Un train peut en cacher un autre


Cet adage ferroviaire, ni les écureuils ni les grizzlis des forêts canadiennes n’en ont eu l’écho : les uns et les autres sont nombreux à être victimes du rail, en particulier à l’époque des moissons. Certains plus que d’autres, et c’est le sujet de cette chronique.

Pour gagner les ports de la côte Ouest du Canada, de Calgary à Vancouver, la récolte de céréales emprunte le chemin de fer qui traverse les parcs Nationaux de Banff et Yoho, des forêts de mélèzes et de pins alpestres peuplées de nombreux mammifères et oiseaux de toutes tailles. Sur le parcours, les wagons-trémies lourdement chargés laissent échapper une partie de la cargaison…et cette manne ne passe pas inaperçue de certains, en premier les écureuils, et d’autres, plus massifs mais tout aussi gourmands, les grizzlis.

De fait, il semble bien que ce sont les écureuils qui les premiers ont découvert cette ressource facile à exploiter. Ainsi, en parcourant le ballast accumulent-ils dans leurs bajoues des graines de froment, de blé et autres qu’ils vont enfouir dans des réserves proches sous la futaie. Et ce sont ces silos improvisés que visent les grizzlis qui se goinfrent à leurs dépens !

L’histoire pourrait s’arrêter là, et après tout, tant pis si les écureuils se font gruger. Il n’y a qu’à constater que, contrairement à la légende, ce ne sont pas des épargnants infaillibles.

Bien sûr, de ci de là, l’un d’eux est écrasé par le train. Mais ils sont si nombreux et prolifiques que les bénéfices qu’ils retirent du glanage confortent l’avenir de leur petit peuple.

Le problème est qu’il semble bien que les rongeurs soient plus habiles à se méfier des trains que les ursidés qui chapardent leurs réserves. Ces derniers sont-ils plus durs d’oreille, ou plus goinfres au point d’oublier toute prudence ? On ne sait. Toujours est-il que depuis plusieurs années on déplore un nombre de victimes qui va croissant dans leurs rangs, toutes écrabouillées par les trains, au point d’inquiéter les responsables des Parc Nationaux de Banff et Yoho en Colombie Britannique. Ils constatent que le peuple des grizzlis en déplaçant ses pénates au plus près de la voie de chemin de fer pour se rapprocher et mieux piller les réserves de grains des écureuils s’est mis en danger.

A. La voie de chemin de fer qui traverse le Parc National Banff où on trouve des graines de céréales sur le ballast. B. Un écureuil surpris par une caméra en train de glaner. C. Un grizzli pille une réserve accumulée par un écureuil. D. Un silo plein de graines de froment et lentilles proche de la voie de chemin de fer. Extrait de réf.1, fig.1

A. La voie de chemin de fer qui traverse le Parc National Banff où on trouve des graines de céréales sur le ballast. B. Un écureuil surpris par une caméra en train de glaner. C. Un grizzli pille une réserve accumulée par un écureuil. D. Un silo plein de graines de froment et lentilles proche de la voie de chemin de fer. Extrait de réf.1, fig.1

 

Autrement dit, la nouvelle ressource alimentaire que les écureuils leur procurent les entraine à fréquenter un danger que la Nature ne leur avait pas appris jusqu’ici à déjouer et surtout éviter.

Si les écureuils sont victimes du rail, ils sont beaucoup plus nombreux et surtout plus prolifiques que les ours, et proportionnellement on compte moins de victimes dans leurs rangs que chez les grizzlis. De fait, les écureuils, comme nombre de nos animaux domestiques, ont « appris » à franchir routes et voies de chemin de fer, et on peut penser que peu à peu la sélection naturelle a agi chez le peuple des écureuils de telle sorte qu’au fil des générations seuls les individus éduqués ont survécu, se sont reproduits et ont transmis cette aptitude à se garer des trains. Pour les grizzlis beaucoup moins nombreux, et qui ont un taux de reproduction plus faible, le problème est tout différent. Il est possible qu’à la longue ne survivront et ne se reproduiront que les grizzlis « éduqués ». Mais c’est peut-être faire un peu trop confiance à la « Nature » !

 

Pour l’heure le constat est simple : l’écureuil et le grizzli pratiquent des métiers à risque, l’un glane, l’autre chaparde. L’un d’évidence a découvert une ressource alimentaire nouvelle et en profite largement. L’autre qui exploite de façon éhontée la même ressource est mis en danger parce qu’il n’a pas su s’adapter aux nouvelles conditions de son exploitation.

 

Que doivent faire les gestionnaires des Parcs Nationaux acteurs et spectateurs de cette nouvelle donne ? Ils s’inquiètent à juste titre de la mortalité des grizzlis due à leur migration qui les fait rejoindre les voies de chemin de fer de l’Ouest canadien où ils savent qu’ils pourront se gaver ?

 

La Colombie Britannique, comme toutes les provinces du Canada est un pays bilingue, Aussi la première mesure à prendre serait que les responsables du Chemin de Fer Canadien Pacifique (CFCP) – Canadian Pacific Railway (CPR) – disposent sur les bas-côtés de ses voies des panneaux d’informations ainsi libellés :

 

Un train peut en cacher un autre

 Watch out for a second train

 

 

 

 

  1. Julia Elizabeth Put, Laurens Put, Colleen Cassady St. Clair.Caching behaviour by red squirrels may contribute to food conditioning of grizzly bearsNature Conservation, 2017; 21: 1 DOI: 3897/natureconservation.21.12429

 

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