre mâles, mais elles n’ont été que rarement observées. Ce qui est constaté est que les grands mâles semblent s’éviter, et ils émettent lors des rencontres des clicks différents. Il n’empêche qu’ils portent des marques certaines d’affrontements en l'occurrence des  lacérations qui balafrent leurs melons. Comme le montre la photo, les cicatrices de ces combats sont concentrées sur le sommet du junk. Elles ont été provoquées lors de batailles entre mâles par les dents de la mâchoire inférieure, et il est logique d’envisager que les animaux s’affrontent tête contre tête,  comme de nombreux grands herbivores terrestres.

Le melon d’un cachalot mâle échoué gisant sur le côté gauche avec des lacérations. Les deux parties du melon sont identifiables : A = junk, B =  spermaceti. On peut voir que les lacérations sont concentrées sur le junk.  (Photo Møhl 2001 in réf. 3).

Le melon d’un cachalot mâle échoué gisant sur le côté gauche avec des lacérations. Les deux parties du melon sont identifiables : A = junk, B = spermaceti. On peut voir que les lacérations sont concentrées sur le junk. (Photo Møhl 2001 in réf. 3).

Le principal argument qui permet d’avancer que le melon des cachalots est une arme offensive  dans les combats entre mâles est que chez ces derniers le spermaceti est beaucoup plus volumineux que chez les femelles, et constitue près de 20% du poids total de l’animal, soit 7.800 kg pour un animal de 39 000 kg. Ce fut voici deux siècles l’or blanc des baleiniers, avant d’être remplacé par l’or noir des pétroliers grâce à certain colonel Drake…

 

Cueillette du spermaceti au 19ième siècle. Extrait de « Recherches sur le cachalot » (1889)  de Georges Pouchet, professeur au Museum National.

Cueillette du spermaceti au 19ième siècle. Extrait de « Recherches sur le cachalot » (1889) de Georges Pouchet, professeur au Museum National.

 

Post scriptum. Les cachalots ne sont pas nés d’hier : http://www.dinosauria.org/blog/2015/06/12/depuis-quand-les-cachalots-ont-le-melon/#more-3043

 

 

 

 

 

(1) D. R. Carrier, S. M. Deban, J. Otterstrom 2002. The face that sank the Essex: potential function of the spermaceti organ in aggression. The Journal of Experimental Biology 205, 1755–1763 (2002).

 

(2) Le mot français cachalot (1698) serait emprunté à l’espagnol cachalote, lui-même emprunté au portugais (= grosse tête). Le Grand Robert précise que son usage est d’abord attesté « dans des documents d’apothicaire en raison des substances extraites de la tête de l’animal ».

 

(3) Stefan Huggenberger, Michel André,  Helmut H. A. Oelschläger, 2014. An acoustic valve within the nose of sperm whales Physeter macrocephalus. Mammal Review, vol 44, : 81-87. doi:10.1111/mam.12017

 

(4) Richard Ellis, 2011. The great sperm whale. 387 p. University Press of Kansas. https://kuecprd.ku.edu/~upress/cgi-bin/subjects/natural-history/978-0-7006-1772-2.html


2 commentaires pour “Quand les cachalots s’affrontent melon contre melon”

  1. Jean-Louis Hartenberger Répondre | Permalink

    Les Artiodactyles (Cervidés, Bovidés, Camélidés, Hippopotames, etc..) grands herbivores sont le groupe frère des Cétacés et on réunit les deux au sein des Cetartiodactyla.

Publier un commentaire