Sans attendre Platon


On dit que le partage des ressources alimentaires est l’une des étapes les plus importantes dans la construction des sociétés humaines sorties de l’animalité. Il vient d’être montré que nos cousins les bonobos de ce point de vue nous ressemblent beaucoup, et se conduisent comme nous : à l’issue d’une chasse ou d’une cueillette conduites dans deux clans voisins, on a constaté que les uns et les autres se réunissent pour faire ripaille, se partager le butin, viandes ou fruits, et après le banquet , on se lutine un peu, voire plus. Puis chaque tribu  repart de son côté vers d’autres aventures (1).

 

A l’inverse de ce que l’on observe chez les chimpanzés communs (Pan troglodytes) très agressifs au sein de leur clan et entre groupes, les relations chez les bonobos (Pan paniscus) sont apaisées, cordiales même. Chaque tribu est stable sur plusieurs années et forme une famille soudée sous la houlette d’une femelle dominante qui occupe un territoire de cueillette et de chasse bien délimité. Et il arrive aussi qu’entre clans voisins, l’occasion d’une rencontre fait qu’ on s’organise pour une chasse ou une cueillette. Dès lors à son issue les deux parties se réunissent et s’attablent autour de la proie ou de la récolte de fruits que l’on partagera et dégustera de bon coeur. Au fil des rencontres, les territoires de deux clans voisins peu à peu s’élargissent jusqu’à largement empiéter l’un sur l’autre et se chevaucher. Ce constat se fonde sur une série d’observations et en particulier d’une journée particulière dont furent témoins des éthologistes qui pourrait aussi s’intituler : une partie de campagne.

 

Le 21 janvier 2017, sur le site de la rivière Bompusa ils ont pu suivre l’activité et les rencontres de deux clans biens connus, ici nommés les Bleus et les Rouges. Le soir venu, l’un et l’autre, chacun de leur côté ont construit des nids pour y passer la nuit dans leurs territoires respectifs. Le lendemain, un mélange des deux clans fait de 10 femelles et 5 mâles matures des Bleus et 12 femelles et 3 mâles aussi matures  des Rouges furent aperçus vers midi près de la rivière Bompusa. Deux heures après, le mâle alpha des Bleus captura et tua un céphalophe et fut approché dans l’instant par les membres des Bleus et des Rouges des deux sexes. Aussitôt il grimpa avec sa proie au sommet d’un arbre suivi par les femelles des deux groupes et leur progéniture. Dans les minutes  qui suivirent cinq femelles des Bleus et quatre des Rouges quémandèrent une part de cette proie. Pour ce faire, il y eut des jeux des mains et des regards échangés, le tout sans aucune agressivité. Bleues et Rouges obtinrent toutes des morceaux de viande aussitôt avalées. Puis une femelle Bleue découpa la tête et la partagea avec ses petits et les adultes des deux groupes. Une femelle Rouge elle gagna une cuisse offerte  par le mâle Bleu et s’empressa de la partager elle aussi avec ses petits et les adultes des deux groupes.  Au cours de ce repas pris en commun, il y eut de nombreuses caresses génitales-orales échangées entre les convives. De plus, lorsque fut venu le temps de la sieste, il y eut de longues séances d’épouillages réciproques entre Rouges et Bleus des deux sexes et avec les petits, on se lutina un peu, et même un mâle des Bleus profita de l’occasion pour s’envoyer en l’air avec une femelle des Rouges, ni vu ni connu. A trois heures de l’après-midi les deux groupes disparurent en partie de la vue des observateurs. Si l’on a pu voir les Rouges à l’issue du festin construire des nids pour y passer la nuit suivante à proximité, les Bleus s’étaient évaporés dans la jungle et furent perdus de vue.

Des bonobos reluquent un cuisseau de céphalophe avant de le partager (LuiKotale Bonobo
Project /Robin Loveridge)

 

Des constats ultérieurs montrent que chaque  clan avait alors regagné son territoire. Cependant on s’est aperçu trois semaines après cette rencontre que les fiefs des uns et des autres jusque là simplement jointifs avaient tendance à empiéter l’un sur l’autre et même se chevaucher sans que cela provoquât le moindre conflit.

Dans d’autres occasions, ce furent des fruits de l’arbre à pain qui furent rompus et mangés à la même table et de la même façon que l’avait été les pièces de viande. Ainsi a-t-on la preuve que les tribus de bonobos à l’occasion de rencontres fortuites sont susceptibles de partager aussi bien des aliments carnés que des fruits

L’acquéreur d’un fruit d’arbre à pain brise la coque et en transmet une partie du fruit à un mendiant (LuiKotale Bonobo Project/Barbara Fruth)

 

Il est souvent considéré que le partage de nourriture avec des « étrangers » est propre au genre humain et n’est apparu que récemment dans son histoire, et que cela a pour première conséquence de réguler les relations sociales entre groupes stables. Il a de plus été suggéré que chez nos ancêtres la viande était le premier aliment offert et échangé à l’issue d’une chasse réussie. On constate que les bonobos partagent aussi bien les proies que les fruits et que ces échanges facilitent leurs relations. Ainsi la convivialité n’est pas le propre que des hommes : sans attendre Platon, les bonobos aiment tout autant que nous banqueter.

 

(1) Barbara Fruth & Gottfried Hohmann. Food Sharing across Borders. First Observation of Intercommunity Meat Sharing by Bonobos at LuiKotale, DRC . Hum Nat (2018) 29:91–103.

https://doi.org/10.1007/s12110-018-9311-9

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