Renards, soldats de l’ombre

Entre 1943 et 1944, les services secrets américains développèrent un projet au nom de code Fantasia dans le but de démoraliser leur ennemi d’alors, le Japon. Se fondant sur les mythes et peurs de ce peuple shintoïste, il fut envisagé de débarquer sur ses côtes des bataillons de renards en tenue nocturne de combat, en l’occurrence la fourrure imprégnée de motifs radioactifs fluorescents symboles d’esprits malfaisants. Les ballades nocturnes dans les villes et campagnes de ces fantômes porte-poisse effraieraient et démoraliseraient durablement civils et militaires pensaient alors les chefs de l’OSS.

En décembre 1941, l’attaque de Pearl Harbor fut un coup de massue pour les Etats-Unis. Ils  se décidèrent enfin à déclarer la guerre à toutes les puissances de l’Axe pour mettre un terme à leur projet fasciste de domination du monde. Dans le même temps fut  entreprise la réorganisation de fond en comble des organismes de gestion des moyens de guerre du pays, alors dernier bastion de la Liberté avec l’Angleterre, et ce sur tous les fronts. C’est ainsi que naquit en juin 1942 l’OSS (Office of Strategic Services) chargé de collecter des informations et d’organiser des opérations clandestines tous azimuts, afin de  contrecarrer tous ces  adversaires à « chemises noires »,  de l’Europe au Pacifique.  Cette nouvelle administration eut dès sa création un privilège : ni le Sénat ni le Congrès n’avaient droit de regard sur les opérations projetées. . « America first » aurait pu être son slogan, et on devine qu’il l’est resté  jusqu’à nos jours pour son successeur, la CIA (Central Intelligence Agency). 

Sous la houlette de son chef « Wild Bill » Donovan, l’OSS  recruta à tour de bras et de cerveaux.  Le mot d’ordre que recevait chaque nouvelle recrue était de pondre des mémos proposant des actions aussi rapides que meurtrières adaptées aux ennemis, dans le but de déstabiliser et démoraliser les populations civiles et militaires, en tous lieux et toutes circonstances, afin de le mettre à genoux et lui faire rendre  merci dans les plus brefs délais.

Pour le front oriental, parmi les nouveaux engagés,  on comptait sur les compétences de Ed Salinger,  un ancien homme d’affaires qui avait travaillé au Japon : il connaissait parfaitement la langue, et avait vécu suffisamment  longtemps dans le pays pour s’imprégner de sa culture, de ses moeurs et des mythes qui l’habitent. 

Son premier rapport fut très bien reçu par ses supérieurs. En filigrane, il rappelait que les nippons pratiquent dans leur majorité la religion shintoïste, ce qui les rend sensibles et même vulnérables à certains mythes et  croyances qui n’ont pas cours dans le monde occidental, et que l’on rejette même sans le moindre état d’âme.  Ainsi instruisit-il ses collègues espions de l’importance de « kitsune » dans l’imaginaire et la culture nippone, autrement dit le renard porte-poisse. Il est un esprit particulièrement maléfique et redouté, qui sous les allures d’un goupil peut croiser à tout moment, et surtout la nuit, la route des honnêtes gens. Au gré de ses fantaisies et de son humeur il leur porte guigne, adversité, déveine et autres malheurs,  et en un mot terrorise les plus courageux. 

 Renards avez-vous dit ? Mais nous n’en manquons pas chez nous lui fut-il répondu. Des vrais et des faux. Et on déclencha l’opération « Fantasia » dont il reste des traces illustrées dans un dossier conservé aux archives du Pentagone.

Le dossier Fantasia : kitsune, renard maléfique qui devait démoraliser les Japonais (illustration de Mellan Solly, via Smithsonian Institution)).

La première idée proposée par  Salinger  à ses chefs  fut la fabrication  de faux kitsune. On gonfla donc des ballons, avec imprimée sur la baudruche l’image du renard maléfique : en survolant les villages du Japon ces agents peu couteux y  sèmeraient le désarroi. 

Une autre de ses idée plus sonore que visuelle cette fois fut de diffuser des glapissements de renard grâce à des instruments appropriés pour effrayer les habitants. Mais au préalable, il fallait que des soldats US chargés de trompéter dans ces instruments aient débarqué sur les côtes du Japon afin d’alarmer les populations et les démoraliser. Et de telles opérations maritimes n’étaient pas encore envisageables. 

Pourquoi ne pas diffuser des fragrances de goupil suggéra-t-il alors sous forme de bombes aérosols nauséabondes tombées du ciel et référencées « Fox n° 5 » ? 

Aucune  de ces suggestions  ne trouva grâce auprès de ses supérieurs. 

Pourtant  le projet Fantasia faisait long feu et tenait à coeur à ses promoteurs qui en revinrent  à la méthode la plus « naturelle » que Salinger avait proposé en premier : attraper des renards ici et là, en faire l’élevage, les entrainer à la natation tout temps, et après avoir imprégné leurs fourrures de peintures fluorescentes avec des motifs appropriés, les lâcher au large des iles du Japon.

L’opération présentait de nombreuses difficultés techniques. La première : quel type de teinture utiliser pour imprégner la fourrure des animaux. 

C’est un vétérinaire du zoo de Central Park qui proposa la solution : une teinture  radioactive qu’il avait expérimentée avec succès sur quelques uns de ses pensionnaires pourrait faire l’affaire. 

On était en 1943 et une première expérience de lâcher de renards dûment teints de motifs fluorescents fut réalisée aux Etats-Unis même, près de sa capitale, Washington DC, dans le Rock Creek Park. Trente  renards y furent lâchés une belle nuit d’été qui arpentèrent les lieux sans se douter qu’ils jetaient l’effroi chez les promeneurs éberlués par cette mascarade aussi animale que fantomatique. La presse et la radio rapportèrent l’incident, et un des quotidiens le décrivit en ces termes « des citoyens horrifiés, ont été choqués par la vision soudaine d‘animaux fantômes qui bondissaient de ci de là. Plus qu’effrayés, ils se sont enfuis avec aux basques leur marmailles en larmes des coins sombres d’un  parc public jusqu’ici fréquenté  sans danger par tout un chacun et où des spectres menaçants venaient de surgir». 

Cet Halloween estival  fit date et fut considéré comme un succès par les promoteurs de Fantasia.

Mais il y avait un obstacle de taille : comment débarquer sur les côtes du Japon des bataillons de renards en habit de lumière nocturne ? Si on les lâchait à proximité des plages pourraient-ils faire preuve d’assez d’endurance pour nager jusqu’à atteindre la grève ? 

On décida alors d’une nouvelle expérience. Dans la célèbre baie de Chesapeake, théâtre de nombreux épisodes guerriers de l’histoire des Etats-Unis, quelques dizaines de renards en tenue de combat furent jetés à l’eau afin d’apprécier leurs capacités natatoires. Du point de vue de leurs performances sportive, ce fut un succès : la plupart des renards franchirent l’estuaire  jusqu’à débarquer sans encombre sur l’autre rive. Mais il y eut un mais  de taille : la peinture radioactive de la plupart d’entre eux s’était dissoute et avait fondu dans l’eau saumâtre  au point de les transformer en renards anonymes à peine arrivés sur la berge.

Dès lors il fallait envisager de débarquer sur les côtes du Japon des renards en nombre et bien vétus d’une parure effrayante souligna Ed Salinger dans un nouveau rapport.. Mais dans le même temps Salinger souleva une autre question  : était-on assuré que sans entrainement préalable les renards tout juste débarqués  n’essaient d’échapper à la fréquentation des humains et cherchent plutôt à s’en éloigner ? Donc très logiquement il proposa de débarquer  sur les côtes du Japon plus que des bataillons de renards, mais de véritables armées…Sur le nombre, il y aurait plusieurs dizaines voire plus de  ces soldats de l’ombre qui rempliraient leur  mission de saper durablement le moral  des Japonais.

Et puis dans un ultime mémo, Salinger proposa de perfectionner la tenue de ses agents secrets en les affublants de peluches en forme de crâne humain, fixées sur leurs têtes, équipées d’un dispositif mécanique simple pour élever et abaisser la mâchoire afin de simuler l’ouverture et la fermeture de la bouche du crâne. Le tout devait être bien entendu luminescent.

Mais c’en était trop sans doute, et aucune expérimentation inspirée des ultimes suggestions  de Salinger ne fut tentée.

Dès fin septembre 1943, Stanley Lovell, le chef en charge de la réalisation  de l’opération Fantasia recommanda à l’issue d’une ultime réunion de son groupe d’abandonner purement et simplement le projet. Pourtant le personnage était réputé excentrique et s’était taillé une réputation certaine au sein de l’OSS. On le surnommait Professeur Moriarty, nom du principal ennemi de Sherlock Holmes. Lorsqu’il était en activité n’avait-il pas  proposé que soient injectées des hormones femelles dans les légumes servis aux repas d’Adolph Hitler dont sait qu’il était végétarien ? Cela entrainerait la chute de sa pilosité sous-nasale expliquait-il. Et Hitler sans moustaches ne serait plus Hitler !

Mais quant à l’opération Fantasia, il prit la mesure de son inanité.

Cette fable militaire est l’un des chapitres d’un ouvrage récemment paru sous la plume de Vincent Hougton, historien des sciences de la Smithsonian Institution (1). Cet écrivain a eu accès aux archives déclassifiées depuis peu du Pentagone après un demi siècle de secret. Et il a fait son miel de quelques aventures de la même veine que le projet Fantasia où se bousculent ignorance, prétention, suffisance, et pour tout dire en peu de  mots connerie aussi aveugle que martiale. Son titre en dit long : « Nuking the Moon », qui fait référence à un projet de 1958 de la CIA, successeur de l’OSS après  la Deuxième Guerre Mondiale, que l’on peut traduire par «  Atomiser la Lune », pas moins ! Un tel programme aurait sans aucun doute ravi et Jules Verne et Georges Méliès. Ils avaient plus qu’un plan dans leur tiroirs pour conquérir le bel astre : un livre et un film. 

 

(1) Vince Hougton, 2019. Nuking the moon, and other intelligence schemes and military plots left on the drawing board. Penguin books. Merci à John Lisle de l’Université du Texas pigiste occasionnel du quotidien en ligne de la Smithsonian Institution 

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