Comment ma mère a survécu au numérique


C'est une histoire vraie. Même moi: j'ai une mère. Elle vient de relire ce texte. Elle ne m'a pas interdit de le publier 🙂

 

Ta sœur a beau m'avoir expliqué dix fois : je n'arrive pas à faire gôgol.

C'est une petite dame de 89 ans qui commence à trouver sa canne bien lourde quand elle marche et dont les doigts deviennent gourds. Avant, magnétoscope et programmateur domestiques étaient restés pour elle des appareils inaccessibles. Alors avec le numérique, mazette, la voilà bien mal barrée.

Surtout qu'un jour, j'en ai eu ras-le-bol de lui redire que gougueule se prononce pas gôgaule, et de rappeler que word est un logiciel, et que … ah non, mais, stop, là. Et paf, j'ai arraché la connexion Internet de son ordinateur de table.

Et son monde a changé.

 

 

À la découverte de où et comment sont rangées les choses.

Elle : « Mais l'ordinateur n'aura plus de courant si tu enlèves le câble Internet ? », moi : « Ce serait possible, mais, si on regarde bien, il y a un deuxième câble d'alimentation qui est sur la prise du 220 … ». Et nous voilà en train de prendre le temps de regarder ces câbles, compter le nombre de fils, regarder aussi tous les boutons et les prises de l'appareil. Bref d'aborder les choses par un aspect inattendu mais relié à ce qui lui est déjà familier. Ce qui ne sert strictement à rien, diriez-vous: elle n'a pas "besoin" de savoir tout ça. Mais voilà : cela a été sa demande, son choix pour s'approprier cette machine jusque là magique. Ainsi, le fait que chaque prise était mécaniquement différente (pour éviter toute erreur fatale de branchement) donc que l'on ne pouvait pas se tromper lui est apparu comme une excellente idée. Et la conclusion est tombée: « C'est bien moins compliqué que mon ancienne machine à laver. ». Eh pardi ! Vers 1950, les machines à laver n'avaient pas de processeurs: on tournait les robinets d'eau, on allumait le gaz pour chauffer et on ouvrait et fermait les interrupteurs du moteur, le tout à la main (va'z'y les catastrophes en cas de fausse manip) !!!ranger-les-objets-numeriques

Elle de reprendre : « Est-ce que j'ai toujours gôgaule avec l'inter-net coupé ? », moi : « Essayons pour voir. », elle : « Oui, mais je ne sais pas ! », moi : « Essaye quand même de faire un truc, on verra… » et là, elle et moi, avons eu une double surprise ! Ma surprise ? Elle est allée directement lancer google sur cette machine qui devenait un peu plus la sienne, probablement des blocages qui s'estompaient, en (i) lui laissant le temps d'explorer, et en (ii) lui proposant un premier défi des plus faciles. Elle, a eu une autre surprise : gôgaule était toujours là : même sans le câble !?! (dans la mémoire temporaire (le cache) du navigateur, mais ça, Mère ne le savait pas encore).
L'ordinateur est alors devenu un objet de curiosité: découvrir ce qui était dans l'ordinateur ou bien "ailleurs", discerner qu'il y avait des applications (ou programme ou logiciel) et des données (stockées dans des fichiers ou sous forme de mails ou sous forme de pièce-jointe), remarquer que firefox ou chrome sont deux navigateurs, c'est à dire des applications qui permettent d'accéder à des pages Webs, que l'on peut retrouver dans le marque-page. Comprendre que ces pages sont ailleurs, mais aussi gardées localement en mémoire. Bref: nous avons bien du passer deux demi-journées à considérer non pas que l'on devait "apprendre un mode d'emploi", mais qu'on devait s'amuser à "comprendre comment cela pouvait fonctionner".
Je n'ai pas de méthode unique à proposer, mais je constate que son besoin est souvent d'explorer un à un les boutons d'une application de gauche à droite et de haut en bas, comme on lit un livre en fait, et de questionner sur le comment et le pour quoi, afin de laisser tomber ce qui ne l'intéresse pas, ou de noter ce qui pourrait servir en cas. Pour faciliter cette promenade récurrente, nous avons organisé l'écran d'accueil de son ordinateur et de ses principales applications vraiment à sa guise, en créant un espace qui était bien le sien.
Je n'ai pas de panacée, mais une méthode générale: toujours expliquer un concept numérique de manière "débranchée" c'est à dire en faisant l'analogie avec une situation du monde physique (distribution du courrier par la poste opposé au fonctionnement des paquets d'Internet comme le propose Gérard Berry, adresses Internet opposées aux adresses postales comme le développe Michel Serres dans ce chapitre de sa conférence, rangement des fichiers dans des dossiers numérique ou papier, …).
Je n'ai pas de recette miracle, mais je sais à quel moment précis, il y eu un basculement de l'abscons vers l'accessible: c'est quand les mots qui viennent d'être énumérés dans les lignes qui précèdent ont pris un sens précis, c'est à dire sont devenus des notions. Des mots appropriés pour nommer des objets numériques bien définis.

À la fin de ces journées, elle : « Finalement, tu ne m'as toujours pas [ré[ré]]expliqué comment se servir de gougole ? », moi : « Ah non… », elle « Mais je crois que maintenant, je vais pouvoir me débrouiller. ».

 

C'est donc ma main et non mon cerveau qui s'est trompée ?

©Inria, PARIETAL

Ça y est, les 90 ans sont arrivés. Et avec eux une nécessité: utiliser une tablette. Bouleversement. Il a fallu que la main apprenne à ne pas toucher l'écran pour ponctuer une phrase car le geste est devenu performatif avec cette interface tactile. Plus de clavier comme avant, les doigts doivent apprendre à commencer un mot en caressant des lettres sur la vitre, puis à laisser les yeux trouver où apparait le mot complet à toucher pour qu'il soit auto-complété. Et quand le bras fatigue, la main ne doit pas glisser sur la vitre : sinon tout valse n'importe où dans l'espace numérique. Le point clé est de bien discerner quand c'est le cerveau qui se trompe (par exemple quand la mémoire s'estompe un peu) de quand c'est la main qui est maladroite. On parle ici de l'apprentissage sensori-moteur des gestes de manipulation que les jeunes enfants acquièrent si facilement mais que les vieilles personnes doivent intégrer paisiblement et progressivement en plusieurs semaines. On a fait des exercices de dessin avec le doigt, et des séquences de clics exactement comme des gammes sur un piano. C'est ainsi que va la vie. Et c'est complètement rassurant de bien discerner si l'obstacle est intellectuel ou moteur. Cela aide à le surmonter et à se rassurer sur le fait (je cite) « de ne pas devenir gaga ».

De manière duale, cela montre que les jeunes enfants sont certes doués pour manipuler les outils numériques, mais qu'il n'y a aucune raison qu'il puissent spontanément les comprendre. Et l'absurdité de l'idée reçue selon laquelle il n'y aurait pas besoin d'expliquer comment cela fonctionne prend tout son sens chez l'enfant et chez la personne âgée. Chez l'enfant il s'agit de savoir si on veut en faire un singe savant consommateur docile de ces produits numériques mondialisés. Au bel âge, c'est justement parce qu'il est donné de comprendre comment cela fonctionne, que l'on va pouvoir économiser ces gestes, des gestes bien plus couteux quand un poignet fait mal ou que tenir son bras tend à fatiguer. Pas d'erreur: on parle bien de plus d'un an d'investissement quotidien pour avancer pas à pas sur ce chemin inédit. Total respect, la Mère.

Bien séparer le savoir du savoir-faire a permis que la tablette devienne un trésor de possibilités. Sans comprendre comment cela fonctionne, comment inventer ses propres usages ? Surtout à un âge où chaque personne a justement des contraintes fortes mais très inhomogènes. Et surtout pas de s'embrouiller avec les nouveaux gadgets logiciels qui ne correspondent pas à de vrais besoins.

La météo, la si précieuse météo, est à portée de clic, y compris pour là où vit telle ou tel petit-e enfant-e : c'est important de connaître la météo pour garder un proche au cœur de ses pensées. Et les démarches à la banque postale ou autres services administratifs d'être complètement simplifiées. Et voilà les émissions de télé à l'heure de son choix et au rythme qui sied avec les pauses dont on a besoin. Et voici les photos de familles au bout des doigts. Et aussi les vieux films et musiques de près d'un siècle. Et le tour du monde en images et en visites virtuelles, si on voulait, à en avoir le tourni. Lire aussi redevient facile : mais oui, comme il est plus facile de régler la taille des caractères, le remplissage de la page, sa luminosité et de faire glisser les pages du bout du doigt plutôt que de manipuler ces lourds objets de papier. Et quand les mains seront trop engourdies ? La découverte du dictaphone qui prend en dictée ce qui devient long de taper a été le basculement dans le merveilleux.

C'est toujours émouvant, vous savez, de voir une ou un enfant jubiler et c'est parfois un peu exubérant. Mais il n'y a pas de mots pour dire le sourire et le léger soupir d'une vieille dame qui jubile d'aise en un silence émerveillé devant cet univers qui s'ouvre à elle en un feu d'artifice de possibles. Comment décrire une vieille personne qui jubile du bout des yeux ? On prend juste conscience que ce souvenir là restera et accompagnera le temps que la vie voudra bien donner. Jacques Brel ne pourrait plus chanter «les vieux ne rêvent plus, … leur monde est trop petit, … du lit au fauteuil» car que l'on soit à Paris ou que l'on soit en province, on va de son fauteuil au bord du monde entier.

Bien sûr, je n'oublie pas qu'il y a une autre forme de vieillesse pour laquelle ce que je raconte ici est indécent. Quand l'aïeul part dans les nuages, et que ce qui nous relie à lui s'estompe de jour en jour jusqu'à ne plus nous laisser que devant un corps d'enfant vieilli et sans mémoire, tout ce que je raconte ici n'est qu'une maladroite et triste farce. Pardonnez-moi pour cela. Mais sur ce chemin vers le néant cognitif, l'activité intellectuelle et le marathon cérébral quotidien qu'impliquent l'usage de ces objets numériques est une arme de résistance, une motivation pour défier l'inexorable, un combat contre le temps, une source de leviers pour résister à cette forme de vieillissement [1], [2].

 
C'est gentil de venir de Chine me rendre visite ce dimanche. ma-mere-sur-hangout

Me voilà à l'autre bout de la France. Elle, est chez elle. Moi : « Bonjour, Mère » elle : « Arrête de m'appeler : Mère, andouille » moi : « #merandouille, Oh?! On traite pas ma mère d'andouille, là eh, respect ». C'est dimanche. Le système de visioconférence augmenté du service hangout de google+  me permet toutes les pitreries : chapeau de clown sur la tête, fond pixélisé et bruit de trompette en ponctuation des échanges. Elle aussi saura trouver un chapeau complètement impayable : mort de rire. Plus sérieux: voilà que nous partageons mon écran pour arriver à comprendre où l'ergonomie pourrie du site http://*** fait coincer les utilisateurs (y'a vraiment des ergonomes de sites Web qui devraient changer de métier).  Plus tard, l'ordinateur portable à la main, je lui montre à travers la caméra comment la végétation prend ces habits d'hiver par chez nous. C'est peut-être ce jour là où je lui raconte ce qu'est un algorithme : «Pour faire faire un processus à un ordinateur, il faut complètement le détailler, bref totalement évacuer toute intelligence et toute pensée, comme pour le dernier des couillons». Elle a toujours son chapeau sur la tête. Elle hésite un peu, puis : «oh mais tu dois savoir faire ça très bien, avec naturel». LoL again, le point est pour elle. Tiens, voilà une troisième génération de la famille qui se joint à nous. C'est une de ses petites filles, qui est en Chine : quelle météo fait-il en Manchourie  ? Elle aura la réponse en direct ce jour là.

Bon ce n'est pas le tout: je dois retourner aider à convaincre que si le monde est devenu numérique, nous devons toutes et tous en comprendre ses fondements scientifiques et techniques, pour y vivre harmonieusement et en profiter pour de vrai. Au mépris de ceux qui arrivent encore à empêcher chaque enfant de France (donc obligatoirement à l'école) d'apprendre ces sciences et techniques informatiques. Sur la tête de ma mère, mais comment la honte ne les étouffent pas, ces gens là ?


9 commentaires pour “Comment ma mère a survécu au numérique”

  1. Hadrien Répondre | Permalink

    "google" se prononce "gougueule" en France, mais en anglais correcte la prononciation se situe entre "gougeule" et "gougaule". Je pense que la majorité des anglophones prononcerait plutôt "gougaule" s'ils devaient le prononcer lentement mais il n'y a pas de règle officielle sur la prononciation lente du ə. Votre mère n'avait pas totalement tort donc.

  2. patricedusud Répondre | Permalink

    Vous avez vraiment beaucoup de chance d'avoir une Mère (la majuscule s'impose 🙂 ) encore aussi gourmande de la vie à son âge!
    Sinon vous savez à quel point je partage votre "acharnement" à defendre l'enseignement de la Science Informatique pour éviter un monde numérique sans connaissance.

  3. Manuel Répondre | Permalink

    Merci pour ce voyage,

    ps : une faute de frappe : "si on veut en faire un signe savant consommateur docile"

  4. guillaume Répondre | Permalink

    Merci pour ce témoignage tout en finesse, en tendresse et en intelligence !

    Belle leçon de pédagogie aussi, ou comment partager des mots, des gestes, des émotions pour faire coïncider deux représentations différentes du monde.

  5. Bernard44210 Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Belle expérience de vie !!! Pédagogie remarquable ...
    Mais vous savez ... on apprend à tout âge !!!

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