Quand l’os pénien rencontre l’os clitoridien: baculum baubellumque


Le baculum ou os pénien sert de nombreux mammifères dans leurs ébats amoureux : les mâles de plusieurs espèces de Primates, Carnivores, Rongeurs, Chauve souris en sont pourvus. Pour répondre à leurs assauts, le clitoris des femelles des mêmes est soutenu lui aussi par un os, le baubellum. Il faut reconnaître que si le baculum de très différentes espèces a été étudié, décrit, mesuré, figuré, et son action soutenue de divers arguments, en revanche le baubellum est tout juste cité de façon anecdotique dans la littérature savante, presque ignoré. Ainsi les écoliers du monde globalisé (scholar google) dans les 15 dernières années évoquent le mot baubellum 25 fois alors qu’ils  accordent 40 fois plus de citations à baculum. Dans un récent article qui rappelle les caractéristiques  anatomiques de l’os viril chez divers mammifères, il se trouve que Paula Stockley, une des rares spécialistes,  évoque sa contrepartie 3 fois alors que baculum surgit à plus de 30 reprises dans  son propos (1).

J’ajoute que j’aurais souhaité ici faire figurer des baubella : je n’en ai trouvé aucune image.  A l’inverse, les bacula de nombreuses espèces ont été figurés, et Paula Stockley souligne dans son article la diversité d’aspect de l’os pénien suivant les espèces, comme on peut le constater sur ce petit échantillon dans la figure ci dessous.

 

Panoplie de bacula de Mammifères d’Amérique du Nord. En haut à gauche bacula d’écureuils terrestres (Spermophilus). A droite bacula de rats du riz (Oryzomys) et de campagnols (Microtus) échelle 1 mm. En bas, les bacula de carnivores (ours et otaries). (échelle 1 cm). Photo William Burdon. (Réf. 1).

Panoplie de bacula de Mammifères d’Amérique du Nord. En haut à gauche bacula d’écureuils terrestres (Spermophilus). A droite bacula de rats du riz (Oryzomys) et de campagnols (Microtus) échelle 1 mm. En bas, les bacula de carnivores (ours et otaries). (échelle 1 cm). Photo William Burdon. (Réf. 1).

En haut à gauche ce sont des bacula d’écureuil terrestre, dont on peut dire qu’ils ressemblent à de minuscules cuillères à bord dentelé telles qu’utilisées par les pâtissiers pour sculpter leurs gourmandises. A côté, figurent ceux des rats du riz et des campagnols qui eux  ressemblent à de petites fourchettes à huitre. Dans le bas de la panoplie figurent des  bacula d’ours et de lions de mer, simples baguettes presque rectilignes, mais d’une taille adaptée au poids et ambitions  de ces animaux.

Le plus long baculum répertorié est celui du morse : 60 cm. Et un collectionneur privé conserve dans ses tiroirs l’un d’eux qui porte les traces d’une ancienne fracture, heureusement ressoudée du vivant de l’animal (2). Dans le même article, une revue de la question, les auteurs rapportent que les os péniens peuvent être utilisés pour approfondir la connaissance taxonomique des espèces, en particulier les Rongeurs, et que certaines espèces sont identifiables par ce critère. Ils rappellent aussi que les chasseurs professionnels d’Alaska ne rechignent pas à s’en parer et à les monter en bijoux. Ainsi les exposent-ils à leurs clients comme autant de trophées, à moins qu’ils  ne les considèrent comme des amulettes, voire des talismans  dont ils attendent une influence bénéfique dans certaines circonstances. Pour autant, en conclusion de leur travail, ces biologistes soulignent que la fonction, voire l’utilité de  l’os pénien reste assez énigmatique, et ce point de vue est partagé par de nombreux auteurs.

Aussi faut-il saluer comme une première une étude récente de la morphologie de l’os pénien de la souris où il est montré sans ambiguïté que de sa taille dépend le succès reproductif des mâles (3).

L’expérience a été conduite dans des élevages de plein air de souris domestique (Mus musculus domesticus) : plusieurs enclos sont surveillés et  les mâles et femelles sont bien identifiés lors de leurs ébats ; les portées sont soigneusement relevées et comptées, alors que des marquages génétiques permettent de bien suivre la généalogie des différentes familles.

Il s’agissait  en priorité d’apprécier le succès reproductif des mâles en fonction des mensurations de leurs os péniens suivant 3 variables (Longueur, largeur à la base et à l’extrémité). Evidemment celles ci sont relevées post mortem, mais comme la durée de vie de la souris domestique est brève, en moyenne 2 ans,  cela veut dire que les animaux ne sont pas sacrifiés pour les nécessités de l’expérimentation, il suffit d’attendre leur mort naturelle.

Conduite sur plusieurs années, les résultats de l’expérimentation concernent 24  mâles qui ont engendré en tout 241 petits. Leur nombre par géniteur varie entre 0 et 27, et 67% des portées étaient composées de plusieurs petits.

En premier lieu,  les observations et comptages montrent que la compétition entre les mâles est intense. Surtout ce qui transparait comme une évidence est que la taille du baculum  a assuré le succès reproductif de certains mâles, alors que sont aussi pris en compte pour chaque individu  d’autres critères qui auraient pu jouer : le poids total, la taille des  testicules, et les autres caractéristiques du pénis. Au final, il s’avère que des trois dimensions mesurables sur le baculum, celle qui est déterminante est la largeur de son extrémité (shaft width sur la figure ci dessous).

 

Morphologie du baculum de souris en vue dorsale (a) et les 3 dimensions utilisées dans l’étude. Schéma du baculum (hachuré) in situ (b). D’après réf. 3. A droite photos de baculum de souris. (clichés in Réf. 4).

Morphologie du baculum de souris en vue dorsale (a) et les 3 dimensions utilisées dans l’étude. Schéma du baculum (hachuré) in situ (b). D’après réf. 3. A droite photos de baculum de souris. (clichés in Réf. 4).

Les chercheurs suggèrent que une plus grande largeur du baculum à son extrémité doit stimuler d’avantage le clitoris lors du coït. Cela déclenche des réponses endocriniennes chez la femelle favorables au transport du sperme. Il est possible aussi que l’intromission d’un pénis de plus grande taille  repousse la liqueur séminale des rivaux qui ont précédemment bénéficié des faveurs d’une même femelle. Bien sûr ce sont là des hypothèses. Il n’empêche qu’il est maintenant démontré que chez la souris, les variations du baculum dans ses dimensions doivent être comprises comme une composante de la sélection sexuelle au sein de l’espèce.  Ce qui signifie qu’il est probable que chez d’autres où sont observées de telles  variations morphologiques de l’os pénien, ces mêmes caractères  influent sur les processus d’évolution et de spéciation.

En liaison avec ce constat, il faut faire mention de plusieurs travaux de génétique qui montrent que la taille du baculum est soumise et régulée par certains gènes de développement et leurs transcripteurs (HoxD et familles de transcripteurs TGF-ß et BM (4). L’héritabilité de ce type de caractère est donc prouvée.

 

Ainsi vient de s’ouvrir avec cette étude du comportement sexuel de la souris un champ de recherche qui concerne tous les Mammifères pourvus d’un baculum et d’un baubellum, et nous Primates sommes en première ligne pour y participer. En effet la plupart des espèces de singes de tout âge en sont pourvus. L’ordre auquel nous appartenons peut même s’enorgueillir de posséder parmi ses ancêtres une espèce vieille de 45 millions d’années dont on sait qu’elle était pourvue d’un baculum de taille plus que respectable comme le montre l’image ci-dessous : la longueur  de l’os pénien  d’Europolemur  de Messel (Allemagne) est moitié celle de son fémur !

 

Bassin, pattes arrières et baculum  d’Europolemur de Messel (45 ma). Photo W. Von Koenigswald Université de Bonn.

Bassin, pattes arrières et baculum d’Europolemur de Messel (45 ma). Photo W. Von Koenigswald Université de Bonn.

 

Mais j’évoque ici les plus vieux Primates dont les actuels Lémuriens de Madagascar sont le meilleur souvenir. Qu’en est-il chez les espèces actuelles ? Aujourd’hui vivent dans les forêts d’Afrique et du Sud Est asiatique plusieurs espèces de la grande famille des Anthropoïdes à laquelle nous appartenons.  Orangs outangs, gorilles, et chimpanzés, tous sont pourvus d’un baculum, certes de taille plus modeste en comparaison que celui d’Europolemur.  Mais nous Homo sapiens en sommes dépourvus. Pourquoi ?

Paraphrasant le médecin de Molière qui déclarait doctement « et voilà pourquoi votre fille est muette », nous pourrions nous contenter du schéma qui suit tout en déclamant avec componction et suffisance : « C’est ainsi qu’a fondu l’os pénien ! ».

 

Régression du baculum chez les grands singes. D’après Sarah Hird. http://nothinginbiology.org/2013/07/23/we-just-lost-it/

Régression du baculum chez les grands singes. D’après Sarah Hird. http://nothinginbiology.org/2013/07/23/we-just-lost-it/

 

 

 

 

 

 

 

Heureusement ce sont élevées plus d’une voix chez les spécialistes de l’Evolution pour commenter une absence que beaucoup ne sont pas loin de considérer une infirmité. La plus à la mode est l’hypothèse de Richard Dawkins : il pense que les femelles de notre espèce ont exercé une pression de sélection qui a rendu superflu ce soutien osseux. Selon lui,  elles se sont préoccupées davantage des qualités de bonne santé et d’endurance de leurs partenaires que de cet avantage très physique.

On peut être d’accord ou non avec ce point de vue émis par un des plus écoutés penseurs du darwinisme moderne. Pour ma part, je le partage, et il me semble que la disparition du baculum chez l’homme indique que  la compétition spermatique n’est pas très forte chez les humains, et le pénis des mâles peut s’en passer.

 

Ce tour d’horizon sur les vertus supposées de l’os pénien resterait incomplet si nous n’évoquions pas une exception très française : Henri IV.

Le grand amateur de volaille que fut le bon roi, au point d’en faire règle de vie sa consommation hebdomadaire, se disait ossu de ce côté là. Il est difficile d’accorder crédit à cette prétention en l’absence de témoignage concret : les musées d’histoire de notre pays ne conservent de lui que son berceau, une coquille de tortue exposée au Musée de Pau ; les mémorialistes quant à eux après avoir rapporté qu’à sa naissance ses lèvres furent frottées d’ail ne content que ses amours et ses victoires, mais ne disent rien de précis sur son anatomie ; les peintres eux ont  représenté bien sûr sa fraise dans différents tableaux de genre, mais c’est tout. Quant à la mémoire populaire, au travers de chansons elle n’a su garder que le souvenir de son accent rocailleux. Alors son pénis fut-il ossu ou n’est-ce qu’une royale vantardise ?

Seule l’exhumation de ses restes enfouis à Saint Denis aurait pu nous renseigner.  Hélas, en profanant sa sépulture, les Révolutionnaires ont effacé à jamais le prétendu soutien de cette aussi  perpétuelle qu’exceptionnelle érection. Resterait le témoignage de ses amantes. Mais peut-on accorder crédit à ces amoureuses aveuglées de passion ? Reconnaissons qu’il est des moments où science et histoire ont du mal à s’épouser sous le ciel de la raison. Aussi terminons en chansons : https://www.youtube.com/watch?v=uoQT7IrUHwM

 

 

 

 

 

 

(1)  Paula Stockley The baculum. Current Biology. 24 Volume 22, Issue 24, 18 December 2012, Pages R1032–R1033. http://www.cell.com/current-biology/abstract/S0960-9822(12)01308-5

(2)  Diane Ostiguy, Hélène Jolicoeur, Serge Larivière. 2008.L’énigme de l’os pénien. Le Naturaliste Canadien, vol 132 : 49 - 53. http://www.provancher.qc.ca/upload/file/132_2%20p%2049-53.pdf

(3)  Paula Stockley et al.  Baculum morphology predicts reproductive success of male house mice under sexual selection. BMC Biology 2013 11:66. http://link.springer.com/article/10.1186/1741-7007-11-66

(4)  J. Zakany, C.Fromental-Zanain, , X. Warot, D. Duboule. 1997. Regulation of number and size of digits by posterior Hox genes: A dose-dependent mechanism with potential evolutionary implications. Proc. Natl. Acad. Sci. USA. Vol. 94, pp. 13695–13700. http://www.pnas.org/content/94/25/13695.full.pdf


2 commentaires pour “Quand l’os pénien rencontre l’os clitoridien: baculum baubellumque”

  1. dubois Répondre | Permalink

    Il paraît effectivement que quelques hommes ont été ossus de ce côté là.

Publier un commentaire