« Vivons bourrés » conseille le ptilocerque

C’est la devise adoptée par le ptilocerque de Malaisie, petit mammifère nocturne  qui au demeurant ne semble guère souffrir de son penchant à l’éthylisme : chaque nuit, il butine les bourgeons floraux d’un palmier. Ce nectar titre 3.8% d’alcool, un record dans la production naturelle d’éthanol par un végétal. Un Homo sapiens ordinaire serait affecté par une telle dose. Ce n’est pas le cas du ptilocerque : il ne montre aucun signe d’ébriété, et n’a pas à redouter la cirrhose du foie.

Le fait est connu depuis plusieurs années (1). Mais il se trouve qu’il vient d’être réactualisé avec la parution d’un ouvrage d’un professeur de  Biologie Intégrative de l’université de Berkeley, Robert Dudley, intitulé The Drunken Monkey (University of California Press). L’auteur soutient la  thèse que ce fléau chez les humains qu’est l’alcoolisme est la conséquence logique de l’histoire évolutive profonde de notre lignée. Et il prend à témoin nos ancêtres Primates les grands singes apparus voici une vingtaine de millions d’années, grands amateurs de fruits bien mûrs, voire suris.

Or il se trouve que le ptilocerque de Malaisie appartient à un rameau que les spécialistes de phylogénie des mammifères considère proche de la racine des Primates dont nous sommes le plus beau fleuron. Il y a 55 millions d’années, la lignée des ptilocerques s’est détachée du tronc commun des Mammifères en même temps que celle des Primates, au début du Tertiaire.

Alors se pose la question : et si l’attrait pour  les boissons fortes si fréquent dans le genre humain faisait partie de notre fardeau phylogénétique ?

La lecture de ce livre et l’arrivée prochaine du vin nouveau et de ses bulles m’incitent à faire quelques observations sur la nature de l’alcoolisme chez les mammifères, et quelles leçons en tirer.

Les mammifères sauvages, quels qu’ils soient, montrent un goût prononcé pour les produits fermentés nous disent tous les naturalistes. Mais il s’agit dans tous les cas répertoriés d’un alcoolisme accidentel, une cuite surprise. Et on peut même dire que c’est la fréquentation des humains qui incite et provoque ces accidents alimentaires. Je propose une revue de la question en quelques exemples illustrés.

QUELQUES CAS D’ALCOOLISME ACCIDENTEL

Le premier est celui d’un élan, grand herbivore nordique, qui a abusé des pommes fermentées qui gisaient au pied d’un arbre dans un verger urbain. Cela se passe en Suède, près de la capitale, Stockholm. Une vidéo montre qu’on a du sacrifier le pommier pour libérer l’animal, et qu’après avoir cuvé son ersatz de cidre, l’élan ne s’est guère montré reconnaissant. http://www.youtube.com/watch?v=bFA-h6YHZOg

ElanBourré

L’autre cas nous montre un gorille femelle qui a dévoré des pousses de canne à sucre fermentées. La pauvre bête, manifestement enivrée, s’est effondrée dans la plantation sur le lieu de ses libations involontaires.

Gorillebourrée

Dans les deux cas c’est le goût de suri de pommes trop mûres ou de tiges sucrées fermentées, et la promesse d’un repas riche en sucres,  qui ont attiré les animaux à se gaver de fruits défendus jusqu’à sombrer dans l’hébétude et la somnolence.

Eu égard les lieux fréquentés, on peut considérer qu’il s’agit d’accidents de santé domestiques.

Dans la nature, il a été observé de longue date que gorilles, chimpanzés, orang outangs et d’autres recherchent les fruits mûrs qu’ils apprécient plus que tout autre. Il semble même que des itinéraires soient régulièrement suivis, voire mémorisés d’une année l’autre, et même transmis aux proches, parce qu’ils conduisent à des vergers naturels.  Lorsque la saison est favorable, ils sont visités et exploités.  Il est probable que les vapeurs d’éthanol que dégagent les fruits en voie de pourrissement guident les animaux dans leur quête. Qu’ils puissent mémoriser d’une saison l’autre ces itinéraires reste à prouver mais est très possible.

Les fruits tropicaux les plus répandus sont ceux des palmiers (plus de 2000 espèces) et des figuiers ( 750 espèces). L’indice de maturité le plus sûr est la couleur du fruit et les grands singes s’y fient, avec sans doute les mêmes critères visuels dont nous usons pour choisir un alcool fort.

 

Étalage de fruit et de liqueurs fortes. Composition inspirée de l’ouvrage de Robert Dudley (planche 1 et 10).

Étalage de fruit et de liqueurs fortes. Composition inspirée de l’ouvrage de Robert Dudley (planche 1 et 10).

 

Mais l’état de pourrissement des fruits dégagent des vapeurs d’éthanol qui constituent un guide olfactif très précieux pour la quête de fruits sucrés dans la forêt tropicale dense et obscure. Maturité du fruit est synonyme de richesse en sucre, et donc de forte teneur énergétique.  Les fruits sucrés sont la spécialité de la zone  tropicale en Afrique, Asie et Amérique du Sud où vivent les singes, alors qu’en zone tempéré, dont ils sont absents, le plus souvent les fruits sauvages sont huileux ou farineux.

Concernant l’éléphant d’Afrique il faut tordre le cou à une vieille légende :  non les éléphants ne se gavent pas de fruit pourris, en particulier ceux du marula : ils les cueillent  mûrs sur l’arbre et jamais ne les ramassent à terre à demi pourris. Par ailleurs,  ils les digèrent très bien ! Le marula est un arbre d’Afrique du Sud dont les fruits dégagent une forte odeur de térébenthine. Confitures, gelées et liqueurs de marula sont des spécialités locales prisées…par les humains.

Cette histoire d’éléphants titubants n’est qu’un attrape touriste parmi d’autres. On dit même que les zoulous en ont régalé les oreilles naïves des afrikanders voici plus de deux siècles ! Elle perdure et figure encore dans les brochures des voyagistes alors qu’elle ne repose que sur des racontars de bistrots. Ce qui est vrai est que le fruit du marula est distillé et donne une liqueur agréable. Mais pour enivrer un éléphant, il faudrait qu’il ingère 1400 fruits pourris de marula ! http://news.nationalgeographic.com/news/2005/12/1219_051219_drunk_elephant.html

En revanche il est avéré qu’une horde d’une cinquantaine d’éléphants d’Asie a ravagé et pillé une boutique d’un gros bourg de l’est de l’Inde pour s’abreuver de ses réserves en alcool. http://www.telegraph.co.uk/news/picturegalleries/picturesoftheday/10382133/Pictures-of-the-day-16-October-2013.html

Comme précédemment, c’est la fréquentation de la civilisation des hommes qui a induit l’incident.

 

Toutes ces cuites occasionnelles, qu’elles soient d’élan, de gorille ou d’éléphant, n’ont rien à voir avec ce que l’on observe chez le ptilocerque de Malaise et quelques autres mammifères de la même île. Car comme nous allons le voir, pour eux l’éthanol est devenu un aliment parmi d’autres, et peut-être même plus riche que les autres.

 

L’ ALCOOLISME CHRONIQUE ALIMENTAIRE du PTILOCERQUE

L’alcoolisme observé chez le ptilocerque est en effet installé, et s’il peut être qualifié de chronique, il n’a rien d’une pathologie en devenir. L’éthanol consommé fait partie de son régime alimentaire quotidien. Le petit animal chaque nuit va se gaver du nectar des fleurs du palmier bertam  (Eugeissona tristis) qui fleurit toute l’année.

BertamPalmier

Le regard sévère de ce ptilocerque (=plume-queue) ne dit rien de son addiction.

Le regard sévère de ce ptilocerque (=plume-queue) ne dit rien de son addiction.

 

Si j’ai fait figurer le petit animal et la production florale et fruitière du palmier côte à côte, c’est qu’ils vont de pair : l’éthylisme de l’un est lié  à la production de nectar floral de l’autre tout au long de l’année. C’est une relation mutualiste qui s’est établi entre les deux : le végétal  profite de ces visites qui assurent la dispersion de ses ses grains de pollen aux arbres voisins transportés dans les babines, moustaches et poils du ptilocerque.

Le ptilocerque deux heures par nuit profite de la production florale, mais il n’est pas le seul. Il peut être doublé la nuit sur ses lieux de visite par le toupaye, qui lui se  nourrit des mêmes productions une heure et quart. Le jour les fleurs connaissent d’autres visiteurs. Ce sont un petit primate, le loris, des rongeurs muridés, souris et rats et un rongeur sciuridé (écureuil). Au total ce sont sept espèces de mammifères qui s’abreuvent des productions alcoolisées des fleur de bertam. En échange elles ont un rôle de pollinisateur très efficace, et favorisent la reproduction chez le palmier.

Les doses d’éthanol absorbés par ces mammifères de Malaisie sont très élevées si on les met en parallèle avec celles qu’un humain en bonne santé peut assimiler sans dommage. Les autorités sanitaires préconisent que pour les humains la consommation d’alcool quotidienne d’éthanol ne doit pas dépasser l’équivalent de deux verres de vin pour une femme, quatre pour un homme. Dans la forêt malaise, il est en premier lieu fait abstraction du sexe, du moins s’il s’agit de s’alimenter. Et on a pu montrer par des calculs d’équivalence  poids du corps et volume d’alcool absorbé, que  les ptilocerques  (50 g) et loris (650 g) des deux sexes pouvaient en douze heures absorber sans dommage et ce de façon répétée, quotidienne, à longueur d’année, l’équivalent de neuf  verres de vin chaque 12 heures de nuit.

La clé du mystère de cette coopération heureuse entre des mammifères qui tiennent bien l’alcool et un palmier qui diffuse grâce à eux son pollen tient en quelques mots : une histoire évolutive commune amorcée pour certains, le ptilocerque, voici plus de 50 millions d’années, pour d’autres, rats et souris il y a une quinzaine de millions d’années.

 

Nous autres humains n’avons pas le même passé alimentaire  que ptilocerques et compagnie , loin de là, maintenus par les hasards de l’histoire en  situation insulaire, dans une forêt tropicale humide où prospère depuis 70 millions d’années le palmier bertam, leur plus délicieuse ressource alimentaire. C’est cette « cohabitation » de longue date qui leur a permis d’acquérir les facultés métaboliques de tolérance et même d’assimilation qui font qu’ils consomment sans en souffrir de grande quantité d’éthanol.

L’histoire des grands singes, la notre,  est toute différente. Beaucoup ont quitté les forêts tropicales humides et ont colonisé les savanes arborées, en particulier nos ancêtres les plus proches, voici 7 à 5 millions d’années. Dans le même temps, ils ont opté pour un régime alimentaire éclectique, la consommation de fruits devenant accessoire. S’ils ont gardé le goût du sucre, les nouveaux environnements qu’ils ont fréquenté n’en fournissaient guère. Aussi, c’est plus la chasse que la cueillette de fruits sucrés qui a nourri nos ancêtres.

Et voilà que c’est produit la révolution de l’agriculture il y a une dizaine de milliers d’années. La production d’orge, de mil, de blé, de seigle, puis la culture de la vigne ou la  fermentation de miel ont permis assez rapidement ( 9000 ans) de fabriquer les premières boissons alcoolisées. Le premier alcoolique dûment répertorié par l’Histoire est Noé, ce Commandant Cousteau avant l’heure de la biodiversité en péril. Depuis lors, la consommation d’alcool s’est propagée dans toutes les cultures, et on peut dire que l’alcool a un rôle social important dans nos sociétés : l’alcoolisme fait partie de toutes les civilisations. Il est vrai que l’alcool permet de surmonter le stress de la vie en société et délie les langues : in vino veritas. Pour autant, nous ne sommes pas adaptés à une forte consommation d’alcool, et il faudra encore bien du temps pour que nous espérions acquérir des capacités d’assimilation de l‘éthanol comparables à celles du ptilocerque et autres  petits mammifères de la forêt malaise…

N’oublions pas les recommandations de l’Autorité Sanitaire : 2 à 4 verres par jour pour les adultes. Ne nous cachons pas derrière l’adage pasteurien : « Buvez du vin et vivez joyeux » : il ne faut pas dépasser la dose prescrite, et ce graphique extrait de l’ouvrage  de Robert Dudley est particulièrement éclairant sur les dangers de l’alcoolisme : au delà de 2 à 4 verres quotidiens, l’alcool de bénéfique voire nécessaire devient toxique, et à terme est de fait un poison mortel.

Risque de mortalité en fonction de la consommation quotidienne d’alcool chez les humains. (Figure 3 in « the drunken monkey «  de Robert Dudley.

Risque de mortalité en fonction de la consommation quotidienne d’alcool chez les humains. (Figure 3 in « the drunken monkey « de Robert Dudley.

Aussi en conclusion de ce billet, je me dois de préciser que son titre en forme d’invite est une adresse aux seuls membres de l’engeance malaise : « les ptilocerques parlent aux ptilocerques ! ».

Pour les humains, d’évidence l’abus d’alcool nuit.  Faire appel à un passé plus qu’antédiluvien pour justifier nos tendances vers l’éthylisme est oublier que la consommation excessive d’alcool chez les humains n’est pas naturelle, elle est culturelle.

 

(1) F. Wiens, A Zitzmann, M.A. Lachance, M. Yegles, F. Pragst, F. M. Wurst,

D. von Holst, Saw Leng Guan, and R. Spanagel. 2008.  Chronic intake of fermented floral nectar by wild treeshrews. P.N.A.S., vol. 105 : 10426–10431

 

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