Quand les macaques vont aux eaux


L’hiver venu, les macaques qui séjournent sur les hauteurs de Nagano, dans des montagnes du centre du Japon, rejoignent quotidiennement les sources thermales chaudes qui jaillissent à proximité pour s’y baigner longuement. C’est pour eux plus qu’une nécessité, une question de survie, car  ce faisant, les femelles dominantes  bien servies par leurs partenaires augmentent leurs chances de se reproduire en prenant ces bains de chaleur (1).

 

Madame de Sévigné nous rapporte que chaque année elle allait prendre les eaux à Vichy pour s’y purger, s’y nettoyer reins et boyaux, jusqu’à ce que, disait-elle, les eaux d’entrée et de sortie de son régime soient les plus claires possible. Les cures hivernales des macaques du Japon n’ont pas le même dessein thérapeutique, mais sont tout aussi régulières et programmées d’une année l’autre. Du moins le sait-on depuis 1963. Cette année là, dans ce coin montagneux de la Préfecture de Nagano jusque là inexploré et situé au centre le plus septentrional, aussi le plus élevé et le plus froid de la péninsule fréquenté par des singes, il fut envisagé de construire un hôtel pour accueillir près des sources thermales qui y jaillissent des patients en mal de cure. Las, les promoteurs s’aperçurent que la place était prise : les macaques du coin usaient de longue date de ces bains,  et chaque hiver, en particulier par temps de neige, venaient y tremper leurs os transis pour s’y réchauffer. Qu’à cela ne tienne ! On construisit tout de même un hôtel mais non pour des curistes, plutôt pour accueillir les touristes devenus pour quelques jours spectateurs de leurs cousins primates amateurs de bains chauds.  Bientôt ce fut en foule que l’on vit accourir les visiteurs dans ces lieux pour assister à ce spectacle étrange : des familles de macaque en train de prendre les eaux, certes dans le plus simple appareil, et parfois se laissant aller à quelque pittoresque emprunt.

 

Ce cliché d’un macaque qui a emprunté un smartphone et consulte la météo du jour a obtenu  le prix de la Wildlife Photograph of the Year. Merci Marsel von Oosten.

Pour autant, longtemps on ne se préoccupa guère des raisons qui poussaient ce groupe de macaques à ainsi se conduire. Pourtant le « comportement thermal » de cette population de qui réside près de Nagano en fait une exception. Car si les macaques du Japon ont colonisé presque toute la péninsule, c’est chez un seul groupe que l’ on observe cette propension l’hiver venu, et surtout par temps de neige, à rejoindre pour s’y baigner le griffon des sources thermales chaudes qui jaillissent à proximité de leur résidence.

Ce cliché d’un macaque qui a emprunté un smartphone et consulte la météo du jour a obtenu le prix de la Wildlife Photograph of the Year. Merci Marsel von Oosten.

Ce n’est qu’assez récemment que l’on s’est préoccupé de trouver une explication rationnelle à ce comportement somme toute exceptionnel. Et ce sont des physiologistes qui ont décidé de consulter leurs augures, en l’occurrence se sont penchés sur leurs fèces. C’est donc sans importuner guère ces cousins curistes qu’ils ont pu analyser et comparer les hauts et bas de leurs humeurs, en particulier les variations du taux d’hormone des femelles dominantes qui d’évidence sont les suzeraines des lieux. Car tous les observateurs s’accordent pour reconnaître que dans ces tribus de Primates, ce sont elles qui les premières décident du moment et du temps du bain, entrainent la troupe à s’y rendre, gouvernent la cure, quitte à administrer quelques remontrances aux indisciplinés qui tenteraient de contourner leur autorité. Et on a constaté qu’elles vont au bain et se baignent plus fréquemment et longtemps par temps d’hiver. En été, les cures sont dix fois moins fréquentes.

Aussi sachant qu’un réchauffement corporel induit chez les Primates un accroissement des concentrations des glucocorticoïdes, les chercheurs ont fait l’hypothèse que les bains chauds des macaques de Nagano les protégeaient du stress que provoque le froid hivernal sur l’organisme. Les chercheurs ont ainsi ciblé un groupe d’une douzaine de femelles, et tout en comptabilisant durant les deux saisons leurs temps de cure quotidiens, ils ont récolté leurs fèces pour en analyser les concentrations en glucocorticoïdes.

La conclusion ne s’est pas fait attendre : c’est dans un but de thermorégulation que  les macaques prennent des bains chauds réguliers. Cela favorise chez les femelles dominantes l’augmentation de leurs taux de glucocorticoïdes, et elles se montrent en hiver plus agressives…et leur fécondité s’en trouve augmentée.

On le sait, hors les humains, tous les Primates vivent dans la zone intertropicale : leurs organismes ne supportent pas les hivers rigoureux de la zone tempérée. La population de macaque de la Préfecture de Nagano située à la limite septentrionale de cette zone intertropicale, qui plus est en altitude, endure des conditions climatiques difficiles, et il y neige fréquemment. Ainsi, alors qu’ils vivent dans des conditions extrêmes, les macaques de Nagano s’y sont parfaitement adaptés : ont survécu et ont proliféré les enfants des curistes les plus assidues. Cela a un nom : la sélection naturelle. Une vidéo illustre cette aventure animale : https://www.nytimes.com/video/science/100000005800676/the-story-behind-japans-bathing-monkeys.html

On peut rappeler que chez les humains, de longue date  il a été signalé que la prise de bains chauds fréquents avait une influence certaine sur la thermorégulation de ceux qui s’y adonnaient. Par ailleurs, il est reconnu que de nombreux couples déclarés stériles de longue date, recouvraient des chances de fécondité après un voyage sous les tropiques. Il semblerait que les macaques de Nagano aient anticipé et trouvé remède avant eux à leurs  très légitimes désirs d’enfants.

(1) Takeshita, R.S.C., Bercovitch, F.B., Kinoshita, K. et al. Primates (2018). Beneficial effect of hot spring bathing on stress levels in Japanese macaques. https://doi.org/10.1007/s10329-018-0655-x

 

 

 

 

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