Tartarin chez Socrate


En 2015, l’assassinat par un nemrod de Cecil, lion de légende, dans un parc « naturel » en même temps qu’il soulevait un tollé, mettait en lumière un comportement humain extravagant : la recherche d’un trophée de chasse. Le débat qui suivit se focalisa sur les questions de conservation de la nature et de gestion de la biodiversité dans les pays pauvres, en voie de développement, suivant le vocabulaire d’usage. Ainsi furent évoqués les couts et bénéfices attendus de ce commerce : la sur-chasse n’allait-elle pas compromettre l’avenir des grandes réserves naturelles d’Afrique et d’ailleurs ? Dans le même temps fut passée sous silence la question centrale de ce comportement singulier, propre à trop de chasseurs qui tuent des animaux sauvages pour se payer leurs têtes. Et oui, Tartarin n’est pas mort, bien au contraire, il s’est multiplié depuis qu’Alphonse Daudet l’a immortalisé dans un de ses contes. C’est même devenu une engeance transfrontière qui au mépris des lois et de la morale prélève pour son seul plaisir les plus beaux spécimens que la nature recèle. Alors il était temps que des anthropologues se penchent sur ces nouveaux prédateurs des temps modernes, et analysent les ressorts qui les incitent l’arme au poing à tuer les plus remarquables sujets des faunes sauvages (1). Tartarin qui es-tu ? Ou plutôt, qui êtes-vous ? Car hélas, c’est une foule.

 

Un premier constat s’impose : les chasseur de trophée sont tous du genre masculin et se recrutent dans les pays les plus riches du globe. Tous appartiennent au monde de l’argent. Et il n’est pas étonnant que le plus grand plaisir de cette élite soit de se payer des animaux hors-de-prix. Le climat économique où ils naviguent les incitent à considérer que beau et cher sont synonymes. Dans le même temps, prudence étant mère de sureté, ils s’entourent de toutes les garanties possibles pour ne pas risquer le moindre danger dans la poursuite de leur gibier. Et les voilà prêts à payer au prix fort, et pourquoi pas corrompre, les gardiens du temple de la nature en charge de la surveillance des faunes qu’elle abrite.

Quelles motivations profondes les animent ?

Ils ne cherchent pas à se procurer un animal pour s’en nourrir, loin de là. Mais ils souhaitent en se procurant un spécimen remarquable, faire montre de leur savoir-faire, et plus encore renforcer leur statut social, susciter envie et admiration de leurs contemporains. Et il peut arriver que pour ce faire, forfaits commis, ils fassent don des dépouille de leurs victimes à des institutions, qui non seulement les acceptent mais les en remercient, voire les encensent (2).

Cette tribu a ses rites, ses critères d’évaluation, ses concours et classements, et bien sûr ses records et même ses fêtes où l’on se congratule et se médaille, et plusieurs chaines de télévision diffusent en continu des films qualifiés « d’animaliers » où on les glorifie ! Car les médias modernes et leurs techniques de diffusion massive sont leur meilleur soutien : elles propagent leurs exploits entrelardés de réclames qualifiées d’espaces publicitaires. La machine est si bien rodée que voici Tartarin sponsorisé pour se lancer vers de nouveaux exploits.

Les médias modernes permettent une très large diffusion des exploits de quelques chasseurs de trophée. Les royalties perçues permettent de rembourser l’investissement initial, voire de se lancer vers de nouvelles tueries (fig.1 in réf.1).

Les médias modernes permettent une très large diffusion des exploits de quelques chasseurs de trophée. Les royalties perçues permettent de rembourser l’investissement initial, voire de se lancer vers de nouvelles tueries (fig.1 in réf.1).

 

Pour autant, il ne faut pas considérer que Tartarin soit un héros moderne, loin de là. Les sociétés primitives n’en manquent pas.

Près de la Grande Barrière en Australie, sur des îles proches, vit le peuple Meriam avec sa langue et ses traditions séculaires. Ses membres se nourrissent de cueillette et de pêche, et en particulier des tortues qui au fil des saisons viennent pondre sur leurs plages. Pour la collecte de ces tortues vertes, on a pu constater deux types de comportement. Les femmes et les enfants les capturent lorsque les tortues viennent pondre sur les plages. A l’inverse, les hommes les chassent au large, en pleine mer, poursuivant ces animaux sur leurs embarcations, et plongeant pour les capturer, y compris dans des zones dangereuses. Ainsi font-ils preuve de leur courage et de leur habileté, et acquièrent-ils pour les plus performants un statut social élevé dans la hiérarchie de leur communauté. La première conséquence est que ceux qui survivent à ces exploits se marient plus tôt.

Un autre exemple est celui des Masaï d’Afrique de l’Est. Chez eux, la chasse au lion est un rituel d’initiation pour le jeune adulte, et bien sûr elle n’est pas sans danger. S’il veut être intégré au groupe et convoler, tout adolescent à peine est-il pubère doit se risquer dans la brousse la lance à la main et tuer un fauve. Lui aussi sera récompensé à son retour, recevra une épouse et gagnera ainsi le droit de se reproduire.

 

On peut faire un parallèle entre ces types de chasse de tous les dangers d’un autre temps sensés valoriser les plus adroits jusqu’à les placer sur un piédestal, avec nos tartarins des sociétés modernes, encore que la recherche d’un partenaire sexuel n’est peut-être pas pour eux prioritaire. Nos sociétés offrent pour ce faire bien d’autres voies de traverse.

 

Il n’empêche que de nos jours, conjugués au réchauffement climatique et à l’urbanisation galopante, les méfaits des chasseurs de trophée mettent en péril toutes les espèces sauvages. Cela est d’autant plus vrai qu’une des conséquences de l’expansion des activités humaines, sa corrélation la plus directe est de réduire les effectifs d’espèces qui communes autrefois sur de vastes territoires, sont depuis peu balkanisées en micro groupes. Il suffit que l’un d’eux soit effacé, que l’on supprime quelques uns de ses étalons, pour que la survie de toute une espèce soit fragilisée.

Aussi il n’est que temps que l’on combatte ce syndrome singulier à notre engeance qui consiste à collectionner les massacres d’animaux sauvages.

Pour ce faire, normalement la meilleure moitié de l’humanité devrait-être à nos côtés : la communauté des chasseurs de trophée ne compte aucune diane chasseresse.

Débusquer les tartarins modernes et les désigner à la vindicte est relativement facile : le plus célèbre tarasconnais était un vantard, ses successeurs le sont tout autant, qui n’hésitent pas à faire étalage de leurs prouesses. En particulier lors de réunions de leurs clubs où ils se congratulent, et dont la presse se fait l’écho.

Quelle est l’audience réelle de ces raouts ? Existe-t-il des Sotheby’s du sauvage qui provoquent un engouement comparable à ce tribunal de l’art ? Je ne le crois pas. A l’exception de quelques chenus académiciens, nos contemporains, depuis quelques années ont pris conscience de la fragilité des équilibres qui régissent le bien-être de tous les habitants de la Planète Terre. Ils savent que hommes et bêtes encourent les mêmes risques et que tous sont menacés.

 

Le retentissement qu’a eu l’assassinat de Cecil, les images qui montrent des tas d’ivoire incendiés, les mesures de protection adoptées pour préserver les derniers rhinocéros de la mutilation –et oui les derniers !- les photos d’un ridicule Poutine après la capture d’un très très gros poisson, peu à peu, tous ces micro événements accumulés font prendre conscience qu’il faut mettre un terme à ces exécutions.

Au temps de Daudet, Tartarin était un personnage burlesque, aujourd’hui c’est un crétin nuisible. Enfonçons ce clou.

 

(1) Darimont CT, Codding BF, Hawkes K. 2017 Why men trophy hunt. Biol. Lett. 13: 20160909. http://dx.doi.org/10.1098/rsbl.2016.0909

 

(2) Au temps pas si lointain de la « giscardie », quelques membres de notre Muséum National firent plus que des ronds de jambe au pouvoir d’alors, lui servant de guide de chasse. Ils espéraient en retour sa mansuétude budgétaire pour leur institution. Ainsi naquit la Galerie de L’Evolution et ses réserves.


Un commentaire pour “Tartarin chez Socrate”

  1. Bruno Répondre | Permalink

    "la gloire de mon père". M. Pagnol
    dénigrer un collègue se faisant prendre en photo avec un poisson et prendre ensuite la pose avec SES bartavelles...

Publier un commentaire